Autrefois
C. Franck
CHŒUR TERRESTRE
Que le jour monte ou s'abaisse,
Amis, il verra toujours
Durer notre ivresse,
Changer nos amours.
Ô guerre, tu te déchaînes
Et mets les glaives dehors!
Nous sommes les forts!
Que les nations prochaines
Reçoivent nos chaînes
Et nous livrent leurs trésors!
Malheureux ou prospères,
Bientôt, nous aurons vécu,
Disons comme nos pères:
Gloire au victorieux et malheur au vaincu!
H'OMO
Ah! malheur aux vaincus! - Cette clameur s'élève
A l'Orient, au Nord, à l'Occident, sans trêve!
La Faiblesse partout est le crime éternel,
Et ce crime est le seul qui n'ait pas un autel!...
Un autel? à quoi bon dans ces temps ou nous sommes?
O jeunes dieux, jadis priés des jeunes hommes,
Qui veniez - non contents des hommag es lointains -
Vous mêler à leurs jeux ou rire à leurs festins,
On ne vous connaît plus! - Si parfois il nous semble
Qu'à l'antique horizon un astre nouveau tremble,
Nous pressons vainement nos pas appesantis;
Qui pourrait nous guider? Les sages sont partis!
Un instant, ô Platon! la terre illuminée
Tressaillit de ton rêve, et vers toi s'est tournée:
Dans tes regards profonds des aurores montaient;
Les abeilles, volant sur tes lèvres, étaient
Prêtes à nous porter, sur leurs ailes de gaze,
L'harmonieux secret de ta sereine extase!...
Voilà que par les airs a fui le doux essaim;
Tes yeux se sont fermés; ta tête sur ton sein
Se pencha; pour toujours tu t'endormis, ô maître,
Sans rien nous révéler - sans rien savoir peut-être!
Et nous allons, après une lueur d'espoir,
D'un pied plus chancelant vers l'abîme plus noir.
Mais je vois s'éclairer l'azur et, par les hues
Entr'ouvertes, passer des formes inconnues!
Etres mystérieux, plus charmants et plus doux
Que le fils de Vénus, comment vous nommez-vous?
CHŒUR DES ANGES
Nous venons du ciel, nous sommes les anges.
Quand nous paraissons,
Les regards sont pleins de clartés étranges,
Les cœurs, de frissons.
Mais l'homme qui veut aux routes nouvelles
Marcher aujourd'hui,
Nous verra courbés sous nos blanches ailes
Plus tremblants que lui!
CHŒUR DES HOMMES
Où mènent vos chemins?
CHŒUR DES ANGES
Vers le maître, c'est l'heure!
Il vous appelle tous!
CHŒUR DES HOMMES
Au ciel? La route est longue,
Et la terre est meilleure!
CHŒUR DES ANGES
Le maître est parmi vous!
L'ARCHANGE
Les rois dont vous vantez la gloire,
Tous les dieux que vous adorez
Ont des palais au seuil d'ivoire,
Des temples aux faîtes dorés!
Mais leur majesté misérable,
Hier, pour toujours s'écroula!
Là-bas, est une pauvre étable;
Allez, allez, le maître est là.
(Vision: La crèche apparaît, entourée des mages
et des pasteurs.)
CHŒUR DES HOMMES
Celui qui veut seul nos hommages
Est-il cet enfant endormi?
Laissez là ces pasteurs, levez-vous, ô rois mages!
Ah! cet enfant s'éveille et le monde a frémi.
L'ARCHANGE
La terre a tressailli d'une extase profonde.
Cette crèche où dort cet enfant
Est le berceau d'un nouveau monde
Sauvé par un Dieu triomphant.
Le passé n'est plus qu'un rêve,
Le mal s'enfuit impuissant;
Et l'univers se relève
Quand Jésus vers lui descend.
Le riche, autrefois superbe,
Va laisser, ouvrant la main,
Tomber la meilleure gerbe
Pour le pauvre en son chemin.
Et sur des œuvres bénies
Les peuples toujours penchés
Verront les mains réunies
Et tous les cœurs rapprochés.
À vous la paix divine et l'extase profonde!
Cette crèche où dort cet enfant,
Est le berceau d'un nouveau monde
Sauvé par un Dieu triomphant!
CHŒUR GÉNÉRAL
Devant la loi nouvelle
Le monde est prosterné.
Salut au Dieu qui se révèle!
Salut, salut au nouveau-né!
Noël! voici l'aurore!
Le jour nous apparaît!
L'enfant divin que l'on adore
Enseigne enfi n le doux secret.
(Vision: Les siècles s'écoulent -
Allégresse du monde qui se transforme
et s'épanouit sous la parole du Christ.
En vain: s'ouvre l'ère des persécutions;
la Foi triomphe de tous les obstacles.
Mais l'heure moderne a sonné; la croyance est perdue.
L'homme, en proie, de nuoveau
à l'âpre désir des jouissances
et aux agitations sterile,
a retrouvé les passions d'un autre ȃge.)