Aujourd'hui

C. Franck

CHŒUR DES HOMMES

Où sommes-nous? De maux sans nombre

Comme autrefois nous souffrons.

Sous nos pas la terre est sombre.

Le ciel fermé sur nos fronts.

Toujours notre œuvre est inféconde;

Le repos nous est interdit.

Chaque jour qui passe agrandit

La blessure au fl anc du vieux monde.

L'univers est maudit!

L'HOMME

Toujours léchant moqueur! toujours le cri sauvage

Le présent n'est-il rien que l'écho d'un autre âge?

Seigneur! près de deux fois dix siècles ont passé

Depuis qu'à l'Enfant blond par la Vierge bercé

Se donna la terre soumise!

Maintenant, regardez, regardez par ici.

En bas, bien bas, vers nous! Votre oeuvre est-elle ainsi

Que vos anges-l'avaient promise?

L'homme s'est rapproché dans le vaste univers;

Les vallons sont comblés; les grands monts sont ouverts;

Les peuples ont fait des miracles;

Mais c'est afin qu'un jour ces peuples combattants

Puissent s'assassiner sans perdre les instants,

Pour que la mort n'ait plus d'obstacles!

Si d'épaisses moissons ont couvert les guérets,

Le faucheur se souvient quels sinistres engrais

Ont reçus les plaines avides;

Et les femmes en deuil et les fils orphelins

Songent avec effroi que-les greniers sont pleins

Parce que les foyers sont vides!

Tous les coeurs sont mauvais! - On s'était endormi

En frères, côte a côte; - oh s'éveille ennemi!

Ce qui devait aimer repousse.

Quelquefois tout meurtris d'une implacable loi,

Nous disons: Quel est donc ce tyran? - Et c'est toi,

Liberté, qu'on rêvait si douce.

Ah! le monde chrétien et le monde païen

Se ressemblent! - Pourtant, Seigneur, tu savais bien

Que ces choses devaient se faire.

Pourquoi voulus-tu donc montrer à nos aïeux

L'avenir pacifique, aimant et radieux?

Pourquoi descendre sur la terre?

Et vous, ô séraphins, pour les tromper encor,

Vers quels hommes nouveaux prenez-vous vôtre essor?

CHŒUR DES ANGES

Nous sommes au ciel,

Bien loin, bien loin de vos fanges;

Nous disparaissons,

Nos cœurs sont remplis de douleurs étranges

Et d'amers frissons.

Des sentiers promis, des routes si belles

L'homme s'est enfui;

Et, le front voilé de nos blanches ailes,

Nous pleurons sur lui!

L'ARCHANGE

Le fl ot se lève,

Et sur la grève

Revient au geste du Seigneur.

Quand il l'ordonne,

L'astre rayonne,

Dans le gazon s'ouvre la fl eur;

Mais quand ce Dieu l'appelle

En lui tendant les bras,

L'homme rebelle

N'obéit pas.

Il vous châtie en sa colère!

Mais que faut-il pour son pardon?

Après des siècles d'abandon,

Une heure de prière!

CHŒUR DES HOMMES

Le ciel dans sa juste colère

Punit vingt siècles d'abandon.

CHŒUR DES ANGES

L'homme par la prière

Peut avoir son pardon!

L'HOMME

Prier! - le pôuvons-nous? - Par une loi fatale

Comme on voit des enfants d'e proscrits oublier

Les mots - les mots si doux! - de la langue natale,

Nous ne savons plus ceux que l'on dit pour prier.

Notre lèvre a perdu les syllabes sacrées.

Que jadis, quand l'aurore ou la lampe brillait,

Mains jointes, nous avons tant de fois murmurées

Souriant à la mère à qui Dieu souriait.

Vous, du moins, ô bannis! sur la lointaine grève

Pour les amours ravis trouvez d'autres amours.

Vous changez d'existence et vous changez de rêve,

Mais vous vivez encore et vous rêvez toujours!

Rien ne remplace en nous la croyance première!

Esprits désemparés, bien loin du port béni,

Nous flottons, n'ayant plus la Foi, cette lumière,

Ni l'Espoir, cette voile où souffle l'Infini...

Allons, hommes, courage! à la prière! au temple!

Assez de vains plaisirs! assez d'ambitions!

Le temps vient que nos fils ont besoin d'un exemple,

Le temps que le bon grain germe dans nos sillons!

S'il nous faut bien des jours pour la métamorphose,

Sachons la commencer, nous saurons l'accomplir;

Pour faire un peu de miel il faut plus d'une rose,

Et les ruches pourtant finissent par s'emplir.

Que celui qui dévie et celui qui succombe

Rentrent au droit chemin allégés du fardeau.

Ouvrez votre aile, Esprits! - Jésus fut la colombe;

Soyez doux, coeurs souffrants! Jésus était l'agneau.

O séraphins! prenez là-haut notre défense,

Pour revenir joyeux dire au monde incliné:

L'homme fut un ingrat, et Dieu punit l'offense;

Mais il fut malheureux, et Christ a pardonné.

CHŒUR DES HUMAINS

Seigneur, oublie

L'erreur et la folie,

Apaise-toi!

À jamais nous suivrons ta loi.

Ô doux témoins de nos alarmes,

Ouvrez vos ailes d'or.

Vers Dieu portez nos larmes

Pour qu'il pardonne encore.

LES ANGES

Priez! priez! dans vos alarmes

S'ouvrent nos ailes d'or.

Jésus reçoit vos larmes

Et vous pardonne encore.