La vie parisienne

Offenbach, Jacques

Le BARON de Gondremarck (Baritone)

Un BRÉSILIEN (Baritone)

FRICK (Ténor)

PROSPERBOBINET (Ténor)

PROSPERRaoul de GARDEFEU (Ténor)

PROSPERALFRED (Baritone)

PROSPERURBAIN (Baritone)

GONTRANUn EMPLOYÉ

GONTRANGABRIELLE (Soprano)

GONTRANMÉTELLA (Mezzo-Soprano)

GONTRANPAULINE (Soprano)

GONTRANLa BARONNE de Gondremarck (Soprano)

A Paris, de nos jours (en 1866)

1er acte, gare du chemin de fer de l'Ouest

2e acte, chez Raoul de Gardefeu

3e acte, dans l'hôtel de Quimper–Karadec

4e acte, dans un restaurant

SYSTEMACTE PREMIER

Le gare du chemin de fer de l'Ouest. Rive gauche

SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE

Employés, facteurs, buralistes

CHOEURNous sommes employés de la ligne de l'Ouest,

CHOEURQui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest,

CHOEURConflans, Triel, Poissy,

CHOEURBarentin, Pavilly,

CHOEURVernon, Bolbec, Nointot,

CHOEURMotteville, Yvetot,

CHOEURSaint-Aubin, Viroflay,

CHOEURLanderneau, Malaunay,

CHOEURLaval, Condé, Guingamp,

CHOEURSaint-Brieuc et Fécamp.

CHOEURNous sommes employés de la ligne de l'Ouest,

CHOEURQui dessert Saint-Malo, Batignolles et Brest.

A la fin du chœur, cloche dans l'intérieur de la gare.

Les facteurs et buralistes se dispersent; un des employés reste en scène. Gardefeu et Bobinet entrent au milieu du brouhaha de la sortie

SYSTEMSCÈNE II

Gardefeu, Bobinet, l'employé

Gardefeu et Bobinet se promènent quelques instants

en s'observant l'un l'autre, puis ils s'approchent de

l'employé

BOBINETA quelle heure arrive le train de Trouville?

L'EMPLOYÉDans cinq minutes, monsieur.

BOBINETMerci, Monsieur.

se retournant vers Gardefeu

L'EMPLOYÉMonsieur désire quelque chose?

GARDEFEUNon, rien! J'allais justement vous demander ce que vous a demandé monsieur.

L'employé sort

SYSTEMSCÈNE III

Bobinet, Gardefeu

Les deux jeunes gens continuent à s'observer; ils se

promènent dans la gare et, tout en marchant, racontent l'histoire suivante; ils manœuvrent de façon à ne pas se rencontrer, mais quand, par hasard, en arpentant la scène, ils se trouvent l'un en face de l'autre, ils s'envoient des regards irrités

à part

BOBINETC'est M. Raoul de Gardefeu. Je ne le salue plus, parce qu'il m'a joué un tour.

à part

GARDEFEUC'est le petit Bobinet. Il ne me salue plus, parce qu'il nous est arrivé une aventure ...

BOBINETJ'étais un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier. Tout Paris sait que j'ai été un peu plus que du dernier bien avec Blanche Taupier.

GARDEFEUBlanche Taupier m'a aimé comme elle sait aimer ... Tout Paris sait que Blanche Taupier m'a aimé.

BOBINETUn matin, Blanche Taupier et moi demeurions alors tous les deux à Ville-d'Avray ... Blanche me dit: Petit Bob, si nous invitions à dîner ton ami Gardefeu ...

GARDEFEUBlanche était à Ville-d'Avray; elle m'écrit: venez demain à une heure, il n'y sera pas; en sortant de chez vous, recommandez à votre domestique de dire que vous devez bientôt rentrer.

BOBINETJe réponds: soit, invitons Gardefeu. Elle me dit: va le chercher à Paris, il est chez lui à une heure, ne reviens pas sans lui ... je pars.

Ils se rencontrent

GARDEFEUJ'arrive à Ville-d'Avray, je trouve Blanche, je ne trouve pas Bobinet, je lui dis: comment avez-vous fait pour l'éloigner?

BOBINETJ'arrive chez Gardefeu ... son domestique me dit: monsieur va rentrer à l'instant. Il était une heure; j'attends; deux heures arrivent, puis trois heures ... J'attendais toujours ...

GARDEFEUBlanche me répond: j'ai pris un moyen très-simple ... j'ai dit au petit Bob d'aller vous chercher à Paris, et de ne pas revenir sans vous.

BOBINETEnfin, à quatre heures, je me décide à m'en aller tout seul, je retourne à Ville-d'Avray, et je le trouve installé.

GARDEFEUVers cinq heures il est revenu; je lui ai dit: tiens, pendant que tu étais chez moi, j'étais chez toi; c'est très drôle!

BOBINETJe ne l'ai pas trouvée drôle!

ensemble

GARDEFEU ET BOBINETEt voilà pourquoi nous ne nous saluons plus!

BOBINETAprès un pareil tour, vous comprenez bien que j'ai tout de suite rompu avec Blanche Taupier.

GARDEFEUDu reste, je n'ai pas tardé à en avoir assez de Blanche Taupier.

BOBINETJe me suis mis à adorer Métella.

GARDEFEUJ'ai fait la cour à Métella,.. Métella n'a pas été insensible.

BOBINETHier Métella m'a dit: je vais à Trouville voir une tante que j'ai ... Je reviendrai demain ...

Il passe

GARDEFEUHier Métella m'a dit: je vais à Trouville souhaiter la fête à ma marraine ... je resterai vingt-quatre heures.

ensemble

BOBINET ET GARDEFEUEt je viens à la gare attendre Métella.

Cloche au dehors

L'EMPLOYÉLe train de Trouville, messieurs, le train de Trouville.

Entrent des voyageurs

SYSTEMSCÈNE IV

Les mêmes, Métella, Gontran, Voyageurs, Bobinet, Gardefeu

SYSTEMCHOEUR DE VOYAGEURS.

L'EMPLOYÉLe ciel est noir,

L'EMPLOYÉIl va pleuvoir

L'EMPLOYÉDans un instant, la chose est sûre!

L'EMPLOYÉVite courons,

L'EMPLOYÉEt nous hâtons,

L'EMPLOYÉOu nous n'aurons pas de voiture.

Ils sortent en courant. Paraît Métella au bras de Gontran

GARDEFEUMétella!

BOBINETMétella!

à part

MÉTELLAFichtre! je suis pincée!

GONTRANVous paraissez embarrassée, Madame, et votre bras frissonne sur mon bras.

ensemble

BOBINET ET GARDEFEUMadame, en nous voyant, est surprise peut-être.

GONTRANCes deux messieurs paraissent vous connaître!

froidement

MÉTELLACes messieurs, connais pas!

BOBINET ET GARDEFEUparlé Vous ne nous connaissez pas?

à Bobinet et à Gardefeu

IAttendez d'abord que je place

IMon lorgnon, là, sous mon sourcil,

IEt maintenant voyons de face,

IVoyons de trois quarts, de profil ...

IEh bien, là, ne vous en déplaise,

IJ'ai beau du haut jusques en bas

IVous examiner à mon aise,

IConnais pas, là, vrai, connais pas,

IConnais pas.

parlé

BOBINETElle est violente celle-là!

à Gontran

IIVous en verrez d'autres peut-être,

IIMon Gontran, qui, comme ceux-ci,

IIDiront que je dois les connaître,

IINe les croyez pas, mon ami,

IIPeut-être un soir, par aventure,

IIAu bal ai-je accepté leur bras ...

IIA cela près, je vous le jure,

IIConnais pas, là, vrai, connais pas.

Elle sort à gauche fièrement au bras de Gontran

SYSTEMSCÈNE V

Bobinet, Gardefeu

Ils se regardent pendant quelque temps, puis tombent dans les bras l'un de l'autre

BOBINETGardefeu!

GARDEFEUBobinet!

BOBINETLa trahison de Blanche Taupier nous sépara.

GARDEFEUQue la trahison de Métella nous réunisse:

BOBINETEh bien, voyons, comment ça va-t-il?

GARDEFEUJe te remercie.

BOBINETMais ça n'est pas tout ça, revenons à Métella, c'est une rouée!

GARDEFEUUne vraie rouée!

BOBINETOn dit d'une femme: c'est une rouée.

GARDEFEUPourquoi?

BOBINETParce qu'elle a fait ceci et cela.

GARDEFEULa belle affaire!

BOBINETMais Métella, ça n'est pas ça.

GARDEFEUC'est autre chose.

BOBINETA la bonne heure, quand vous voudrez me parler d'une rouée, parlez-moi de Métella ... elle nous trompait ...

GARDEFEUElle nous trompait ...

BOBINETJe m'en doutais depuis quelque temps, du reste. Il y a huit jours je l'ai regardée ... là, entre les deux yeux ... Quand on tient à savoir la vérité, c'est là qu'il faut regarder les femmes; donc, je l'ai regardée là, et j'ai tout de suite vu clair dans son jeu ... elle ne m'aimait pas.

GARDEFEUCrois-tu?

BOBINETElle se moquait de moi. Oh! mon Dieu! je ne lui en veux pas ... quel plaisir une femme comme Métella peut-elle trouver dans la société d'un homme tel que moi? Nous ne parlons pas la même langue. Il y a des moments, dans la conversation, je ne sais pas si tu l'as remarqué ...

GARDEFEUNon, mon ami.

BOBINETAttends donc, tu ne sais pas ce que je veux dire. Il y a des moments où j'aime à aborder des questions élevées ... il n'y a pas ... on aurait beau me tenir ... il faut absolument que j'aborde ...

GARDEFEUJe l'ai remarqué, Bobinet.

BOBINETÇa a fini par assommer Métella, et alors ... tant mieux, du reste ... sa conduite me décide à mettre tout de suite à exécution un projet que j'avais formé. Il y a longtemps que les femmes du monde, je ne sais pas si tu as remarqué ça ...

GARDEFEUNon.

BOBINETAttends donc, tu ne sais pas ce que je veux dire. Donc, il y a longtemps que les femmes du monde se plaignent d'être délaissées par les jeunes gens à la mode ... je trouve qu'elles ont raison, et je suis décidé à revenir à elles.

GARDEFEUTu n'as peut-être pas tort.

BOBINETTel que tu me vois, je voudrais être le chef d'un grand mouvement qui ramènerait la jeunesse brillante dans les hôtels du grand monde.

IElles sont tristes, les marquises,

IDe nous voir, fuyant leur salon,

IAller faire un tas de bêtises

IChez des femmes de mauvais ton.

ILes ingrats, disent les pauvrettes,

IChez nous ne trouveraient-ils pas,

IChez nous autres, femmes honnêtes,

IDes plaisirs bien plus délicats?

IAllons-y donc, et dès demain

IRepeuplons les salons du faubourg Saint-Germain!

ensemble

BOBINET ET GARDEFEUAllons-y donc, et dès demain, etc., etc.

IIEt puis, cher, ce qui me décide

IIA quitter le monde galant,

IIC'est que ma bourse est vide, vide

IIVide, que c'en est désolant!

IIOr, pour peu qu'on y réfléchisse,

IIQuand on n'a pas le sou, vois-tu,

IIIl est temps de lâcher le vice

IIPour revenir à la vertu.

IIAllons-y donc, et dès demain,

IIRepeuplons les salons du faubourg Saint-Germain.

ensemble

BOBINET ET GARDEFEUAllons-y donc, et dès demain, etc., etc.

BOBINETEt maintenant, rue de Varennes, chez la petite comtesse Diane de la Roche-Trompette! Adieu, bon! à bientôt! ... Dis donc, où vais-je en ce moment? ... repeupler les salons du faubourg Saint-Germain.

