Dans un détour

Moullé

Dans un détour,

Me promenant au bois un jour,

J'aperçus l'Amour

Assis au pied d'un tilleul,

Seul.

A l'aspect du trompeur

Je recule en tremblant de frayeur;

Mais il a l'air si doux,

Qu'ai-je à craindre? approchons, sauvons-nous!

O sort heureux!

Le traître fort, tout sert mes vœux;

Ses yeux dangereux

Sont couverts d'un voile épais...

Paix...

Va, dieu malin.

Je me ris de ton air mutin,

Maudis ton destin!

Je suis pour prendre tes traits,

Prêt,

Vite, ne tardons pas,

Enchaînons Cupidon dans des lacs,

Et là, sur le gazon,

Prisonnier, qu'il demande pardon.

Mais qu'ai-je fait

S'il s'éveillait,

S'il s'échappait

Et s'il se vengeait!...

Dépêchons-nous, car il dort

Fort!

Le voilà pris,

Serrons le bien malgré ses cris,

En ses nœuds surpris

L'Amour s'éveille et se plaint,

Geint.

Amour, tyran des cœurs,

Reçois donc le prix de tes rigueurs!

Toi qu'on vit sans pitié,

Te voilà maintenant à mes pieds.

Je veux ici

A ma merci

Te voir ainsi

Rongé de souci,

En pleurs, mais je te tiens:

Viens!

Lors en émoi

L'Amour se prosterne vers moi

Et dit: « Votre loi,

Je veux la suivre en ami,

Oui!

Je le jure à genoux,

Il ne faut plus de guerre entre nous! »

« Je suis bon, je te crois,

J'oublierai tous mes maux d'autrefois;

Si désormais

Tu me promets

De vivre en paix

Sans être mauvais

Comme tu fus jusqu'ici! »

« Oui! »

Peut-on vraiment

Voir souffrir ce naïf enfant!

Ma main doucement

Délivre alors le captif,

Vif.

Il bondit tout à coup

Et s'étire en riant comme un fou.

Puis saisissant un dard

Le coquin, m'aveuglant d'un regard,

Vise mon sein,

Et de sa main

Vole soudain

Un fer assassin,

Qui m'avait frappé déjà.

Ah!...

Dieu, quel malheur!

Connais de nouveau la douleur,

O mon pauvre cœur!

Car l'Amour qui te meurtrit,

Rit!

Je me sens pénétrer

D'une ardeur... et ne puis respirer...

Quel est donc ce poison

Qui me trouble et détruit ma raison?

Cruel Amour,

Tous tes discours

ne sont toujours

Que de faux détours,

Ainsi que toi tout amant

Ment!