La mer

A. Castillon

Ô Mer, sinistre mer, que la bise d'automne

Secoue et fait claquer ainsi qu'un vain lambeau:

Ô Mer, joyeuse Mer, magnifique manteau

Qu'agraffe le soleil aux flancs nus de Latone;

Ô Mer, sinistre mer, dont les gémissements

Troublent l'esprit nocturne attardé sur les grèves;

Ô Mer, joyeuse mer qui, pour bercer les rêves,

As des bruits de baisers et de chuchotements;

Ô Mer, sinistre mer, pleine de funérailles!

Ô Mer, joyeuse mer, qui peuple un flot vivant!

La vie avec la mort en toi semblent souvent

S'unir pour féconder tes profondes entrailles.

Es-tu la coupe immense où le philtre sacré

Des renouvellements opère son mystère,

Où viennent se tremper les forces de la Terre,

Pour embrasser la forme en faisceau plus serré?

Es-tu le temple obscur de nos métamorphoses?

Le trésor infini des mouvements divers

Dont s'animent les corps épars dans l'univers,

Et des aspects sans fin que revêtent les choses?

Puisque, sans te lasser, l'âpre travail du vent

Engloutit dans tes flancs de charnelles semailles,

Ô Mer, sinistre Mer, pleinde de funérailles!

Ô Mer, joyeuse Mer qui peuple un flot vivant!