L'éventail de Suzette

Pessard

Ma Suzon reposait seulette:

Elle rêvait,

Et l'amour veillait en cachette

A son chevet;

Il posait, se glissant près d'elle

Sans l'éveiller,

Son carquois d'or sur la dentelle

De l'oreiller.

« O Suzon! » disait le perfide,

« Pour tes beaux yeux

J'ai quitté les jardins de Gnide,

J'ai fui les Dieux. »

Et plus léger que l'hirondelle,

Qui fend l'azur,

Il caressait du bout de l'aile

Son front si pur...

« Je vous tiens, monsieur le volage! »

Lui dit Suzon,

« Entrez! entrez dans cette cage,

Vite en prison. »

Mais lui, riant en vrai rebelle

De cet arrêt,

S'échappe, abandonnant une aile,

Et disparait.

Il a réveillé ma Suzette

En se sauvant;

L'aile blanche, en sa main fluette,

Palpite au vent.

Elle songe et la considère

Très en détail;

« Tiens! » se dit-elle, « j'en vais faire

Un éventail. »

On va quérir lames d'ivoire,

Paillons d'or pur,

Glands et cordons, rubans de moire

Couleur d'azur.

Chaque soir, l'éventail repose

Jusqu'au matin

Dans un coffret de bois de rose

Et de satin.

Mais, hélas! depuis, que d'œillades,

De billets doux!

Que de soupirs, de sérénades!

J'en suis jaloux.

Chaque soir, mon âme inquiète

Est en travail:

Maudits soient l'amour et Suzette

Et l'éventail!