Diane, je t'adore!

Debussy, Claude

ÉROS

Diane,

Je t'adore!

DIANE

Ah! perdue!

ÉROS

Écoute-moi!

DIANE

Pleurez,

Solitudes! Maudis tes attributs sacrés,

Chasseresse! Pour toi la neige était impure!

Et, vierge, tu trouvais au lys une souillure,

Foulant avec mépris Féther surnaturel!

Et l'aigle est moins rapide à monter vers le ciel

Qu'à monter à ton front la rougeur n'était prompte

Alors! nymphe orgueilleuse, à présent bois ta honte!

ÉROS

Diane!

DIANE

Laisse-moi. Va! laisse-moi pleurer!

[Laisse mon sein gémir et mon cœur s'ulcérer.

Homme, ne trouble pas mon angoisse suprême.

Maudite, désolée, en horreur à moi-même,

Blessée enfin d'un mal que rien ne peut guérir,]

Je me hais. Que peux-tu d'ailleurs?

ÉROS

Je puis mourir.

Mais, nymphe, sur le pauvre enfant que tu détestes

Tourne encor sans courroux ces deux astres célestes!

Approche, et sous l'éclair enivrant de tes yeux

Je mourrai... sans regret!

DIANE

Mourir! Toi! Justes dieux!

ÉROS

Mais sache auparavant quelle flamme dévore

Le printemps de ma vie, et combien je t'adore!

Je suis Endymion, un berger fils de roi.

Diane, le soleil de mon âme, c'est toi!

[La nuit, lorsque ton char de diamant s'élance

Dans l'infini, je cours au bois plein de silence.

Dans les plis des rochers hideux, où se suspend

La ronce, je me glisse et j'avance en rampant.

Je suis ta chasse errant sous les blancheurs de lune.

Tes nymphes au hallicr sauvage ou sur la dune

Te précèdent. Enfin, sur le gazon naissant

Tu parais, jeune et svelte et le pied bondissant.

Je cherche dans tes yeux le vol' de tes pensées

Noires d'ombre et d'azur. Les étoiles glacées

Admirent en fuyant l'héroïque rougeur

De ton front virginal; et moi, pâle, songeur,

Ébloui de rayons, sentant croître la fièvre

Qui me brûle, je vois de loin briller ta lèvre

Dédaigneuse, aux clartés de ton astre changeant.

Cette lumière rose et ces flammes d'argent

Se confondent ensemble et m'emplissent de joie.

Mon regard allangui dans tes cheveux se noie.

Sur tes pas, épiant alors chaque délour,

Je marche déchiré d'épouvante et d'amour,

Et je te suis!]

DIANE

Fuis-moi, cruel enfant. Oublie

Tout, mes pleurs, mes sanglots, mon crime et ta folie!

[Une autre, quelque reine, enfant thessalien,

T'aimera, jeune, libre, hélas! de tout lien,

Et plus belle que moi.

ÉROS

Toi seule es à la taille

De mon cœur! Où te fuir, dis? Où veux-tu que j'aille

Pour oublier? Quels pleurs de la nue éteindront

Le feu de ton baiser, qui brûle encor mon front

Tout parfumé du souffle adoré de ta bouche?

Dis, quel antre assez noir et quel désert farouche

Éteindra dans son ombre où nul n'a pénétré

L'ardente soif d'amour dont tu m'as altéré?

DIANE

Eh bien, je quitterai ces forets, mon asile.

Ces chers abris sacrés, c'est moi qui m'en exile!]

ÉROS

Non, où tu t'en iras, je m'en irai! Je suis

L'ombre de ta pensée avide, et je le suis!

[Je te suis! Si tu vas sous les vagues humides

Au fond des palais verts où sont les néréides,

Je te suivrai dans l'onde où les gouffres amers

Se plaignent! Si tu vas jusque dans les enfers,

J'irai, tenant la lyre, et pour le roi barbare

Mêlant ma strophe en pleurs aux sanglots du Tartare!

Et si, lançant dans l'air ton vol démesuré,

Tu t'en vas jusqu'au fond de l'éther azuré

Où ruissellent, parmi l'immensité perdues,

Les étoiles, comme un lait divin répandues,]

J'irai devant les dieux enivrés de nectar

Me coucher sous la roue ardente de ton char!

Tu vois que je suis fou; tu m'entends, je blasphème!

Frappe. Venge-toi.

DIANE

Non, malheureuse, je t'aime!

ÉROS

Diane!

DIANE

Mais je veux étouffer dans mon sein

L'hydre qui le déchire et l'amour assassin!

[Aimer! Qui? Moi la nymphe auguste aux bras d'ivoire!

Moi la guerrière, ô dieux! je flétrirais ma gloire!

O Thessalie en deuil, j'ai tant de fois juré

Par le Cnémis où gronde un vent désespéré,

Et par la grande nuit où le Titan se cache,

Et par l'OEta couvert d'une neige sans tache,]

J'ai juré tant de fois de garder endormi

Le soupir de mon cœur, et de rester parmi

Les noirs Olympiens, en proie aux bacchanales,

Pure et blanche au milieu des splendeurs virginales!

[Et que de fois au ciel errant et voltigeant,

Ma pensée a juré par les astres d'argent

Calmant à leur douceur mes peines assoupies,

De rester un lys, froid comme eux!]

ÉROS

Serments impies!

[Entends les rossignols qui chantent leurs amours!

Entends: l'herbe et la mousse ont de charmants discours!]

Vois dans l'immensité souriante et sereine

Les astres, c'est l'amour vivant qui les entraîne.

C'est par lui que la rose, âme des nuits d'été,

Ouvre son grand calice ivre de volupté.

[Vois sur le ruisseau clair et sur les eaux stagnantes

S'agiter par essaim des ailes frissonnantes;

Elles savent pourquoi tout s'embrase, et l'amour

Leur a dit que le mois des fleurs est de retour.

Vois briller la rosée, et sur les herbes folles

Étinceler le corps doré des lucioles

Qui rhythment les sillons de leurs ailes de feu.

Une lueur d'argent enveloppe l'air bleu,

Et tout te dit d'aimer et tout te dit de vivre.

Et cette ombre et l'odeur des feuilles qui t'enivre,

Et la rose qui trône au milieu de sa cour,

Ces pleurs, ces bruits, ces voix, ces parfums, c'est l'amour!

Je t'aime!]

DIANE

Endymion, ne me dis plus ces choses!

ÉROS

Je t'aime! Ce baiser qui de tes lèvres roses

Voltigea sur mon front tandis que je dormais,

Chère âme, laisse-moi te le rendre!

DIANE

Jamais!

Je ne veux pas.

ÉROS

L'amour pour l'éternité lie

Nos âmes.

DIANE

Laisse-moi partir, je t'en supplie.

Dis, par pitié!

ÉROS

Vois-tu, l'amour seul est divin,

Et gloire, autels, rayons, lauriers, le reste est vain.

DIANE

Non, tais-toi.

ÉROS

L'amour seul est doux, ma bien-aimée.

Tu soupires!

DIANE

Adieu.

ÉROS

Vois, ta main désarmée

Brûle et tremble; ton sein frémit; tes yeux errants

S'alanguissent, voilés de larmes et mourants;

Tu te sens défaillir et le sang abandonne

Ta lèvre pâlissante. fille de Latone,

Ta voix harmonieuse est comme un chant d'oiseau;

Ton col penche, lassé; ta taille de roseau

Sur mon bras glisse et ploie ainsi qu'une liane:

C'est l'amour!]

DIANE

Non, tais-toi!

ÉROS

C'est l'amour! Ma Diane!

DIANE

Mon Endymion!