Bobinet sort

SYSTEMSCÈNE VI

seul

GARDEFEUÊtre l'amant d'une femme du monde ... ce n'est pas une mauvaise idée. Mais il faudrait trouver une femme du monde qui consentît à être ma maîtresse! le problème est là ... Où pourrais-je trouver?

Entre Joseph

GARDEFEUJ'en connaissais une autrefois, qui s'appelait madame de Beaupertuis, elle montrait un mari et se disait baronne. Mais était-elle du monde?

SYSTEMSCÈNE VII

Gardefeu, Joseph

JOSEPHNon, monsieur, elle n'en était pas.

GARDEFEUJoseph, mon ancien domestique.

JOSEPHMoi-même. Trop heureux de m'être trouvé là pour donner à monsieur ce petit renseignement.

GARDEFEUEt qu'est-ce que tu viens faire ici? ...

JOSEPHJe ne suis plus domestique, monsieur, je suis guide.

GARDEFEUGuide! ...

JOSEPHOui guide ... cicerone ... attaché au Grand-Hôtel ... c'est moi qui suis chargé de promener les étrangers dans Paris et de leur détailler les beautés de la capitale.

GARDEFEUEt tu attends des voyageurs ...

JOSEPHOui, monsieur ... j'attends un baron suédois, qui doit arriver par le premier train ... un baron suédois accompagné de sa femme.

GARDEFEUUne baronne suédoise!

JOSEPHNaturellement.

GARDEFEUUne baronne suédoise, mais c'est une femme du monde.

JOSEPHJ'aime à le croire, monsieur.

GARDEFEUC'est le ciel qui me l'envoie! ... Joseph ...

JOSEPHMonsieur ...

GARDEFEUCe baron et cette baronne, ils ne te connaissent pas ...

JOSEPHPas du tout; ils ont envoyé une dépêche à l'hôtel, et c'est moi que l'on a chargé ...

GARDEFEURien ne s'opposerait alors à ce que je poisse ta place ...

JOSEPHRien du tout, si j'y consentais ...

GARDEFEUEt tu y consentiras, bon Joseph, moyennant une honnête rétribution.

JOSEPHSoit, monsieur. Je vous céderai mon baron et ma baronne, contre indemnité ...

GARDEFEULe baron ... le baron ... je n'y tiens pas ... Je ne pourrais pas prendre la baronne seulement?

JOSEPHOh! non, monsieur ... c'est un lot, il faut tout prendre ou rien.

GARDEFEUVa pour le lot, je prends tout, mais comment les reconnaîtrai je?

JOSEPHC'est mon affaire. Je vais aller dans la gare les recevoir, au sortir du train. Je vous les amène et vous en ferez ce que vous voudrez.

GARDEFEUVa, bon Joseph, va, je serai leur guide.

JOSEPHDécidément?

GARDEFEUOui, décidément.

JOSEPHEh bien, alors, voici une lettre qu'on a envoyée pour la baronne au Grand-Hôtel. Vous aurez à la remettre.

GARDEFEUVa me chercher mes Suédois.

JOSEPHJ'y vais, monsieur, j'y vais.

Il sort

SYSTEMSCÈNE VIII

seul

GARDEFEUComme c'est drôle! une femme que je ne connais pas, et je suis ému en l'attendant!

ICe que c'est pourtant que la vie,

IJ'étais l'amant de Métella,

ILa coquine me plante là.

ICe que c'est pourtant que la vie,

IJe croyais l'aimer et voilà

IQu'en un quart d'heure je l'oublie.

ICe que c'est pourtant que la vie,

IJ'étais l'amant de Métella.

IIJe vais conduire une Suédoise

IIA travers le monde élégant,

IIJe me fais guide maintenant.

IIJe vais conduire une Suédoise.

IIIl faut tâcher d'être amusant

IIEt de divertir ma bourgeoise.

IIJe vais conduire une Suédoise

IIA travers le monde élégant.

IIISi cette baronne est jolie,

IIIJe sais où je la veux mener,

IIIEt cela peut se deviner.

IIISi cette baronne est jolie,

IIIJe compte bien la promener

IIIDans le sentier de la folie.

IIISi cette baronne est jolie,

IIIJe sais où je la veux mener.

IIIAh! par exemple! si la baronne n'est pas jolie ou si elle a soixante ans, je la recampe à Joseph, et c'est lui qui la promènera.

Entre Joseph, suivi du baron et de la baronne

SYSTEMSCÈNE IX

Gardefeu, Joseph, le baron, la baronne.

La baronne est voilée

avec précipitation

JOSEPHLes voici, monsieur, les voici.

GARDEFEUBien, mais ne t'en va pas encore. Il faut d'abord que je sache si ces Suédois me conviennent.

Entrent le baron et la baronne

GARDEFEULe mari est bien, mais c'est la femme qu'il faut voir.

JOSEPHVoici votre guide, monsieur le baron ...

à Gardefeu

JOSEPHRaoul, voici vos voyageurs!

La baronne lève son voile

à part

GARDEFEUQu'elle est jolie!

à Joseph

GARDEFEUAh! c'est bien, va-t-en, Joseph. va-t-en! je serai leur guide!

Joseph sort

SYSTEMSCÈNE X

Le baron, la baronne, Gardefeu

à Gardefeu

LE BARONKanner ni Paris och kan alpaga mein nicht Krrrrr ...

à part

GARDEFEUSacrebleu! je n'avais pas pensé à cela.

s'approchant de Gardefeu

LA BARONNEKanner ni Paris och kan alpaga mein nicht Krrrrr ...

à part

GARDEFEUJe ne comprends pas davantage, mais c'est plus doux.

à la baronne à part

LE BARON,Comment allons-nous faire? ce guide ne parle pas le suédois ...

LA BARONNESi nous lui parlions français.

LE BARONC'est une idée, une idée de rien et elle ne me serait pas venue.

à Gardefeu

LA BARONNEDites-moi, mon ami.

GARDEFEUAllons, bon! voilà que je comprends le suédois, maintenant!

LA BARONNEVous connaissez bien Paris, au moins?

à part

GARDEFEUEh! non, c'est du français ...

haut avec transport

GARDEFEUSi je connais Paris, madame la baronne! je crois bien!

SYSTEMTrio

GARDEFEUJamais, foi de cicérone,

GARDEFEULa moderne Babylone

GARDEFEUN'aura vu, soyez-en sûrs,

GARDEFEUDans ses murs,

GARDEFEUÉtrangers mieux promenés,

GARDEFEUMieux guidés,

GARDEFEUPilotés,

GARDEFEUAmusés,

GARDEFEUDirigés,

GARDEFEUHébergés,

GARDEFEUMieux lotis,

GARDEFEUDivertis,

GARDEFEURéjouis,

GARDEFEUÉblouis,

GARDEFEUEt pour cela paîrez

GARDEFEUMonsieur, ce que vous voudrez!

LE BARONOn vous paiera

LE BARONCe qu'il faudra.

GARDEFEUAh! ne parlons pas de cela,

GARDEFEUEt laissons-là cette misère.

GARDEFEUNous nous entendrons ...

LE BARONJe l'espère.

LA BARONNEOn vous paiera

LA BARONNECe qu'il faudra.

GARDEFEUUn pareil mot doit me suffire.

GARDEFEUDites-moi, maintenant où je dois vous conduirs.

LE BARONMoi, je voudrais voir les théâtres,

LE BARONPas ceux où l'on s'embête, mais

LE BARONCeux où des actrices folâtres

LE BARONOffrent aux regards mille attraits.

GARDEFEUSoit, monsieur, nous irons-là,

GARDEFEUEt vous verrez tout cela.

LE BARONEh! quoi, vraiment, nous irons-là?

GARDEFEUOui, vous verrez tout cela!

LA BARONNEJe veux, moi, dans la capitale

LA BARONNEVoir les divas qui font fureur,

LA BARONNEVoir la Patti dans Don Pasquale,

LA BARONNEEt Thérésa dans le Sapeur!

GARDEFEUMadame, oui, nous irons-là,

GARDEFEUEt vous verrez tout cela.

SYSTEMEnsemble

GARDEFEUJe serai votre guide

GARDEFEUDans la ville splendide,

GARDEFEUVous visiterez tout

GARDEFEUEt vous irez partout.

LE BARON ET LA BARONNEVous serez notre guide

LE BARON ET LA BARONNEDans la ville splendide,

LE BARON ET LA BARONNENous visiterons tout

LE BARON ET LA BARONNEEt nous irons partout!

prenant Gardefeu à part

LE BARONIl est certaines choses

LE BARONQue je voudrais voir ... parlons bas ...

LE BARONSur ce point il faut, et pour causes,

LE BARONQue ma femme n'entende pas!

bas

GARDEFEUAh! vous êtes un gros farceur!

bas

LE BARON,Oh! c'est en tout bien, tout honneur!

prenant Gardefeu à part

LA BARONNEJ'ai deux ou trois courses à faire,

LA BARONNEA faire seule, parlons bas ...

LA BARONNESur ce point il est nécessaire

LA BARONNEQue mon mari n'entende pas.

à part

GARDEFEUEh! la baronne me fait peur!

bas

LA BARONNEOh! c'est en tout bien, tout honneur!

au baron et à la baronne

GARDEFEUNe craignez rien,

GARDEFEUTout ira bien,

GARDEFEUAllez, allez,

GARDEFEUVous en verrez

GARDEFEUPlus encor que vous ne pensez!

Reprise de l'ensemble

GARDEFEUJe serai votre guide,

etc., etc.

LE BARON ET LA BARONNEVous serez notre guide,

etc.

GARDEFEUEt maintenant, partons.

LE BARONMais nos bagages ... allez les prendre, voici le bulletin.

GARDEFEUOh! les bagages ... on pourrait à la rigueur ...

LE BARONComment, on pourrait.

GARDEFEUVous y tenez à vos bagages ...

LE BARONComment, si j'y tiens ... La baronne qui a quarante-quatre caisses ...

GARDEFEUEh bien, je vais aller les chercher ... attendez-moi, ne partez pas sans moi.

LA BARONNEIl n'y a pas de danger, puisque vous êtes notre guide.

GARDEFEUAu fait, c'est vrai, puisque je suis votre guide! Mais cela ne fait rien. Il y a encore quelque chose de plus sûr. Venez avec moi. Ne me quittez pas. Je serai plus tranquille.

Il sort

LE BARONIl est zélé, ce garçon. Je crois bien, chère amie, que nous allons avoir un excellent guide.

Ils sortent à droite, et en sortant se mettent à parler

en suédois

SYSTEMSCÈNE XI

Le Brésilien, Voyageurs, diversement et bizarrement

accontrés. Puis le baron, la baronne et Gardefeu.

Entrée de voyageurs

SYSTEMFinale

ENSEMBLEA Paris nous arrivons en masse,

ENSEMBLEA Paris nous nous précipitons!

ENSEMBLEA Paris, il faut nous faire place

ENSEMBLEA Paris nous nous ruinerons.

Entre le Brésilien, suivi de deux petits nègres portant des sacs et des valises

LE BRÉSILIENJe suis Brésilien, j'ai de l'or,

LE BRÉSILIENEt j'arrive de Rio-Janeire

LE BRÉSILIENPlus riche aujourd'hui que naguère,

LE BRÉSILIENParis, je te reviens encor!

LE BRÉSILIENDeux fois je suis venu déjà,

LE BRÉSILIENJ'avais de l'or dans ma valise,

LE BRÉSILIENDes diamants à ma chemise,

LE BRÉSILIENCombien a duré tout cela?

LE BRÉSILIENLe temps d'avoir deux cents amis

LE BRÉSILIENEt d'aimer quatre ou cinq maîtresses,

LE BRÉSILIENSix mois de galantes ivresses,

LE BRÉSILIENEt plus rien! ô Paris! Paris!

