Dans la Steppe

C. Lefebvre

Le printemps rit et l'air est doux;

Plus vite encore élançons-nous

Au galop de nos coursiers fous,

Dont frissonne au vent la crinière,

Hourrah! hourrah! dans la lumière!

Dans le vent et dans la clarté,

Seuls à travers l'illimité,

S'aimer et fuir en liberté,

Joie ardente, ivresse profonde,

Et vive l'Amour, roi du monde!...

Au bruit de nos chevaux ailés,

Des oiseaux se sont envolés...

Eh! restez donc, les affolés!

Pourquoi vous jeter dans l'espace?

C'est un couple d'amants qui passe.

Amoureux lui-même, le vent,

L'entends-tu courir en avant?

Le vois-tu partout soulevant,

Pour entr'ouvrir leurs lèvres closes,

Le visage endormi des roses?

Mais qui s'approche par ici?

Des tsiganes qui, sans souci,

Jouent la marche de Ragoczi...

Le violon soupire et pleure,

Et nous restons là toute une heure...

Au feu de l'enfer ces chansons!

Comme un oiseau dans les buissons,

J'étais heureux: ces échansons,

Avec le vin de leur musique,

M'ont rendu tout mélancolique!

Pourquoi mon cœur est-il si lourd?

Est-ce de tristesse ou d'amour?

Allons! j'en ai pour plus d'un jour

Avec la poitrine oppressée

Et de l'ombre dans la pensée!

Ces diables de bohémiens

Ont mêlé leurs rêves aux miens,

Et m'ont parlé des temps anciens;

Et comme des lèvres de femme,

Leurs violons m'ont mordu l'âme!...

Nous tenons nos deux fronts baissés:

Quelle flèche nous a blessés?

L'amour n'est-il donc pas assez,

Cœur insensé, pris de démence,

Pour apaiser ta soif immense?

Et rien donc, steppes ni forêts,

Le ciel, la mer, tous les secrets

Qu'aux livres saints tu chercherais,

Ne sait distraire la folie

De ta grande mélancolie!