L'amant malheureux

C. Saint-Saëns

A ce malheur qui jour et nuit me poingt

Et qui ravit ma jeune liberté,

Dois-je tousjours obeir en ce poinct,

Ne recevant que toute cruauté?

Fidellement

Aimant,

Je sens

Mes sens

Troubler,

Et mon mal redoubler.

Cest or frizé et le lys de son teint,

Sous un soleil doublement esclaircy,

Ont tellement mes mouelles attaint,

Que je me voy déjà presque transi.

Son œil ardant,

Dardant

En moy,

L'esmoy

Du feu,

Me brusle peu à peu.

Je cognois bien, mais, helas! c'est trop tard,

Que le meurtrier de ma franche raison

S'est escoulé par l'huys de mon regard,

Pour me brasser ceste amère poison:

Je n'eus qu'ennuis

Depuis

Le jour

Qu'Amour

Au cœur

M'inspira sa rigueur.

Et nonobstant, cruelle, que je meurs

En observant une saincte amitié,

Il ne te chaut de toutes mes clameurs,

Qui te devroient inciter à pitié.

Vien donc, archer

Tres-cher,

Volant,

Doublant

Le pas,

Me guider au trespas!

Ny mes esprits honteusement discrets,

Ny le travail que j'ay pour t'adorer,

Larmes, souspirs et mes aspres regrets

Ne te sçauroient, Dame, trop inspirer,

Si quelquefois

Tu vois

A l'œil

Le dueil

Que j'ay

Pour l'amoureux essay.

Quelqu'un sera de la proye preneur

Que j'ay longtemps par cy-devant chassé,

Sans meriter jouira de cet heur

Qui a si fort mon esprit harassé.

C'est trop servy;

Ravy

Du mal

Fatal,

Je veux

Concevoir autres vœux.

Quelque lourdaut, ou quelque gros valet,

Seul, à l'escart, de mon heur jouissant,

Luy tastera son ventre rondelet,

Et de son sein le pourpre rougissant.

De nuict, de jour,

L'amour

Me fait

Ce fait

Penser,

Et me sert d'un enfer.

Or je voy bien qu'il me convient mourir

Sans esperer aucun allegement;

Puis qu'à ma mort tu prens si grand plaisir,

Ce m'est grand heur et grand contentement,

Me submettant,

Pourtant

Qu'à tort

La mort

L'esprit

Me ravit par despit.