La nuit
J. Roques
C'était sur la Seine, à minuit,
Le soir d'un dimanche de fête:
Et Bougival faisait un bruit
Qui nous cassait un peu la tête.
Deux orchestres, l'un à mi-voix,
L'autre en reprise plus vibrante,
Jouaient deux danses à la fois
Sur des mesures différentes.
Les jupes blanches frissonnaient
Dans ce décor pourtant agreste.
Et les chevaux de bois tournaient
En musique comme le reste.
Indulgente, pleine de fleurs,
La nuit, sans en être plus fière,
Mêlait les verres de couleurs
Aux étoiles dans la rivière;
Et l'on eût dit, en vérité,
À voir ce spectacle mobile,
Un songe d'une nuit d'été
Chatoyant et rose, à Mabille.
Double fête, double tableau!
Clameur ici, là-bas silence,
Et l'obscure fraîcheur de l'eau
Sous le bateau qui se balance;
Les hauts peupliers sur les bords
Dressaient leur tête taciturne
Et n'écoutant que les accords
De la grande rumeur nocturne!
Quand pâlirent les lampions
Et les lampes une par une,
Les flots menus que nous coupions
Redevinrent tout blancs d'écume.
Et le subit apaisement
Nous laissa voir pur et sans voiles
Le magnifique firmament
Où brillaient toutes les étoiles.