Chanson triste

J. Leguerney

Les Cieux inexorables

Me sont si rigoureux,

Que les plus misérables,

Se comparant à moi, se trouveraient heureux.

Mon lit est de mes larmes

Trempé toute les nuits,

Et ne peuvent ses charmes,

Lors mêmes que je dors, endormir mes ennuis.

Si je fais quelque songe,

J'en suis épouvanté;

Car, même son mensonge

Exprime de mes maux la triste verité.

Tout paix, toute joie

A pris de moi congé,

Laissant mon âme en proie

A cent mille soucis dont mon cœur est rongé.

L'ingratitude paye

Ma fidelle amitié:

La calomnie essaye

A rendre mes tourmens indignes de pitié.

En un cruel orage

On me laisse périr;

Et courant au naufrage,

Je vois chacun me plaindre, & nul me secourir.

Et ce qui rend plus dure

La misere où je vi,

C'est ès maux que j'endure,

La mémoire de l'heur que le Ciel m'a ravi.

Félicité passée,

Qui ne peux revenir,

Tourment de ma pensée,

Que n'ai-je en te perdant perdu le souvenir!