LE BRÉSILIENEn six mois tu m'a tout raflé,

LE BRÉSILIENEt puis, vers ma jeune Amérique,

LE BRÉSILIENTu m'as, pauvre et mélancolique,

LE BRÉSILIENDélicatement remballé!

LE BRÉSILIENMais je brûlais de revenir,

LE BRÉSILIENEt là-bas, sous mon ciel sauvage,

LE BRÉSILIENJe me répétais avec rage:

LE BRÉSILIENUne autre fortune ou mourir!

LE BRÉSILIENJe ne suis pas mort, j'ai gagné

LE BRÉSILIENTant bien que mal, des sommes folies,

LE BRÉSILIENEt je viens pour que tu me voles

LE BRÉSILIENTout ce que là-bas j'ai volé!

LE BRÉSILIENCe que je veux de toi, Paris,

LE BRÉSILIENCe que je veux, ce sont tes femmes,

LE BRÉSILIENNi bourgeoises, ni grandes dames,

LE BRÉSILIENMais les autres ... l'on m'a compris!

LE BRÉSILIENCelles que l'on voìt étalant,

LE BRÉSILIENSur le velours de l'avant-scène,

LE BRÉSILIENAvec des allures de reine,

LE BRÉSILIENUn gros bouquet de lilas blanc:

LE BRÉSILIENCelles dont l'œil froid et calin

LE BRÉSILIENEn un instant jauge une salle,

LE BRÉSILIENEt va cherchant de stalle en stalle

LE BRÉSILIENUn successeur à ce gandin,

LE BRÉSILIENQui plein de chic, mais indigent,

LE BRÉSILIENAu fond de la loge se cache,

LE BRÉSILIENEt dit, en mordant sa moustache

LE BRÉSILIENOù diable trouver de l'argent?

LE BRÉSILIENDe l'argent! Moi j'en ai! Venez!

LE BRÉSILIENNous le mangerons, mes poulettes,

LE BRÉSILIENPuis après, je ferai des dettes.

LE BRÉSILIENTendez vos deux mains et prenez!

LE BRÉSILIENHurrah! je viens de débarquer,

LE BRÉSILIENMettez vos faux cheveux, cocottes!

LE BRÉSILIENJ'apporte à vos blanches quenottes

LE BRÉSILIENToute une fortune à croquer!

LE BRÉSILIENLe pigeon vient! plumez, plumez ...

LE BRÉSILIENPrenez mes dollars, mes bank-notes,

LE BRÉSILIENMa montre, mon chapeau, mes bottes,

LE BRÉSILIENMais dites moi que vous m'aimez!

LE BRÉSILIENJ'agirai magnifiquement,

LE BRÉSILIENMais vous connaissez ma nature,

LE BRÉSILIENEt j'en prendrai, je vous le jure

LE BRÉSILIENOui, j'en prendrai pour mon argent.

LE BRÉSILIENJe suis Brésilien, j'ai de l'or,

LE BRÉSILIENEt j'arrive de Rio-Janeire

LE BRÉSILIENVingt fois plus riche que naguère,

LE BRÉSILIENParis, je te reviens encor!

Reprise du Choeur

LE BRÉSILIENParis! Paris! Paris!

etc., etc.

Rentrent le baron, la baronne et Gardefeu

LE BRÉSILIEN, LE BARON, LA BARONNE ET GARDEFEUEntrons, entrons dans la fournaise,

LE BRÉSILIEN, LE BARON, LA BARONNE ET GARDEFEUEntrons, voici le grand moment.

LE BRÉSILIEN, LE BARON, LA BARONNE ET GARDEFEUPour les gens qui sont à leur aise,

LE BRÉSILIEN, LE BARON, LA BARONNE ET GARDEFEUParis est un endroit charmant!

parlé

QUATRE EMPLOYÉS DE L'OCTROIN'avez-vous rien à déclarer?

TOUSNon, rien ...

Choeur général

TOUSNous venons,

TOUSArrivons,

TOUSDe tous les pays du monde,

TOUSPar la terre ou bien par l'onde.

TOUSItaliens,

TOUSBrésiliens,

TOUSJaponais,

TOUSHollandais,

TOUSEspagnols,

TOUSRomagnols,

TOUSÉgyptiens,

TOUSPéruviens.

TOUSNous venons,

TOUSArrivons!

TOUSDe tous les pays du monde,

TOUSPar la terre ou bien par l'onde,

TOUSNous venons.

TOUSArrivons!

TOUSLa vapeur nous amène,

TOUSNous allons envahir

TOUSLa cité souveraine,

TOUSLe séjour du plaisir.

TOUSOn accourt, on s'empresse,

TOUSPour connaître, ô Paris,

TOUSPour connaître l'ivresse

TOUSDe tes jours, de tes nuits.

TOUSTous les étrangers ravis

TOUSVers toi s'élancent Paris!

TOUSNous allons chanter,

TOUSNous allons crier,

TOUSNous allons souper,

TOUSNous allons aimer,

TOUSOh! mon Dieu, nous allons tous

TOUSNous amuser comme des fous.

TOUSLa vapeur nous amène,

TOUSEtc., etc.

TOUSTous les étrangers ravis.

TOUSVers toi s'élancent Paris,

TOUSParis! Paris!

Tableau

Le chœur fait placé au Brésilien. Gardefeu montre le chemin au baron et a la baronne

SYSTEMACTE DEUXIÈME

Un salon chez Gardefeu. – Portes au fond, à droite et

à gauche

SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE

Alphonse, puis Frick, puis Gabrielle

ALPHONSEAh çà! mais, le train de Trouville est en retard, il paraît ... Monsieur m'avait dit qu'il rentrerait tout de suite ...

On sonne

ALPHONSEAh! c'est lui ...

Il ouvre la porte du fond

ALPHONSENon, c'est Frick, le bottier.

paraît, portant à la main une paire de bottes d'homme et une de femme. – Accent allemand très-prononcé

FRICKOui, c'est moi.

ALPHONSEBonjour, monsieur Frick. M. de Gardefeu n'est pas ici, mais il va rentrer.

FRICKMon ami ...

ALPHONSEQu'est-ce que c'est?

FRICKJe vous en prie, laissez-moi ...

ALPHONSEComment?

FRICKJ'ai eu la bonne fortune de rencontrer mademoiselle Gabrielle, la gantière, dans l'escalier; elle vient ici. – J'ai quelque chose à lui dire ... Je vous en prie, laissez-moi.

ALPHONSEVoyez-vous ça?

FRICKJe vous en prie ... laissez-moi.. Je vous ferai des bottes ... pour rien ... de belles bottes ...

ALPHONSEOh! alors ... je vous laisse ...

Il sort

FRICKGabrielle ... la gantière ... la jolie gantière.

SYSTEMDuo

FRICKEntrez! entrez, jeune fille à l'œil bleu!

FRICKChez l'homme adoré des cocottes,

FRICKMonsieur Raoul de Gardefeu,

FRICKVous apportez des gants, moi j'apporte des bottes!

GABRIELLEOui, j'apporte des gants.

FRICKMoi, j'apporte des bottes,

FRICKL'aimable gantière!

GABRIELLEAh! le beau bottier!

FRICKLa noble carrière!

GABRIELLELe joli métier!

GABRIELLEJe suis des premières.

FRICKJe suis des premiers.

GABRIELLEParmi les gantières!

FRICKParmi les bottiers!

Ensemble

FRICKVoilà la gantière!

FRICKVoilà le bottier!

FRICKOn peut-être fière,

FRICKOn peut-être altier,

FRICKQuand on est gantière,

FRICKQuand on est bottier!

Reprise

FRICKL'aimable gantière, etc., etc.

FRICKC'est la botte

FRICKQui dénote

FRICKL'homme vraiment élégant,

FRICKC'est la botte!

GABRIELLENul jeune homme

GABRIELLEN'est en somme,

GABRIELLEDans le monde bien noté

GABRIELLES'il n'est finement ganté.

FRICKS'il n'est finement botté.

FRICKC'est la botte

FRICKQui dénote, etc., etc ...

GABRIELLEC'est le gant!

s'animant

FRICKC'est la botte!

de même

GABRIELLEC'est le gant!

Rondeau

GABRIELLEAutrefois plus d'un amant

GABRIELLETendre et galant,

GABRIELLEDe sa maîtresse osait voler le gant;

GABRIELLEAu plus vite il l'emportait,

GABRIELLEIl le cachait,

GABRIELLEEt de baisers ardents le dévorait.

GABRIELLEIl couvait ce cher trésor

GABRIELLEMieux que son or;

GABRIELLEIl l'embrassait et l'embrassait encor.

GABRIELLEEt puis, quand on se quittait,

GABRIELLEOn conservait

GABRIELLECe gant mignon, souvenir qui restait.

GABRIELLEEt plus tard, on le trouvait,

GABRIELLEQuand les amours étaient finies,

GABRIELLEDans le fond d'un vieux coffret,

GABRIELLEA côté des lettres jaunies.

GABRIELLEOn gardait nos gants jadis,

GABRIELLEEn souvenir de nos menottes;

GABRIELLEMaintenant nos bons amis

GABRIELLEPourront aussi garder nos bottes,

GABRIELLEEt plus tard nos amoureux

GABRIELLEDevenus vieux

GABRIELLEEn rempliront une armoire chez eux;

GABRIELLETout rêveurs, ils l'ouvriront,

GABRIELLEContempleront,

GABRIELLEEt les voyant, ces bottes, ils diront:

GABRIELLECelle-ci, c'était madame

GABRIELLEPaméla de Sandoval,

GABRIELLEA qui je donnai mon âme,

GABRIELLEPar un soir de carnaval.

GABRIELLECelle-là, c'était Denise

GABRIELLELa friponne aux blonds cheveux.

Prenant deux bottes de femmes dans les mains de Frick

GABRIELLELa comtesse et la marquise,

GABRIELLELes voici toutes les deux.

GABRIELLEO transport d'un cœur glacé!

GABRIELLERêve effacé!

GABRIELLECes bottes-là c'est tout notre passé!

GABRIELLEEt voilà, messieurs, comment

GABRIELLELe sentiment

GABRIELLEPeut réunir et la botte et le gant!

FRICKVous êtes charmante, il faut que je vous embrasse.

se défendant

GABRIELLENon, non!

FRICKEt si vous voulez, je vous épouse.

GABRIELLEVous!

FRICKEt notez qu'en m'épousant vous n'épouseriez pas un bottier ordinaire.

GABRIELLEComment cela?

FRICKJe ne fais pas seulement des bottes pour les messieurs, moi, mais je fais aussi des bottes pour les dames.

GABRIELLEVraiment, monsieur Frick?

FRICKDes bottes ... des petites bottes ... quand je dis des petites bottes, je veux dire des grandes bottes ...

GABRIELLEEh bien?

FRICKJe vous en ferai moi des grandes bottes ...

FRICKVoulez-vous que je vous prenne mesure? ...

FRICKVenez, je vais vous prendre mesure.

GABRIELLEMais je ne veux pas.

FRICKMoi ... je veux absolument ... je vais vous prendre mesure.

Entre Alphonse

SYSTEMSCÈNE II

Les Mêmes, Alphonse

ALPHONSEVoilà M. de Gardefeu. Il ne peut vous parler maintenant. Il vous parlera tout à l'heure ... entrez là ...

à Gabrielle

FRICKJe vais vous prendre mesure.

GABRIELLEMais non! ... mais non! ...

FRICKSi fait!

ALPHONSEEntrez, entrez donc!

Il les pousse et les fait entrer dans une pièce à gauche

SYSTEMSCÈNE III

Gardefeu, Alphonse

entrant

GARDEFEUAlphonse!

