Poète et papillons

L. Hillemacher

-- Papillons, ô papillons,

Restez au ras des sillons.

Tout au plus courez la brande.

C'est assez pour vos ébats.

Qu'allez-vous faire là-bas,

Tout petits sur la mer grande?

-- Laisse-nous, décourageux!

Il faut bien voir d'autres jeux

Que ceux dont on a coutume.

Quand on est lassé du miel,

Ne sais-tu pas que le fiel

Est doux par son amertume?

-- Mais des fleurs pour vos repas,

Là-bas vous n'en aurez pas.

On n'en trouve que sur terre.

Pauvres petits malheureux,

Vous mourrez le ventre creux

Sur l'eau nue et solitaire.

-- Ô l'ennuyeux raisonneur

Qui met sur notre bonheur

L'éteignoir d'avis moroses!

Ne vois-tu pas que ces prés

Liquides sont diaprés

De lis, d'œillets et de roses?

-- Papillons, vous êtes fous.

Ces fleurs-là m'entendez-vous,

Ce sont les vagues amères

Où les rayons miroitants

Font éclore le printemps

Dans un jardin de chimères.

-- Qu'importe, si nous croyons

Aux fleurs de qui ces rayons

Dorent la belle imposture!

Dût-on ne point les saisir,

N'est-ce pas encor plaisir

Que d'en risquer l'aventure?

-- Allez, vous avez raison.

Comme vous à l'horizon

Mes vœux portent leur offrande.

Poëtes et papillons,

Partons en gais tourbillons,

Tout petits sur la mer grande.