La cigogne et le renard
M. Bruneau
Un jour d'un air aimable
Un vieux r'nard bon vivant
Invitait à sa table
C'qui n'arrive pas souvent.
Sa voisin' la cigogne,
qui s'garda d'refuser
Son concours à la b'sogne,
Qu'on v'nait d'lui proposer
Le R'nard pour tout' cuisine
N'avait qu'un un brouet clair
D'assez mauvaise mine
Qu'il servit en plein air
Sur une assiette unie
C'qui fit qu'l'hôte au long bec
N'en put attrapper mie
Et resta l'ventre à sec.
Pour se venger d'l'offense
La cigogne à son tour
L'invite à faire bombance
D'un morceau de bass' cour.
Volontiers, lui dit l'drôle,
Car pour te faire plaisir,
J'irais dans l'cas ma parole
De me laisser raccourcir.
A l'heure dit' le compère
S'trouvait au rendez-vous,
Ayant pour faire bonn'chère
L'appétit d'trent'six loups.
L'odeur de la ripaille
Lui flattait tant l'nazoi,
Qu'il s'croyait à Versailles
Dans la cuisine du Roi.
Déployant sa serviette
Il va pour commencer,
Mais sur la table nette
Il ne voit rien passer.
Rien qu'un grand vase étrange
Au col étroit et long,
Dont sans qu'ca la dérange
La cigogne touch' le fond.
Mais l'ratelier du sire
Etait fait de façon,
Qu'il ne put l'introduire
Dans l'précieux flacon.
Et chaque fois son hôtesse
Bequ'tait quelqu' bons morceaux.
D'envie et de tendresse
Il s'en léchait l'museau
Il dut à sa demeure
A jeun s'en retourner
Et s'coucher à son heure
Comme s'il v'nait de diner.
Trompeurs pourqui j'rabâche,
Cette histoire apprenez.
Que lorsqu'en l'air on crache
Ça vous r'tombe sur le nez.