ALPHONSEMonsieur!

GARDEFEUDescends et aide les gens qui sont en bas à monter les bagages!

ALPHONSELes bagages!

GARDEFEUEh! oui, les bagages ... dépêche-toi!

Alphonse sort

SYSTEMSCÈNE IV

seul

GARDEFEUJe leur ai dit qu'ils étaient au Grand-Hôtel, et je les ai amenés chez moi. Elle est très-jolie, la Suédoise, et je la tiens. L'important est de la garder. Où en sont-ils, ce mari et cette femme? Je vais risquer une épreuve.

Entrent le baron, la baronne, Alphonse et une femme de chambre

SYSTEMSCÈNE V

Gardefeu, le baron, la baronne, Alphonse, une

femme de chambre

LE BARONC'est très-bien ici ... c'est très-bien ...

GARDEFEUAlphonse?

ALPHONSEMonsieur?

à Alphonse

GARDEFEU,Prenez les bagages qui sont à monsieur, et portez-les là ...Ce sera votre chambre, monsieur le baron.

Il désigne une porte à gauche

LE BARONTrès-bien!

Alphonse sort

à la femme de chambre, désignant une porte à droite

GARDEFEUEt vous, mademoiselle, faites porter là ce qui est à madame ... Ce sera votre chambre, madame! Ici, M. le baron, et là, madame la baronne.

La femme de chambre sort

LE BARONParfaitement.

avec effusion

LA BARONNEMerci, monsieur!

à part

LA BARONNECe garçon a de l'esprit.

Elle entre à droite

à part

GARDEFEUVoilà où ils en sont ... Je ne suis pas fâché de le savoir.

SYSTEMSCÈNE VI

Gardefeu, le baron

GARDEFEUEt vous, monsieur le baron, vous n'entrez pas?

LE BARONTout à l'heure ... tout à l'heure! ... Dites-moi donc ...

GARDEFEUQuoi, monsieur le baron?

LE BARONVous m'avez dit que j'étais au Grand-Hôtel; il est tout petit cet hôtel! ...

GARDEFEUMais oui ... vous êtes dans un des petits hôtels du Grand-Hôtel.

LE BARONJe ne comprends pas bien.

GARDEFEUC'est fort simple: le Grand-Hôtel étant plein, l'administration a dû acheter une foule de petits hôtels pour y loger les voyageurs. C'est dans un de ces petits hôtels que se trouve logé monsieur le baron.

LE BARONAh! l'administration a dû acheter? ...

GARDEFEUMais oui, monsieur, mais oui, et il est bien probable que, Paris devenant de plus en plus une ville d'étrangers, dans la suite des temps, le Grand-Hôtel finira par envahir la ville tout entière. Alors, on ne demeurera plus à Paris, mais selon la fortune qu'on aura, on viendra à Paris passer quelque temps pour faire de bons dîners, aller au théâtre ...

LE BARONEt présenter ses hommages à de petites femmes ...

froidement

GARDEFEUOui, monsieur le baron.

LE BARONJe ne voudrais pas quitter Paris sans avoir présenté mes hommages à une de ces petites femmes.

à part

GARDEFEUAh! ah! je te vois venir. Mais ...

LE BARONIl y a un de mes amis, le baron de Frascata ...

se rappelant confusément ce nom

GARDEFEUFrascata! ...

LE BARONIl a connu à Paris une jeune dame qui jouait la comédie ... une certaine Métella ...

GARDEFEUAh! j'y suis, je m'en étais toujours douté ...

LE BARONVous dites? ...

GARDEFEUJe dis que je le savais ...

LE BARONEt il m'a donné une lettre de ... recommandation pour elle. Savez-vous où elle demeure?

GARDEFEUSi je sais où demeure Métella! ...

LE BARONComment le savez-vous?

GARDEFEUNous autres guides ...

LE BARONEh bien! vous lui ferez parvenir cette lettre.

GARDEFEUTout de suite?

LE BARONOui, le plus vite possible ... car ...

SYSTEMCouplets

IDans cette ville toute pleine

IDe plaisir, de joie et d'amour,

IDans cette ville souveraine

IJe ne ferai qu'un court séjour!

IJ'y resterai trois mois peut-être!

IOr, trois mois, c'est bien peu, je crois,

ISurtout quand on veut tout connaître!

IAussi, je veux, dans ces trois mois,

IJe veux m'en fourrer jusque-là,

IPortez la lettre à Métella,

IJe veux m'en fourrer jusque-là!

IIMon père, un gentilhomme austère,

IITint ma jeunesse avec rigueur.

IIIl ne comprenait rien, mon père,

IIAux exigences de mon cœur!

IIJ'ai dû garder ma robe blanche

IIJusqu'à mon mariage, mais

IIJe prétends prendre ma revanche;

IIC'est le moment, ou bien jamais!

IIJe veux m'en fourrer jusque-là! ...

IIPortez la lettre à Métella,

IIJe veux m'en fourrer jusque-là ...

à part

GARDEFEUIl est enragé.

haut

GARDEFEUC'est entendu, monsieur, je ferai porter cette lettre.

LE BARONC'est très-bien! A quelle heure dîne-t-on?

GARDEFEUMais à l'heure que vous voudrez.

LE BARONComment, à l'heure que je voudrai ...

GARDEFEUSans doute!

LE BARONIl n'y a donc pas de table d'hôte?

GARDEFEUVous tenez à dîner à table d'hôte?

LE BARONMais certainement, je voyage pour m'amuser ... je n'ai pas envie de dîner en tête-à-tête avec la baronne.

à part

GARDEFEUOh! j'aime ce mot!

LE BARONEt puis, je veux voir du monde, observer, rire ... et s'il n'y a pas de table d'hôte ici, je m'en vais.

à part

GARDEFEUComment, il s'en va! ...

haut

GARDEFEUNe vous en allez pas ... il y en aura une ... il faut qu'il y en ait une à tout prix!

LE BARONA la bonne heure! Mais qu'est-ce que vous entendez par ces mots: à tout prix?

GARDEFEUJ'entends que l'on peut payer plus ou moins ... si l'on prend des suppléments, par exemple ...

LE BARONC'est juste! A propos de prix ... qu'est-ce que je vais dépenser ici?

GARDEFEUCombien de personnes êtes-vous?

LE BARONQuatre: la baronne et moi, la femme de chambre et le domestique.

à part

GARDEFEUComment, je vais lui prendre de l'argent pour ... oh! c'est indigne!

LE BARONEh bien, ça me coûtera? ...

à part

GARDEFEUPrenons-lui en très-peu, au moins.

à part

LE BARONJ'irai bien jusqu'à cent, cent vingt francs par jour.

haut

LE BARONEh bien?

GARDEFEUEh bien! mais ça sera dix-francs!

LE BARONDix francs!

GARDEFEUAimez-vous mieux cent sous?

LE BARONPar tête?

GARDEFEUNon, pour tout le monde!

LE BARONC'est bien bon marché! Comment pouvez-vous vous en tirer?

GARDEFEUOh! je vais vous dire ... c'est une compagnie ... moi, je suis employé ... j'ai un traitement fixe ... alors, ça m'est bien égal ... si la compagnie fait de mauvaises affaires ... ça regarde ceux qui ont des actions ... vous devez comprendre que je n'en ai pas, moi; j'ai un traitement fixe. Je ne tiens qu'à une chose: c'est à ce que mes voyageurs soient de bonne humeur. Pour cela, je les fais payer très- peu ... ainsi, je vous ai dit cent sous ... voulez-vous que ce soit quatre francs? ... trois francs dix sous ...

LE BARONNon! non! je ne veux pas lésiner ... pour une pièce de quinze sous ...

GARDEFEUC'est entendu, alors ...

à part

LE BARONEt on dit que la vie est chère à Paris!

haut

LE BARONA quelle heure la table d'hôte?

GARDEFEULa table d'hôte?

LE BARONEh bien, oui, la table d'hôte.

GARDEFEUAh! c'est vrai, je n'y pensais plus ... à sept heures, la table d'hôte ... à sept heures ... Voulez-vous huit heures? voulez-vous neuf heures?

LE BARONNon! non! vous avez dit sept heures. C'est très-bien ... J'entre dans ma chambre et je vais m'habiller! Et que le dîner soit bon, parce que ... je veux m'en fourrer jusque-là.

Il sort en fredonnant le refrain

SYSTEMSCÈNE VII

seul

GARDEFEUUne table d'hôte! ... On peut tenir vingt dans ma salle à manger, à la rigueur ... mais il faudrait trouver des gens pour cette table d'hôte ... où en trouverai-je?

Entre Gabrielle poursuivie par Frick

SYSTEMSCÈNE VIII

Gardefeu, Frick, Gabrielle

s'enfuyant

GABRIELLEAh!

GARDEFEUQu'est-ce que c'est, monsieur Frick.

GABRIELLEVoulez-vous bien me laisser, monsieur Frick? ...

FRICKJ'apporte vos bottes.

GABRIELLEEt moi vos gants.

avec éclat

GARDEFEUAh! quelle idée!

FRICKQuoi donc?

GARDEFEUMes amis, écoutez-moi ... vous ne remarquez pas une chose ... c'est que nous n'avons jamais dîné ensemble ...

FRICKTiens, c'est vrai!

GABRIELLEJamais! jamais!

FRICKMais quand vous voudrez ...

GARDEFEUAujourd'hui, ça vous va-t-il?

hésitant

FRICKAujourd'hui?

GARDEFEUSerais-tu déjà invité?

FRICKNon ... aujourd'hui, ça va.

GARDEFEUTrès-bien! mais ce n'est pas tout, vous devez avoir des amis et des amies?

FRICKSans doute!

GARDEFEUEh bien, si vous profitiez de l'occasion pour amener une dizaine des uns et des autres?

FRICKJe veux bien, moi.

GABRIELLEJe ne demande pas mieux.

GARDEFEUEt puis, si vous voulez, pour que ce soit tout à fait drôle ... au lieu de garder vos noms, vous prendrez ceux de vos clients et clientes. Mais, j'y pense, une table d'hôte! il n'y a pas de table d'hôte sans major! Il me faudrait absolument un major!

A Frick

GARDEFEUVous rappelez-vous celui dont je vous ai procuré la pratique?

FRICKParfaitement; il ne m'a pas payé ... je l'ai fait saisir, et j'ai fini par en tirer une vieille redingote à brandebourgs.

GARDEFEUC'est tout ce qu'il faut. Ce soir, vous mettrez cette redingote, et vous serez le major Èdouard.

FRICKLe major ... mais je ne saurai pas faire le major ...

GARDEFEUBah! une fois que vous aurez la redingote ... et les brandebourgs surtout! ... Il me faudrait aussi la veuve d'un colonel.

GABRIELLEJ'en connais une, et si vous voulez, je me chargerai du rôle.

GARDEFEUVoilà qui est entendu alors ... vous serez le major ... vous serez, vous, la veuve du colonel. A sept heures, revenez! ...

FRICK ET GABRIELLEA sept heures!

Frick et Gabrielle sortent

GARDEFEUÇa va très-bien, j'aurai ma table d'hôte ...

Entre Bobinet, il a l'air navré, il traverse la scène et

va tomber avec accablement sur un fauteuil

SYSTEMSCÈNE IX

Gardefeu, Bobinet

GARDEFEUQu'est-ce que tu as, toi?

BOBINETEt moi qui m'étais décidé à aller chez les femmes du monde parce que je n'avais plus le sou! ... Ah! mon ami! J'arrive de la rue de Varennes ...

GARDEFEULa petite comtesse de la Roche-Trompette n'était pas chez elle ...

BOBINETElle y était ...

GARDEFEUElle ne t'a pas bien reçu? ...

