Je meurs de seuf

C. Togni

Je meurs de soif auprès de la fontaine,

Chaud comme feu, et tremble dent à dent,

En mon païs suis en terre lointaine;

Lez un brazier friçonne tout ardent;

Nu comme ung ver, vestu en president;

Je ris en pleurs, et attens sans espoir;

Confort reprens en triste desespoir;

Je m'esjouys et n'ay plaisir aucun;

Puissant je suis sans force et sans povoir,

Bien recueilly, débouté de chascun.

Rien ne m'est seur que la chose incertaine,

Obscur, fors ce qui est tout évident;

Doubte ne fais, fors en chose certaine;

Science tiens à soudain accident;

Je gaigne tout, et demeure perdent;

Au point du jour, diz: « Dieu vous doint bon soir! »

Gisant envers, j'ay grant paour de cheoir;

J'ay bien de quoy, et si n'en ay pas un;

Eschoicte attens, et d'homme ne suis hoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

De riens n'ay soing, si metz toute ma paine

D'acquerir biens, et n'y suis pretendant;

Qui mieulx medit, c'est cil qui plus m'attaine,

Et qui plus vray, lors plus me va bourdant;

Mon ami est qui me fait entendant

D'ung cygne blanc que c'est ung corbeau noir;

Et qui me nuyst, croy qu'il m'aide à povoir.

Verité, bourde, aujourd'uy m'est tout un.

Je retiens tout; riens ne sçay concepvoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.

L'ENVOI

Prince clement, or vous plaise savoir

Que j'entens moult et n'ay sens ne sçavoir;

Parcial suis, à toutes lois commun.

Que fais-je plus? Quoy? Les gaiges ravoir,

Bien recueilly, debouté de chascun.