Mais la nuit vient

Debussy, Claude

ÉROS

Mais la nuit vient. Au fond de la voûte azurée

L'aile sombre du soir s'étend démesurée,

L'ombre cache en croissant les pieds des arbrisseaux,

Et je vois à la fois au ciel et sur les eaux

Dont sa courbe brillante argenté la surface,

L'arc de ma bien-aimée étendu sur l'espace!

Je te conjure, ô nuit suave, qui descends

Sur les coteaux parmi les feux incandescents!

Vous, lacs transis, moirés de sinistres lumières,

Je vous conjure, et toi qui ris dans les clairières,

Grande nature, abri du chasseur indompté,

Obéis-moi! Qu'un air chargé de volupté

Vole, et répande avec de magiques paroles

Le même embrasement, des ailes aux corolles!

Que tout aime!

Silène, heureux magicien,

Assembla ces roseaux selon son art ancien.

La nymphe que les bois nomment avec mystère

Accourra par l'effet d'un charme involontaire

Au son de cette flûte. Éveillons ses accords.

Rien. Là-bas c'est le bruit faible et mourant des cors.

[Je l'entendrai venir dans la nuit calme et douce,

Et je me coucherai là sur ce tas de mousse,

Car elle ne doit voir qu'un enfant endormi

Sur ces gazons jonchés de roses, et parmi

L'agreste paysage au reflet poétique.]

L'astre pâle apparaît; sa lueur magnétique

Scintille, et, comme l'aube au mur d'une prison,

Blanchit ce cachot noir qu'ils nomment l'horizon!

Un parfum d'ambroisie inonde la ravine.

C'est elle. Contiens-toi, mon àme!