BOBINETElle m'a presque sauté au cou.

GARDEFEUEh bien, alors ...

BOBINETJe revenais aux femmes du monde parce que je commençais à trouver que les autres coûtaient trop cher ... Eh bien! sais-tu ce qu'elle m'a dit, la comtesse Diane? ... elle m'a dit ... mon ami, vous pouvez me sauver, j'ai absolument besoin de cinquante mille francs.

GARDEFEUOh!

BOBINETPrêtez-les moi, je vous les rendrai jeudi soir, à sept heures dix minutes; je lui ai répondu: Comtesse, vous les aurez dans deux heures, et je suis parti.

GARDEFEUComment tu vas? ...

BOBINETMoi ...mais je n'ai pas le sou.

GARDEFEUEh bien alors tu n'aurais pas dû promettre.

BOBINETÇa l'a rendue si heureuse ... c'est un bonheur qui ne durera que deux heures ... mais enfin, c'est toujours ça ...

Avec fureur

BOBINETAh! les femmes du monde! ...

GARDEFEUN'en dis pas de mal ... il y a là ... une baronne suédoise ... que j'ai trouvée à la gare ...

BOBINETOui, je sais, ton domestique vient de me prévenir ... j'aurais bien ri si j'avais été moins triste.

GARDEFEUTu es triste? ...

BOBINETJe suis navré, profondément navré!

GARDEFEUTant pis! si tu avais été gai, tu aurais pu me rendre service.

BOBINETAh! mon ami, que veux-tu, tu me prends dans un mauvais moment ... Cependant pour un ami ... Si j'avais été gai ... distu ... Attends un peu.

Il se chatouille et se met à rire d'un rire forcé

BOBINETAh! ah! ah!

Puis ensuite très-froidement

BOBINETJe suis gai, maintenant je suis gai.

GARDEFEUComment il ne te faut que ça.

BOBINETPas autre chose.

GARDEFEUEh bien, ce soir, pour garder ici le baron et la baronne de Gondremarck, j'ai improvisé une table d'hôte. Demain, pour que la femme restât seule ici et que le baron restât dehors tard, très-tard ... il faudrait ...

BOBINETIl faudrait? ...

GARDEFEUEh! je ne sais pas ce qu'il faudrait, si je le savais! ...

BOBINETCe soir, une table d'hôte, m'as-tu dit?

GARDEFEUOui! ...

BOBINETMieux que cela, moi, demain, la même idée plus en grand, |une fête de nuit dans l'hôtel de Quimper-Karadec en l'honneur de ton Suédois.

GARDEFEUAh! se serait superbe! mais comment feras-tu?

BOBINETMa tante, la douairière de Quimper-Karadec, est absente ... L'hôtel est à ma disposition ... Il y a dans l'hôtel, avec moi, deux domestiques, Prosper et Urbain, deux drôles qui ont un esprit du diable. Il y a la femme de chambre et les six nièces du concierge. Voilà les invités ... Comme c'est heureux que le frère du concierge ait eu ces six enfants-là? Nous n'aurions pas eu d'invités sans cela ... Envoie-moi ton baron ...

GARDEFEUEt tu le retiendras très-tard à la fête ...

BOBINETDame! ce sera l'affaire de ces dames ...

GARDEFEUAh! mon ami, tu me sauves! ...

BOBINETTu ne m'as demandé que de la gaieté, toi ... Si madame de la Roche-Trompette ne m'avait demandé que ça ... Ah! les femmes du monde!

Entre la baronne

à Bobinet

GARDEFEUChut!

SYSTEMSCÈNE X

Gardefeu, Bobinet, la baronne

à Gardefeu

LA BARONNEQuel est ce monsieur?

bas à Gardefeu

BOBINETPrésente-moi ...

à la baronne

GARDEFEUOh! madame la baronne, ce n'est rien du tout.

piqué

BOBINETComment ...

GARDEFEUC'est l'horloger de l'hôtel ... c'est lui qui remonte les huit cents pendules du Grand-Hôtel ...

Poussant Bobinet vers la porte

GARDEFEUAllez, mon ami, allez ...

BOBINETMon Dieu, oui, madame, je suis l'horloger du Grand-Hôtel ...

Il va à la cheminée, prend la pendule d'une main et de l'autre la remonte très-vivement

BOBINETVoyez-vous, madame, on a tort de se faire un monde de ces sortes de choses ... Rien de plus simple ... Il n'y a qu'à tourner jusqu'à ce qu'on rencontre une petite résistance.

Le grand ressort se casse avec un bruit effroyable

BOBINETVous voyez, madame, j'ai rencontré la petite résistance.

Il salue et sort en emportant la pendule

SYSTEMSCÈNE XI

Gardefeu, la baronne

LA BARONNEMonsieur! ...

GARDEFEUMadame ...

LA BARONNEVoici ce que j'ai trouvé dans une coupe sur la cheminée!

GARDEFEUQuoi donc, madame? ...

LA BARONNECinq bagues tres-jolies, ma foi ...

GARDEFEUAh! c'est vrai ... c'est à ...

LA BARONNEC'est à ...

GARDEFEUA la personne qui logeait là avant vous, madame.

LA BARONNEAh! il y avait une dame? ...

GARDEFEUOui!

LA BARONNEJolie? ...

GARDEFEUTrès-jolie ...

LA BARONNEIl y avait un monsieur aussi? ...

GARDEFEUComment?

LA BARONNEOui, car j'ai trouvé ce billet ... Oh! je n'ai lu que le premier ... mot ... Mon cher Raoul!

GARDEFEURaoul, c'est mon nom ...

LA BARONNEComment, c'est à vous? ...

changeant de ton et amèrement

GARDEFEUA moi, non pas, madame, non pas! ... Cette lettre est adressée à un autre Raoul ... Est-ce qu'on m'écrirait

GARDEFEUune lettre comme cela à moi? ... Est-ce qu'on peut m'aimer, moi?..

Regard étonné de la baronne ... Gardefeu s'arrête et changeant de ton

GARDEFEUSi vous le voulez, madame, je ferai remettre à cette personne les bagues et la lettre.

LA BARONNEC'est entendu ...

SYSTEMSCÈNE XII

Les mêmes, Métella

entrant

ALPHONSEMonsieur, monsieur! ...

GARDEFEUQu'est-ce que c'est?

ALPHONSEMademoiselle Métella, monsieur ...

GARDEFEUMétella!

LA BARONNEEh bien! monsieur, qu'arrive-t-il encore?

GARDEFEUMais rien du tout, madame, rien du tout.

Métella entre par le fond

à part

MÉTELLA,Qu'est-ce que je vois?

essayant de se remettre

GARDEFEUTenez, madame, voici justement la personne qui logeait là avant vous.

saluant

LA BARONNEMadame ...

saluant

MÉTELLAMadame ...

LA BARONNEJ'ai trouvé divers objets qui vous appartenaient madame ... et je viens de charger monsieur de vous les remettre.

à part

MÉTELLAPar exemple!

LA BARONNEJe rentre chez moi ...

à part

MÉTELLAChez elle!

LA BARONNEA quelle heure le dîner?

GARDEFEUA sept heures ...

saluant

LA BARONNEMadame.

de même

MÉTELLAMadame ...

La baronne entre chez elle

SYSTEMSCÈNE XIII

Métella, Gardefeu

MÉTELLAEh bien! mais, dites donc, je venais pour vous donner une explication ... Il me semble que je ferais bien de commencer par vous en demander une.

GARDEFEUA quoi bon?

MÉTELLASi j'y tenais pourtant ...

GARDEFEUJe vous dirais que je suis tombé dans la misère, et qu'alors l'idée m'est venue de louer mon hôtel en garni et de me faire guide.

MÉTELLAGuide!

GARDEFEUOui, il y a ici un baron et une baronne, je suis leur guide.

MÉTELLAAh! enfin!

GARDEFEUVoilà mon explication ... à votre tour ... Quel était ce monsieur tout à l'heure à la gare? ...

MÉTELLAA quoi bon? ... c'est fini nous deux ...

GARDEFEUOui, c'est fini!

MÉTELLAAlors, je trouve bien inutile ...

GARDEFEUC'est vrai ... voilà vos bagues ...

MÉTELLAIl n'y en a que cinq?

GARDEFEUEst-ce que vous en avez laissé plus?

MÉTELLAJe ne sais pas ... je croyais ...

GARDEFEUVous avez raison ... il y en avait six; nous retrouverons la sixième.

MÉTELLAÉtait-ce une bague? ... c'était un bracelet peut-être!

GARDEFEUComme vous voudrez ....

MÉTELLAUn bracelet alors, avec des émeraudes ...

GARDEFEUAvec des émeraudes ...

MÉTELLAAdieu, alors!

GARDEFEUNon, pas encore adieu!

MÉTELLAComment?

GARDEFEUJ'ai une lettre pour vous.

MÉTELLAUne lettre de qui? ...

GARDEFEUDu baron de Frascata ...

se souvenant vaguement de ce nom et cherchant ce qu'il lui rappelle

MÉTELLALe baron de Frascata ...

GARDEFEUCelui qui l'hiver dernier ... Je m'en étais toujours douté!

MÉTELLAMais puisque je vous jure ...

GARDEFEUEh! à quoi bon maintenant?

MÉTELLATu es bête! ... Et à quel propos m'écrit-il, ce baron de Frascata?

GARDEFEUMais lisez, vous allez voir.

lisant

MÉTELLAVous souvient-il, ma belle,

MÉTELLAD'un homme qui s'appelle

MÉTELLAJean-Stanislas, baron de Frascata?

MÉTELLAEn la saison dernière,

MÉTELLAQuelqu'un, sur ma prière,

MÉTELLADans un grand bal, chez vous me présenta!

MÉTELLAJe vous aimai, moi, cela va sans dire!

MÉTELLAM'aimâtes-vous? je n'en crus jamais rien;

MÉTELLAVous le disiez, mais avec quel sourire!

MÉTELLADe l'amour, non! mais ça le valait bien!

MÉTELLAÇa dura six semaines,

MÉTELLAQui furent toutes pleines

MÉTELLADes passe-temps les plus extravagants!

MÉTELLALes verres qui se brisent,

MÉTELLAEt les lèvres qui disent

MÉTELLAUn tas de mots cavaliers et fringants!

MÉTELLAAh! le bon temps! six semaines d'ivresses!

MÉTELLALes longs soupers, les joyeuses chansons!

MÉTELLAEt vous surtout, la perle des maîtresses,

MÉTELLAVous avant tout ... mais sur ce point glissons!

MÉTELLAVous dirai-je, ma mie,

MÉTELLAQu'à présent je m'ennuie

MÉTELLAComme un perdu dans le fief paternel,

MÉTELLAEt que ma seule joie,

MÉTELLADans le noir que je broie,

MÉTELLAEst de rêver d'un boudoir bleu de ciel!

MÉTELLASi vous saviez comme c'est chose rare,

MÉTELLAQue le plaisir dans notre froid pays,

MÉTELLASi vous saviez surtout ... mais je m'égare,

MÉTELLAN'oublions pas pourquoi je vous écris!

MÉTELLAUn digne gentilhomme,

MÉTELLAMon ami, que l'on nommo

MÉTELLADe Gondremark, s'en va demain matin.

MÉTELLASon caprice l'entraîne,

MÉTELLAVers les bords de la Seine.

MÉTELLAJe crois qu'il veut s'y divertir un brin.

MÉTELLAOr, tout à l'heure, il m'a pris pour me dire:

MÉTELLAOù dois-je aller pour m'amuser, mais là!

MÉTELLAMoi souriant ... pardonnez ce sourire,

MÉTELLAJ'ai répondu: Va-t'en chez Métella!

