Je meurs de soif

C. Togni

Je meurs de soif auprès de la fontaine;

Je treuve doulx ce qui doit estre amer;

J'aime et tiens chiers tous ceulx qui me font haine,

Je hé tous ceulx que fort je deusse amer;

Je loue ceulx que je deusse blamer,

Je prens en gré plus le mal que le bien;

Je vais querant ce qu'à trouver je doubte;

Croire ne puis cela que je sçay bien,

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Je prens plaisir en ce qui m'est atayne;

Ung peu de chose m'est grant comme la mer;

Je tiens de près celle qui m'est loingtaine,

Je garde entier ce que deusse entamer,

Saoul suis de ce qui me fait affamer;

J'ay largement de tout, et si n'ay rien,

J'oublie ce que plus à cuer je boute;

Ce qui me lasche me tient en son lien:

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Je tiens pour basse chose qui est haultaine;

Je fuy tous ceulx que deusse reclamer,

Je croy plus tard le vray qu'une fredaine;

Tant plus suis froit, plus me sens enflamer;

Quand j'ay bon cuer, lors je prens a pasmer,

Ce que j'acquiers je ne tiens pas pour mien,

Je prise peu ce qui bien chier me couste;

Sote manière m'est plus que beau maintien,

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.

Prince, j'ay tout, et si ne sçay combien:

J'atire à moy ce qui plus me déboute;

Ce que j'esloigne m'est plus qu'autre rien;

Je me tiens seur de ce dont plus j'ay doubte.