Les yeux couleur du temps

G. Malipiero

Silencieuse, sur les arbres, sur les toits,

Et blanche et lente, la neige tombe... Pourquoi,

Mon cœur, si blanche, et lente, et malgré moi songer

À la neige, la neige lente des années...

Ah! c'est que peu a peu l'heure lourde d'oubli

A tendu son niveau glacé sur l'heure enfuie!

Des amours d'autrefois tout parfumés d'aurore

Du matin frais à peine un souvenir encore,

Douloureux et charmant comme les fleurs fanées,

Qu'enfouira bientôt la neige des années...

Et plus rien. De la cendre au foyer que je fouille.

Comme un glaive ébréché que déjà mord la rouille,

L'orgueil même pourrit au fourreau de mon cœur!

Cœur plein de lassitude et de vague rancœur,

Hélas! plutôt qu'en toi même cette descente,

Fais ce rêve devant la neige éblouissante:

L'exquise fiancée aux yeux couleur du temps,

Que depuis tant de soirs ta solitude attend,

Viendra demain, foulant la neige matinale:

Et toi, pour saluer sa grâce virginale

Sur sa robe et ses mains, joyeux, tu répandras

Des roses de Noël écloses sous ses pas!