MÉTELLAÉcoutez ma prière,

MÉTELLARecevez-le, ma chère;

MÉTELLAComme autrefois, soyez bonne aujourd'hui!

MÉTELLAPrenez pour le séduire,

MÉTELLAVotre plus doux sourire,

MÉTELLAJe vous réponds absolument de lui.

MÉTELLAJe vous l'envoie, et quand plus tard, ma belle,

MÉTELLAIl reviendra, car il doit revenir,

MÉTELLAO Métella! faites qu'il se rappelle

MÉTELLATout ce dont moi j'ai le ressouvenir!

MÉTELLAEn la saison dernière,

MÉTELLAQuelqu'un, sur ma prière,

MÉTELLADans un grand bal, chez vous me présenta.

MÉTELLAVous souvient-il, ma belle

MÉTELLADe celui qui s'appelle

MÉTELLAJean-Stanislas, baron de Frascata?

MÉTELLAEt qu'est-ce que c'est que ce baron de Gondremarck?

GARDEFEUMais c'est mon locataire.

MÉTELLAAllons donc!

GARDEFEUC'est celui que je dois guider ...

MÉTELLAAh! c'est le mari de la dame qui ...

GARDEFEUJustement ...

MÉTELLAElle est jolie ... mes compliments ...

GARDEFEUOh! je ne les mérite pas encore ...

MÉTELLATu es bête!

à part

MÉTELLAAh! brigand!

Entre le baron

SYSTEMSCÈNE XIV

Les mêmes, le baron

LE BARONMe voilà, moi! ...

voyant Métella

LE BARONOh!

GARDEFEUC'est elle!

avec enthousiasme

LE BARONAh! c'est elle! ...

très froidement

LE BARONQui, elle? ...

GARDEFEUMétella! ...

LE BARONOh! madame ...

MÉTELLAM. de Gondremarck?

LE BARONLui-même!

très digne

MÉTELLA,Le baron de Frascata était de mes amis, monsieur, et je ne fermerai certes pas ma porte à une personne qui m'est recommandée par lui.

LE BARONVous avez lu la lettre? ...

MÉTELLAOui ...

LE BARONIl y a une réponse.

très-digne

MÉTELLAMais je pense que vous me ferez l'amitié de venir la chercher chez moi ...

Gondremarck s'approche vivement de Métella, et lui offre le bras

MÉTELLA… dans quelques jours ...

affligé

LE BARONDans quelques jours! ... Pourquoi dans quelques jours?

MÉTELLAParce que je le veux ainsi ...

regardant Gardefeu

MÉTELLAAh je me vengerai ...

Saluant le baron

MÉTELLAMonsieur ...

LE BARONMadame ...

Métella sort

SYSTEMSCÈNE XV

Le baron, Gardefeu

LE BARONDans quelques jours! ... j'aurais préféré ... Enfin! ... sept heures moins dix ... dans dix minutes, la table d'hôte!

GARDEFEULa table d'hôte ... ah! oui.

à part

GARDEFEUMais je l'ai oubliée, moi ... il n'y aura rien du tout pour dîner ...

annonçant

ALPHONSELe major Èdouard ...

Entre Frick en major, tournure et physionomie entièrement changées, pantalon large, rédingote verte avec des brandebourgs

SYSTEMSCÈNE XVI

Les mêmes, Frick

GARDEFEUAh! voilà les convives qui commencent à arriver! ...

bas à Gardefeu

FRICKSuis-je bien? ...

GARDEFEUVous êtes superbe!

haut

GARDEFEUM. le baron, je vous laisse avec le major ... major, je vous laisse avec le baron, je vais m'occuper du dîner.

Il sort

LE BARONAinsi vous êtes major? ...

FRICKJe le suis ...

LE BARONMais ... pardonnez-moi cette ignorance, je suis étranger.. Qu'est-ce que c'est au juste qu'un major? ...

FRICKUn major ...

LE BARONOui ...

FRICKIl y en a de différentes espèces ... Il y a d'abord le major, un brave soldat, un soldat respectable ... Ça n'est pas moi. Il y a aussi le tambour-major ... Ça n'est pas moi non plus. Enfin, il y a le major de table d'hôte …

avec orgueil

FRICKÇa c'est moi ...

LE BARONAh! ah! vous êtes ...

FRICKÉcoutez ...

SYSTEMCouplets

IPour découper adroitement,

IPour assaisonner savamment,

IPour faire sauter les bouchons

IEt pour offrir les cornichons,

IPour décocher à tout propos

IDes traits malins, de jolis mots,

IC'est moi le coq. – Dans cet emploi

INul ne peut lutter avec moi!

IJe suis le major.

IPartout où l'on dîne,

ID'une façon fine

IParaît le major!

IJe coupe,

IDécoupe,

IFais sauter la coupe,

IEt possède encor

IMille autres talents. Je suis le major!

IIJ'ai toujours, après dîner,

IIPour avis qu'il faut cartonner;

IIBaccarat ou bien lansquenet,

IIJ'ai dans ma poche un jeu tout prêt.

IIMais c'est surtout à l'écarté

IIQue brille ma dextérité.

IIEt quand il faut tourner le roi

IINul ne peut lutter avec moi.

IIJe suis le major,

IIPartout où l'on joue,

IIPartout où l'on floue

IIParaît le major!

IIJe coupe,

IIDécoupe,

IIFais sauter la coupe,

IIEt possède encor,

IIMille autres talents. Je suis le major!

FRICKVous savez maintenant ce que c'est qu'un major.

LE BARONVous êtes un farceur ... mais je comprends la plaisanterie.

regardant les bottes du baron

FRICKAh çà! mais ...

LE BARONMais quoi?

FRICKQu'est-ce que vous avez là? qu'est-ce qui vous a fait ça?

LE BARONÇa, quoi?

FRICKÇa là!

LE BARONMes bottes?

FRICKVous appelez ça des bottes! Otez ça ... ôtez! ... ça n'est pas des bottes ... ôtez ça.

LE BARONComment que j'ôte ...

FRICKElles sont affreuses!

regardant les bottes de Frick

LE BARONAvec ça que les vôtres ...

FRICKMoi, c'est différent ... j'ai le droit d'être mal chaussé, moi.

LE BARONPourquoi ça?

FRICKIl y a un proverbe ... Enfin j'ai le droit d'être mal chaussé ... mais je vous en ferai, moi, des bottes ...

LE BARONVous, major?

FRICKOui je vous en ferai, et vous verrez ce que c'est que des bottes! Otez! ôtez! ... je vais vous prendre mesure ...

Il tire de sa poche un compas de cordonnier et veut s'emparer de l'une des jambes du baron

FRICKLaissez-moi faire ...

se débattant

LE BARONMais qu'est-ce que c'est que ce major-là?

Entre Gardefeu qui se jette entre eux et les sépare

GARDEFEUà Frick

GARDEFEUEh bien, major ...

FRICKMais regardez donc ces bottes ...

au baron

GARDEFEUVoici les habitués de la table d'hôte.

SYSTEMSCÈNE XVII

Les mêmes, bottiers, gantières, puis Gabrielle

CHŒURNous entrons dans cette demeure,

CHŒURAvec un appétit d'enfer,

CHŒUROn y dîne à la septième heure,

CHŒURRien par tête ... ce n'est pas cher.

Vers la fin du chœur paraît Gabrielle. Gardefeu va la recevoir

au baron

GARDEFEUPermettez que je vous présente

GARDEFEUMadame de Sainte-Amaranthe.

LE BARONJe rends hommage

LE BARONA sa beauté,

LE BARONMais pourquoi ce nuage

LE BARONSur son front attristé?

CHŒUROui, pourquoi ce nuage

CHŒURSur son front attristé?

Parlé

TOUSOui, pourquoi? pourquoi?

IJe suis veuve d'un colonel

IQui mourut à la guerre!

IJ'ai chez moi ... regret éternel!

ISon casque sous un verre!

IMaintenant je vis à l'hôtel,

IMais de telle manière

IQue de là-haut, du haut du ciel,

ISa demeure dernière,

IIl est content, mon colonel,

IOu, du moins, je l'espère.

IEs-tu content, mon colonel?

faisant le salut militaire

CHŒUREs-tu content, mon colonel?

IIPour remplacer mon colonel,

IIMaint et maint téméraire

IIM'ont parlé d'amour, d'un ton tel,

IIQu'ils m'ont mise en colère!

IIJ'ai par un refus si formel

IIRepoussé leur prière,

IIQue de là-haut, du haut du ciel,

IISa demeure dernière,

IIIl est content, mon colonel,

IIOu, du moins, je l'espère.

IIEs-tu content, mon colonel?

CHOEUREs-tu content, son colonel?

parlé

GARDEFEUMesdames et messieurs, le dîner est servi.

CHOEURNous avons faim, nous avons faim.

GARDEFEUNe faites donc pas tant de train.

LE BARONMonsieur le guide, regardez ...

LE BARONVos convives, Dieu me pardonne!

LE BARONNe sont pas distingués.

GARDEFEUQue voulez-vous que l'on vous donne

GARDEFEUPour ce que vous payez?

FRICKPar saint Crépin!

FRICKNous arrivons, et le chemin

FRICKPour dîner nous a mis en train,

FRICKPar saint Crépin.

CHOEURPar saint Crépin!

CHOEURNous avons une faim du diable,

CHOEUREt nous voulons nous mettre à table,

CHOEURPar saint Crépin!

SYSTEMTyrolienne

GABRIELLEOn est v'nu m'inviter

GABRIELLELa la la la la la,

GABRIELLEM'inviter à dîner,

GABRIELLELa la la la la la,

GABRIELLEMoi j'ai sans façon,

GABRIELLEDit que j'voulais bien,

GABRIELLEPourvu qu' ce fût bon

GABRIELLEEt que ça n'coûtât rien.

GABRIELLELa la la la la.

TOUSLa la la la la.

CHOEURA table, à table,

CHOEURNous avons une faim du diable.

CHOEURA table! à table!

Reprise de la Tyrolienne. Valse générale. Tableau

SYSTEMACTE TROISIÈME

Le grand salon de l'hôtel de Quimper-Karadec; mobilier sévère, portraits de famille

SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE

Urbain, Prosper, Pauline, Clara, Léonie, Caroline,

Julie, Augustine, Louise.

Au lever du rideau ils sont tous en train d'allumer

les bougies, do mettre des fleurs dans les jardinières, etc.

CHOEURIl faut nous dépêcher vite

CHOEURDe tout arranger,

CHOEURPour recevoir la visite

CHOEURDe cet étranger.

Entre Bobinet

SYSTEMSCÈNE II

Les mêmes, Bobinet

BOBINETEh bien, mes enfants, cela commence-t-il à prendre tournure? ...

PAULINEVoyez, monsieur.

BOBINETC'est très-bien ... mais avant tout, passons la ligne de mon personnel. Voyons un peu ... les femmes d'abord ... comment sont-elles? ... mais très-bien! très-bien, la femme de chambre! ...

amèrement

PAULINEC'est aujourd'hui que vous vous en apercevez? ...

l'embrassant

BOBINETFous que nous sommes ... nous allons chercher le bonheur bien loin ... nous l'avons sous la main. – Très-bien, aussi, les nièces du concierge ...

Il les embrasse

BOBINETFous que nous sommes ... nous allons chercher le ... mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit ... Écoutez-moi, mes amis, vous m'avez bien compris, vous savez ce que j'attends de vous ... Reproduction exacte d'une soirée dans le grand monde ... c'est entendu ...

descendant près de Bobinet

PROSPERParfaitement; des personnages de haute distinction ...

SYSTEMLÉONIE.

PROSPEREt des dames de haute excentricité ...

BOBINETC'est cela même ...

URBAINMais des costumes de haute fantaisie ...

aux deux hommes

BOBINETCeux des hommes sont là ...

