Le souvenir

J. Cartan

Maintenant je suis vieux comme un sage;

j'ai dans les yeux le brouillard gris des larmes fraîches

qu'on n'a pu verser;

les rides ont flétri mon visage

et ma barbe en broussaille est blanche et rèche

comme celle d'un pèlerin lassé.

Maintenant j'ai vu Schiraz

et Damas aux terrasses

où fleurissent les roses et les femmes persanes;

j'ai mendié des figues et des maravédis

comme un derviche monté sur son âne;

de Samarcande à Boukhara, j'ai dit

les vers d'Hafiz aux festins des califes;

j'ai dormi sous les étoiles et j'ai révé

du rire des oiseaux du paradis,

j'ai rêvé dans l'ombre parfumée encor

des lis et des lotus aux légers calices,

mais jamais je n'ai retrouvé,

ô Suleika,

la chanson de ta voix ni l'odeur de ton corps.