Sérénade

Thomas, Ambroise

Avant que tes beaux yeux soient clos

Par le sommeil jaloux, ma belle,

Descendons jusqu'au bord des flots,

Et détachons notre nacelle:

L'air tiède, la molle clarté

De ces étoiles qui se baignent,

Le bruit des rames qui se plaignent,

Tout respire la volupté.

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!

Ainsi qu'une voile gonflé,

Le ciel qui forme ta coquille,

A tes pieds ruisselle étoilé

En tapis bleu où l'or scintille;

Les vagues caresses du soir

Effleurent ta beauté divine:

Vénus, dans sa conque marine,

N'a pas un si beau nonchaloir.

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!

Ta robe qui se joue au gré

De la brise capricieuse

Me laisse voir un pied nacré,

Une taille voluptueuse.

Redoute mon baiser brûlant,

Rajuste les plis de ton châle;

Peut-être que la lune pâle

Est jalouse de ton cou blanc.

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!

De parfums comme des lueurs

La nacelle amoureuse est pleine;

On dirait un bouquet de fleurs

Qui s'effeuille dans ton haleine;

[Tes yeux par la lune pâlis

Semblent emplis de violettes;

Tes lèvres sont des cassolettes,

Ton corps embaume comme un lis.]

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!

[Vois-tu l'axe de l'univers,

L'étoile polaire immuable?

Autour, les astres dans les airs

Tourbillonnent comme du sable.]

Quel calme! que les cieux sont grands,

Et quel harmonieux murmure!

Ma main dedans ta chevelure

A senti des frissons errants!

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!

Lettres plus nombreuses encor

Que tout l'alphabet de la Chine,

Ô grand hiéroglyphes d'or,

Je vous déchiffre et vous devine!

La nuit, plus belle que le jour,

Écrit dans sa langue immortelle,

Le mot que notre bouche épelle,

Le nom infini de l'amour.

Ô mon amante!

Ô mon désir!

Sachons cueillir

L'heure charmante!