Aux femmes

BOBINETQuant à vous, mes demoiselles, vous avez des toilettes à vos maîtresses ...

PAULINECertainement ... madame de Folle Verdure ne met jamais ses robes qu'une fois ... au plus ...

LÉONIEElle nous les donne après cela ...

URBAICe n'est pas comme monsieur ... avec ses pantalons ...

à Urbain

BOBINETC'est à merveille alors ... ne perdons pas de temps! allez vous habiller.

TOUSAllons.

Fausse sortie

PROSPERAh! diable, mais il va nous manquer quelque chose ...

BOBINETQuoi donc? ...

PROSPERDu moment que vos domestiques seront vos invités ... vous n'aurez pas de domestiques ... à moins qu'il ne vienne des invités pour faire les domestiques ...

BOBINETAh! diable! c'est vrai ...

TOUSC'est vrai ... c'est vrai ...

URBAINAlors tout est perdu ...

PROSPERNon, tout n'est pas perdu ... vous aurez vos invités ... vous aurez vos domestiques ... vous verrez ... vous verrez.

BOBINETBons serviteurs!

SYSTEMSextuor

BOBINETDonc, je puis me fier à vous,

TOUSVous pouvez vous fier à nous.

BOBINETLes rôles seront difficiles.

PAULINELes artistes seront habiles.

PROSPERLes bêtises,

PROSPERLes sottises,

PROSPERLes potins et les caquets

PROSPERDont abonde

PROSPERLe grand monde,

PROSPERSont bien connus des valets!

PROSPERIls observent

PROSPERCeux qu'ils servent,

PROSPEREt le maître qui les a,

PROSPERLes égaie

PROSPEREt les paie

PROSPERExactement pour cela!

PROSPERLes grimaces,

PROSPERSi cocasses,

PROSPERQue maint et maint important

PROSPERQu'on admire,

PROSPERFait sans rire,

PROSPERNous les ferons en riant!

PROSPEREn un mot, ne craignez rien,

PROSPERSi vous voulez des gens de bien

PROSPEROn vous en montrera,

PROSPERFournira,

PROSPERServira,

PROSPERAutant qu'il vous en faudra.

TOUSAutant, autant, autant qu'il en faudra.

Reprise de l'ensemble

TOUSComptez sur nous, notre bon maître,

TOUSNe craignez rien,

TOUSOn dira, nous voyant paraître:

TOUSAh! qu'ils sont bien!

BOBINETC'est cela, mes bons amis!

BOBINETAh! que vous m'avez bien compris!

TOUSOui, nous avons bien compris.

URBAINAh! nous allons vous manigancer

URBAINUn petit bal à tout casser!

TOUSUn petit bal à tout casser!

PAULINENous les femmes,

PAULINEDe ces dames

PAULINENous prendrons le ton galant,

PAULINELes manières

PAULINECavalières,

PAULINELeur air crâne et provoquant!

PAULINELeur toilette

PAULINEDe conquête,

PAULINEC'est nous qui la préparons;

PAULINECes coquettes

PAULINECocodettes

PAULINEC'est nous qui les habillons;

PAULINEPour nous plaire

PAULINEOn va faire

PAULINEUn tout contraire métier,

PAULINELes comtesses,

PAULINENos maîtresses,

PAULINEOn va les déshabiller.

PAULINEEn un mot ne craignez rien,

PAULINESi vous voulez des gens de bien,

PAULINEOn vous en montrera,

PAULINEServira,

PAULINEFournira,

PAULINEAutant qu'il vous en faudra!

Reprise de l'ensemble

PAULINEComptez sur nous notre bon maître, etc., etc.

Tout le monde sort excepté Bobinet

SYSTEMSCÈNE III

Bobinet, puis Gardefeu

BOBINETAllez, mes amis, allez!

Entre Gardefeu

GARDEFEUBonjour, cher? ...

BOBINETEh bien, ta baronne? ...

GARDEFEUElle est aux Italiens sans son mari, et à minuit elle rentrera seule chez moi ...

BOBINETEt tes affaires, comment marchent-elles? ...

GARDEFEUTu vas en juger ... Ce matin, elle me dit: venez me prendre à trois heures avec une voiture ... Je fais atteler ma calèche, et à trois heures, j'arrive ... La baronne paraît ... avec son mari. J'aurais préféré que le mari n'y fût pas ... Enfin! ils s'installent et me disent de monter ... Je veux monter dans la voiture ... Eh bien! qu'est-ce que c'est? me dit fièrement le baron ... montez à côté du cocher ... et menez-nous au bois de Boulogne, autour du lac! ... Au bois de Boulogne ... autour du lac ... à côté de mon cocher! ... J'essaie de faire entendre à ce baron que maintenant l'usage du grand monde est d'aller se promener au bois de Vincennes ... Il est très-bien le bois de Vincennes ...

BOBINETOn y voit des artilleurs ...

GARDEFEUJustement, c'est ce que je lui ai dit ... Je tiens à aller au bois de Boulogne, me répond ce mari, marchez! ... et nous marchons ... J'étais dans un état ... si tu veux voir un homme qui n'a pas manqué son effet ... tout Paris élégant était au Bois ...Il y avait là: Carcasson, Bonnivet, Pitou.

avec éclat

BOBINETPitou est à Paris ...

GARDEFEUOui ...

amèrement

BOBINETEt il n'est pas venu me voir ...

GARDEFEUIl y avait Lagingeole, Tristapatte et Doublemar ... Il est bien changé. Doublemar.

BOBINETÇa ce n'est pas un mal ... il y aurait du changer plus tôt. – Enfin, tout ce qu'il y a de plusdistingué était au bois ...

GARDEFEUIls étaient à cheval ... En me voyant sur le siége, à côté de mon cocher, ils ont été stupéfaits, ils m'ont salué de la main, comme ça ... et ils se sont mis à suivre la voiture au petit trot. Qu'est-ce que c'est que ces gens-là? m'a crié le baron dans le dos? ... Ce sont des amis à moi, des maîtres-d'hôtel ... Pendant ce temps-là, notre escorte grossissait ... Ils étaient quarante qui suivaient la voiture ... Ça a impatienté le baron!

BOBINETJe comprends cela, ça a dû le crisper d'être suivi par tant de maîtres-d'hôtel ...

GARDEFEUÇa l'a crispé, et il m'a dit: J'en ai assez du bois de Boulogne, mais votre mot d'artilleurs m'a fait venir une idée, conduisez-nous au musée d'artillerie ... Le musée d'artillerie, je ne savais pas où c'était, mon cocher non plus ... avouer mon ignorance c'était me perdre ... j'ai répondu: je vais vous y conduire, et je les ai bravement menés au bazar Bonne Nouvelle! Voilà ma journée!

BOBINETMon pauvre ami ...

GARDEFEUSi je ne me démasque pas ce soir, la journée de demain sera pareille. Voilà pourquoi je tiens absolument à me démasquer ce soir ...

BOBINETTon baron a dû recevoir une invitation ...

GARDEFEUIl en a reçu une ainsi conçue: »L'amiral Walter prie M. de Gondremarck de lui faire l'honneur de passer la soirée ...« Qu'est-ce que c'est que ça l'amiral Walter? ...

BOBINETTu ne connais pas l'amiral Walter: c'est moi ... j'ai un costume d'amiral suisse qui ne m'a servi qu'une fois et que je ne serai pas fâché de remettre ...

GARDEFEUMon baron aura sa soirée, alors ...

BOBINETIl aura sa soirée; mais ça sera maigre ... dix personnes seulement ...

GARDEFEUDix ...

BOBINETPas une de plus ...

GARDEFEUJe t'enverrai madame de Sainte-Amaranthe ... Comme cela, vous serez onze!

BOBINETOh! si nous sommes onze! ... Qu'est-ce que c'est que madame de Sainte-Amaranthe? ...

GARDEFEUC'est ma gantière; je t'aurais bien aussi envoyé Frick, mon bottier, mais c'est un homme impossible ... imagine-toi qu'au milieu du dîner il voulait absolument forcer le baron de Gondremarck à ôter ses bottes ...

BOBINETOh! ne m'envoie pas cet homme-là! Un homme qui veut que l'on se déchausse au rôti ...

GARDEFEUSois tranquille!

BOBINETCe serait une invraisemblance, et, vois-tu ... pour que ces sortes de choses réussissent, il ne faut pas d'invraisemblances ...

GARDEFEUIl n'en faut pas; s'il y a des invraisemblances, nous sommes perdus ...

BOBINETSauve-toi maintenant.

GARDEFEUJe me sauve ... tâche que Gondremarck reste longtemps ici ...

BOBINETJe chargerai Pauline de le retenir ...

GARDEFEUPauline? ...

BOBINETOui, c'est la femme de chambre. C'est elle qui sera madame l'amirale ... elle est très-jolie ...

GARDEFEUOh! alors ...

Prosper entre et annonce

PROSPERM. le baron de Gondremarck ...

GARDEFEUJe vais retrouver la baronne ...

BOBINETEt moi, je vais m'habiller ...

Gardefeu sort par la droite, Bobinet par la gauche. – Au moment où Gondremark entre en saluant, les deux portes se ferment avec violence

SYSTEMSCÈNE IV

Le baron, Prosper

LE BARONPersonne. J'arrive trop tôt, il me semble ...

à Prosper

LE BARONMadame l'amirale? ...

PROSPERChut!

Il met un doigt sur sa bouche

LE BARONComment?

PROSPERChut!

LE BARONEt l'amiral? ...

PROSPERIl met ses ordres et je vais prendre les siens ...

Il sort

SYSTEMSCÈNE V

Le baron, puis Urbain et Prosper

LE BARONDécidément, j'arrive trop tôt ... beaucoup trop tôt ... mais que ne pardonnerait-on pas à un noble étranger qui ne connaît pas la haute société parisienne, et qui sur les choses étranges, plus qu'étranges, qui lui en ont été dites ... brûle de la connaître? ... c'est ce matin que j'ai reçu mon invitation ... L'amiral Walter et madame Walter prient M. de Gondremarck ... l'amiral Walter? je ne connais pas du tout ... je ne savais pas si je devais venir ... J'ai consulté mon guide, il m'a répondu ... Allez-y ... Je ne vous dis que ça ... – Mais c'est qu'on n'invite pas la baronne ... – Vous pouvez l'emmener si vous voulez, mais si j'étais à votre place, moi, je ne l'emmènerais pas; et mon guide, en me disant cela, avait un air si malin, que, ma foi, je n'ai pas emmené la baronne ...

Entre Urbain enveloppé dans une livrée qui lui bat les talons

annonçant

URBAINLe général Malaga de Porto-Rico! ...

Urbain sort

LE BARONOh! oh! voilà un personnage .... Mon guide m'a dit: il n'y aura pas grand monde ... Mais, ça sera d'un choisi ...

Rentre Urbain en costume extravagant de général

péruvien

URBAINMonsieur ...

LE BARONGénéral ...

URBAINM. de Gondremarck, je suis sûr ...

LE BARONVous me connaissez? ...

URBAINJe connais tous les habitués de ce salon ... vous, je ne vous connais pas, c'est à ça que je vous ai reconnu.

LE BARONQuelle perspicacité!

à part

LE BARONOh! les hommes supérieurs!

également en grande livrée qui lui bat les talons

PROSPERLe prince Adhémar de Manchabal, ministre ultra plénipotentiaire en disponibilité!

Il sort

empêchant le baron de se retourner

URBAINLe prince de Manchabal! l'idéal du diplomate, figure impassible! je vais vous le présenter.

Rentre Prosper, culotte, habit brodé

PROSPERHum! Hum!

saluant

URBAINPrince ...

saluant

PROSPERGénéral ...

présentant le baron

PROSPEREnchanté!

au baron

URBAINLe prince de Manchabal ...

