Mai

V. Massé

Verdure aux bois! boutons aux tiges!

Rayons dans l'air! baume aux ravins!

Terre et ciel sont pris de vertiges

Divins!

Sous l'aubépine qu'il assiége,

L'essaim des bourdons querelleurs

A l'envi fait pleuvoir la neige

Des fleurs.

Brûlant de désirs qui la grisent,

La fillette, mûre aux baisers,

A des airs de tête qui disent:

« Osez. »

Le beau garçon qui lui rit contre,

Tente un mot qu'un soupir finit,

Et, tout ému, du doigt lui montre

Un nid.

Le vieillard, dont le pied dévie,

Ne sait vraiment s'il doit mourir,

Tant il sent à pleins flots la vie

Courir.

Allons, linot, pinson, mésange,

Aux petits becs si bien fourbis,

Pour plaire aux femelles, qu'on change

D'habits!

Allons, l'orchestre! et que tout bouge,

Dans les buissons, les creux, les bois,

Sous l'herbe, et sur la tuile rouge

Des toits.

Allons, les rustiques nourrices!

Les gueux du licol et du mors!

Taureaux, brebis, chevaux, génisses,

Dehors!

Ouvrez l'huis, détachez l'entrave,

Le printemps a mis le couvert;

Envoyez l'infirme et l'esclave

Au vert.

Noël aux champs! c'est pour la bête,

Comme pour l'homme, un heureux mois:

Beaux muets, jetez dans la fête

Vos voix!

O présomptueux que nous sommes!

Qui sait si le maître éternel

N'a pas mis dans le ciel des hommes

Leur ciel!

Comme une cuve qui fermente

La terre petille au dehors,

Dans une invisible tourmente

D'efforts.

Ouvre-toi, mon cœur! sur tout être

Laisse fuir ton sang chaud qui bout!

Je voudrais me foudre et renaître

Dans tout!

Jardin du cœur, que rien ne ferme

Et dont mon frère a la moitié,

Où, semé bonheur, le grain germe

Pitié,

Que ne peux-tu loger au large

Tous les maudits au joug liés,

Et tous les souffrants sous la charge

Pliés!

Cher ennemi, prends-y ta place!

La brise de mai souffle au fond;

Il y fait si chaud que la glace

Y fond.

Nature! ô mère enchanteresse!

Je veux t'épuiser à ma faim,

Et pâmer dans une caresse

Sans fin!

Des pieds, des mains, des yeux, des lèvres,

J'ai beau palper ton gai contour,

Rien ne peut apaiser mes fièvres

D'amour.

Mais voilà qu'une ombre rigide

Aprement me vient gourmander,

Et me fait, sur ton sein splendide,

Bouder.

C'est l'Esprit! son orgueil le mène

De l'égoïsme au désespoir;

Il voile ta beauté sereine

De noir.

Malheur! cet hôte solitaire

A ta fête n'est point entré!

Il reste en son deuil volontaire

Cloîtré.

Et, tandis que la Chair vivante

Au renouveau s'épanouit,

Lui, dans la mort qui l'épouvante,

Jouit!

Il dit de ta verte magie:

« C'est du fumier bon pour l'hiver!

De tes fleurs: « C'est le lit d'orgie

Du ver! »

Du Verbe flottant sur les mondes

Il voudrait noyer le berceau,

Et mettre aux matrices fécondes

Son sceau!

Sur toutes les choses fleuries

Portant la menace du feu,

Il damne les agaceries

De Dieu!

Mais le Père qu'il veut proscrire,

Chaque matin, par son soleil,

D'en haut nous dit, dans un sourire

Vermeil:

« N'en croyez rien, enfants moroses!

Je ne règne point par l'effroi.

Si toutes séves sont écloses

De moi,

« Pourrais-je sur la chair que j'aime

De l'enfer sceller le barreau,

Et de mon sang être moi-même

Bourreau?

« L'infini n'a pas double zone:

Un ciel clément, un ciel brutal.

Où je trône, où serait le trône

Du Mal?

« Vu par l'œil infirme de l'homme,

Je suis le Janus inconstant:

C'est dans sa frayeur qu'il me nomme

Satan.

« Mais je tiens, pour que tout y rentre,

Tout grand ouvert mon paradis,

Et n'ai point d'enfants dès le ventre

Maudits.

« Si la Félicité forcée

Possédait l'Etre malgré lui,

Son âme s'userait lassée

D'ennui.

« Mais vous êtes créés en butte

A deux courants, libres esprits,

Afin d'être à vous-mêmes lutte

Et prix.

« Car je suis la Vie expansive,

Et de mon nom même il ne sort

Qu'une formule progressive

D'essor.

« Sur la route où l'homme varie,

Pour le sauver de ses excès,

Se tient la Douleur qui lui crie:

« Assez! »

« Et s'il trébuche en quelque abîme,

Il trouve, aposté sur le bord,

Le bras d'un sauveteur sublime:

La Mort,

« Qui, bien doucement le relève,

Et lui dit: « Enfant pour surcroît,

Il te faut remonter la grève;

Va droit! »

« Donc, aimez-vous, soyez en joie!

Cueillez vos primenrs au printemps!

Pour en user, je vous envoie

Le Temps;

« Sur ses pas, j'ai mis l'Espérance;

Après la nuit, j'ai mis le jour,

Et j'ai mis, près de la Souffrance,

L'Amour! »