La cigale vengée

M. Bruneau

Un jour dame Cigale, couchée sur son sopha

S'occupait d'étudier un nouvel opéra.

Se trouva dérangée, en essayant un mi

Par un de ses valets annonçant la Fourmi.

Alors, dame Fourmi, couverte d'un haillon,

De gros sabots aux pieds entra dans le salon.

La cigale à l'instant, en la reconnaissant

Par ces mots commença le dialogue suivant:

En croirais-je mes yeux? Quel air de pauvreté!!!

Seriez-vous donc réduite à la mendicité?

"Hélas! vous l'avez dit, maudite par l'enfer,

J'ai perdu tout mon bien en jouant au chemin d'fer."

Maintenant vous n'pourrez plus, boire votr' goutte de cognac,

El'ver des chats, des s'rins et prendr' du tabac?

"J'ai mis tout ça d'coté, mais j'viens vous emprunter

A mon tour M'am' Cigal', quequ' sous pour subsister.

Si vous ne l'voulez pas, c'est qu vous l'voudrez bien,

Car lors qu'on est chanteuse au théâtre Italien

Qu'on enfonce Dorus-Gras, M'am' Damoreau-Cinti.

On peut bien soulager une pauvre fourmi..."

Sur ces mot, la Cigal' flattée d'ces compliments

Répond: vous tombez mal, j'attend mes appoint'ments.

Figurez-vous qu'hier, j'ai payé mon loyer,

Ce qui m'mettait à court, m'empêche de vous prêter.

A ce r'fus, la Fourmi se leva brusquement

Et sans dire und seul mot quitta l'appartement.

En proie au désespoir, de se trouver sans pain,

Elle alla se jeter dans l'canal Saint Martin.

En fait d'moralité, rentiers sachez par coeur,

Qu'on ne doit passer le pauv' dans le malheur.

On n'sait ce que l'avenir ménage de noirceur,

Surtout quand on s'permet, d'jouer avec la vapeur.