L'abri

E. Bloch

J'écoute la voix de mon rêve…

Pour aller à toi je longerai le fleuve aux furieuses vagues beiges,

je retrouverai les chemins effondrés aux flaques troubles

qui reflètent des paysages inconnus.

Mes pieds seront alourdis de boue,

et ma marche vers toi sera lente et pénible,

comme celle des nuages

aux contours bizarres et aux teintes mauvaises

qui ceinturent la terre oppressée,

nostalgique de soleil.

Les mouettes au vol pesant

tournoieront au-dessus des flots tourmentés

en poussant des cris plaintifs;

la pluie froide humectera mes lèvres arides,

et le vent, qui cingle mon visage nu

et brutalise mes cheveux dénoués,

arrachera par nuées les feuilles mourantes des arbres,

qui semblent protester en de grands gestes pathétiques

de toutes leurs branches malades.

Et j'irai, j'irai dans le crépuscule d'orage

vers l'abri chaud où tu m'attends;

quand j'entrerai dans la maison,

tu prendras dans les tiennes mes mains raidies

et tu laisseras ma tête lasse reposer sur ton épaule.

Nous resterons ainsi, au coin du feu,

sans transports, sans paroles.

Mes sanglots seuls te diront

combien longtemps j'ai trébuché dans les sentiers obscurs,

et toutes les pierres cruelles qui ont écorché ma chair,

eux seuls t'apprendront combien de temps j'ai jeté

dans la nuit vaste mon cri de détresse et d'abandon.

Ne me demande pas des gestes fous de passion;

enveloppe de tes bras d'amour mon corps exténué et tremblant,

et que je sente ton cœur battre le rythme

de ta vigilante tendresse,

le Bonheur a tes yeux.