Les Sylphes

B. Godard

De la gothique cathèdrale

Les cloches ont sonné minuit;

À la clarté de mon front pâle,

Vous qui ne vivez que la nuit,

Allons, éveillez-vous sans bruit!

Ne craignez rien: la paix profonde

S'étend sur la moitié du monde:

Tout dort, et la vague qui gronde

Veille seule, et parle tout bas

Au zéphyr qui passe la-bas.

Éveillez-vous dans la prairie,

Elfes légers, sylphes joyeux;

Vous couronnant d'herbe fleurie.

Voltigez gaîment sous les cieux,

Balançant vos corps gracieux.

Au fond des bois, dans les fontaines,

Tournoyez, willis, les mains pleines

De bleuets et de marjolaines;

Beaux rêves qu'on ne peut saisir,

Allons, c'est l'heure du plaisir!

Quittez, ô morts, vos lits de pierre;

Allez-vous-en dans vos linceuls,

Sous les saules du cimetière,

Là-bas vous promener tout seuls.

Vous qui souffrez dans vos cercueils,

Allez rêver, maigres squelettes,

Allez, pleins d'angoisses secrètes,

Autour de vos tombes muettes,

Regretter l'éclat des beaux jours,

Pleurer vos premières amours.

Éveillez-vous dans la nuit noire,

Grands et superbes conquérants;

Éveillez-vous dans votre gloire,

Vous tous, empereurs et tyrans;

Disputez-vous encor vos rangs;

Voyez, dans cette plaine immense,

Au loin, personne à vous ne pense;

Oh! pour vous quelle indifférence!

Quel oubli! Grands ambitieux

Qui vouliez être appelés dieux!

Hop! hop! venez sur la pelouse,

Vieilles sorcières, au sabbat;

Engeance maudite et jalouse,

Accourez prendre votre ébat,

Comme un vol d'oiseaux qui s'abat

Sur quelque cadavre livide:

Et sous votre ronde rapide,

De la rosée encore humide.

Le gazon bientôt, sous vos pas,

Séchera pour jamais, hélas!

Allons, vivez, esprits nocturnes;

Dansez, jouez jusqu'au matin.

A moi les rêves taciturnes

Et le solitaire chemin;

A moi le voyage sans fin.

A mon cœur jamais d'espérance,

Jamais de regret, de souffrance;

Toujours pâle d'indifférence,

Je subis la fatalité,

Songeant depuis l'éternité...

De la gothique cathédrale

Les cloches ont sonné minuit;

A la clarté de mon front pâle,

Vous qui ne vivez que la nuit,

Allons, éveillez-vous sans bruit!

Ne craignez rien: la paix profonde

S'étend sur la moitié du monde;

Tout dort, et la vague qui gronde

Veille seule, et parle tout bas

Au zéphyr qui passe là-bas.