à l'oreille

URBAINLe premier diplomate de l'époque ...

haut

URBAINMaintenant, Prince, présentez-moi ...

avec un bégaiement marqué

PROSPERLe général Malaga de Porto-Rico.

à l'oreille

PROSPERLe premier tic-tac ...

URBAINTac tic ...

PROSPERTic tac ... tacticien de son temps ...

LE BARONIl ne s'exprime pas avec fa ... facilité ...

à part

LE BARONMe voilà avec des sommités ...

haut

LE BARONMais l'amiral et sa délicieuse compagne?

PROSPERChut!

URBAINChut!

à part

LE BARONJe vais donc entendre causer des hommes supérieurs ... Nous allons parler littérature, science, hygiène ...

PROSPEREh bien, baron, dites-nous un peu ce que vous pensez de Paris? ...

LE BARONMon Dieu, messieurs, il m'a semblé qu'on en exagérait un peu les merveilles ... Ainsi, hier, je me suis fait conduire au musée d'artillerie ... boulevard Bonne-Nouvelle ...

PROSPER ET URBAINBoulevard Bonne-Nouvelle ...

LE BARONEh bien, je m'en faisais une toute autre idée ... J'y ai trouvé beaucoup de batteries de cuisine, mais pas une d'artillerie!

riant

PROSPEROn vous a mené à la ménagère ...

riant

URBAINA la ménagère! ... à la ménagère ... Voulez-vous y aller, au musée d'artillerie? ...

PROSPERJe vous y mènerai, moi! ...

URBAINPrince, voilà une chose que je ne tolérerai pas ...

PROSPEREt quoi donc, général? ...

URBAINJ'offre au baron de le conduire au musée d'artillerie, et vous venez me le souffler.

PROSPERQu'est-ce que vous dites? ...

URBAINC'est avec moi que monsieur viendra ...

PROSPERNon pas, c'est avec moi ...

LE BARONMessieurs, je vous en prie ...

URBAINN'est-ce pas, baron ... que c'est avec moi ...

PROSPERNon avec moi ...

URBAINA-t-on jamais vu ... diplomate d'occasion!

PROSPERGénéral de paco, paco, paco ... je ne pourrai jamais dire pacotille.

LE BARONMessieurs, messieurs ...

URBAINAh! voilà madame l'amirale!

Pauline a paru à la porte du fond. Toilette étourdissante. Urbain et Prosper remontent et redescendent avec elle

SYSTEMSCÈNE VI

Les mêmes, Pauline

LE BARONAh! madame l'amirale.

le présentant

URBAINM. de Gondremarck!

LE BARONJ'ai reçu votre charmante invitation, madame, et je me suis hâté!

très-digne

PAULINEJe suis heureuse, monsieur, que vous ayez bien voulu choisir ma maison pour y faire vos débuts dans la haute société parisienne.

LE BARONMadame ...

à part

LE BARONA la bonne heure, je me retrouve! Me voilà dans mon milieu ... parce que tout à l'heure le général de pacotiile

haut

LE BARONEt cet excellent amiral, est-ce que nous ne le verrons pas? ...

PAULINEMais il ne peut pas venir.

PROSPERPourquoi ça? ...

PAULINEPas possible d'entrer dans son uniforme ...

URBAINIl aura engraissé ...

On sonne

PROSPER ET URBAINVoilà! voilà!

LE BARONQu'est-ce que c'est? ...

On sonne plus fort

à Urbain et à Prosper

PAULINETenez ... il s'impatiente ...

URBAIN ET PROSPEROn y va! on y va!

Ils sortent en courant; le baron ébahi les regarde s'en aller

SCÈNE VII

Le baron, Pauline

LE BARON

Qu'est-ce que c'est encore que ça.

PAULINE

Qu'avez-vous? ...

LE BARON

Mais il me semble que le prince et le général nous quittent d'une façon un peu singulière.

PAULINE

avec expression

Vous vous en plaignez ...

Coup d'oeil jeu de scène

LE BARON

Moi, pas du tout ...

à part

Les voilà donc ces femmes du grand monde parisien ... Ah!

PAULINE

à part

Le retenir ici le plus tard possible ... Voilà ce qu'on m'a recommandé!

LE BARON

Les Parisiennes! les Parisiennes!

PAULINE

Venez vous asseoir près de moi ... plus près ... plus près encore.

Il s'assied ... elle s'assied auprès de lui sur le canapé et en étalant ses jupes elle couvre le baron de sa robe; celui-ci disparaît complètement

Où êtes vous, mon ami?

LE BARON

reparaissant

Là, madame ...

PAULINE

Ah! bien ... Vous aussi, j'en suis sûre, vous pensez du mal de nous? ...

LE BARON

Par exemple!

PAULINE

Oui ... vous vous dites: ah! ces femmes du monde, coquettes, dépensières ... toquées ...

LE BARON

Oh! oh!

PAULINE

Tout cela est vrai ... mais à qui la faute? ... à la société moderne qui ne laisse aux femmes qu'une place insuffisante ...

LE BARON

Oh! quant à cela ...

PAULINE

Vous dites? ...

LE BARON

regardant la place que tiennent les jupes de Pauline

Je dis que quant à la place insufsante ...

PAULINE

lui donnant un petit coup dans l'estomac

Farceur!

Elle se lève

LE BARON

Madame ...

PAULINE

Oui, tout ce que l'on dit de nous est vrai; mais si l'on savait ... on ne sait pas ... pourquoi toutes ces folies? c'est que nous avons besoin de nous étourdir ... c'est que nous souffrons ... c'est qu'il nous manque quelque chose ...

LE BARON

Quoi donc? ...

PAULINE

rêveuse

Ah! pourquoi me le demandez-vous ...

LE BARON

ardent

Pour le savoir ...

PAULINE

Eh bien! voilà, il nous manque ...

avec un regard de flamme

celui que nous avons rêvé ...

LE BARON

Ce regard ...

PAULINE

Vous savez ... jeune fille, on rêve ... un idéal, mais quand on est jeune fille, on ne peut pas chercher ... voilà le diable ... Alors, on se marie pour avoir le droit de chercher, et on cherche ...

LE BARON

C'est pour cela que vous vous êtes mariée ...

PAULINE

Pas pour autre chose ...

LE BARON

Et vous avez cherché! ...

PAULINE

Je vous en réponds ... mais je n'avais pas rencontré ...

en le regardant tendrement

jusqu'à présent ...

LE BARON

avec transport

Jusqu'à présent!

PAULINE

Je ne l'ai pas dit ...

LE BARON

Vous l'avez dit ...

PAULINE

petit coup dans l'estomac

Ah! non!

LE BARON

Ah! si!

PAULINE

nouveau petit coup dans l'estomac

Je vous dis que je ne l'ai pas dit ...

LE BARON

lui donnant une tape sur l'épaule

Je vous dis que vous l'avez dit.

PAULINE

avec une tristesse mêlée de fierté

Ah! voilà que vous me méprisez déjà!

LE BARON

confus

Madame ...

PAULINE

gaiement

On m'appelle Pauline.

LE BARON

Pauline ...

PAULINE

à part, le regardant

Voilà un homme qui n'a pas envie de s'en aller.

LE BARON

à part

Comme j'ai bien fait de ne pas amener la baronne ...

haut

Ah! pourquoi suis-je marié!

PAULINE

Puisque je le suis aussi, moi.

LE BARON

C'est juste! j'ai dit une bêtise ...

PAULINE

Non ... ce n'est pas là l'obstacle.

LE BARON

L'obstacle.

PAULINE

C'est que je me méfie ...

LE BARON

Ah!

PAULINE

Vous êtes là près de moi, vous me regardez, je vous regarde. Eh bien! là, voulez-vous que je vous dise? vous ne me faites pas l'effet d'un homme qui sait ce que c'est que l'amour.

LE BARON

Moi ... je ne saurais pas ...

SYSTEMDuetto

PAULINE

I

L'amour, c'est une échelle immense

Qui commence

Sur la terre et finit aux cieux!

L'amour, pour moi, c'est le nuage

Qui voyage

Et s'en va vers les pays bleus!

Ensemble

O beau nuage,

Qui voyage,

Ne t'en va pas sans nous, sans nous,

Vers ce pays si doux, si doux,

O beau nuage,

Emporte-nous!

PAULINE

II

Elle est là-bas cette contrée

Adorée,

Où l'on voudrait vivre toujours!

Filons vers la terre promise!

Bonne brise!

Allons aux pays des amours!

Ensemble

O beau nuage,

Qui voyage, etc., etc.

SCÈNE VIII

Les mêmes, Clara, Louise, Léonie, Prosper, Caroline, Julie, Augustine

PROSPER

annonçant

Madame la vicomtesse de la Pépinière.

Entre Clara en grande toilette

LE BARON

Ah! quelqu'un ...

PAULINE

Ça ne m'étonne pas, seule avec vous, ce bonheur-là ne pouvait pas durer.

à Clara

Cette chère vicomtesse.

PROSPER

annonçant

Madame la baronne de la Haute-Venue

Entre Louise

Madame la marquise de la Farandole!

Entre Léonie

PAULINE

Cette chère baronne, cette chère marquise!

LÉONIE

Cette chère amirale. Oh! mais, vous avez un air de contentement.

PAULINE

Ça se voit ...

LÉONIE

Parfaitement ...

PAULINE

à part

Ah! mais alors me voilà perdue, moi.

PROSPER

annonçant il est en domestique

Madame la marquise de la Butte-Jonvel, madame la baronne de Galuchet, madame la comtesse de Valangoujar.

Entrent Caroline, Julie, Augustine

PAULINE

présentant le baron

Monsieur le baron de Gondremarck ...

LES FEMMES

saluant; grandes révérences

Baron ...

LE BARON

Mesdames ...

PROSPER

annonçant

Madame de Sainte-Amaranthe ... le général de Porto-Rico déjà nommé!

Entre Gabrielle an bras d'Urbain

SCÈNE IX

Les mêmes, Gabrielle, Urbain en général

URBAIN

entrant

C'est une distribution de prix ... on va nous embrasser.

LE BARON

à Gabrielle

Oh! madame, quel heureux hasard!

PAULINE

jalouse

Ah! vous connaissez madame?

LE BARON

A peine!

PAULINE

Je vous défends de la regarder.

à Gabrielle

Chère madame.

GABRIELLE

Madame ...

PAULINE

Oh! mais quelles toilettes, mesdames, quelles toilettes! qu'en pensez-vous, baron?

LE BARON

Je les trouve adorables ... Cependant je préfère celles que les Parisiennes font pour se promener à pied. Ainsi, tenez, ce matin, je suis sorti à midi ... mon intention était d'aller visiter les Invalides ... sur ma route j'ai trouvé un tas de petites femmes qui trottinaient, trottinaient, trottinaient ... J'ai complètement lâché les Invalides.

GABRIELLE

Vous êtes observateur ... Il n'y a vraiment que les Parisiennes qui sachent sortir à pied.

SYSTEMCouplets

I

On va courir,

On va sortir,

Sortir à pied ... pas en berline

On va pouvoir

En laisser voir

Un peu plus haut que la bottine,

Ah! que d'apprêts,

De soins coquets,

Quel tracas pour la chambrière!

Enfin c'est fait,

Elle paraît,

La Parisienne armée en guerre!

En la voyant on devient fou,

Et l'on ressent là comme an choc;

Sa robe fait frou, frou, frou, frou,

Ses petits pieds font toc, toc, toc.

Ensemble

Sa robe fait frou, frou, frou, frou,

Ses petits pieds font toc, toc, toc,

GABRIELLE

II

Le nez au vent,

Trottant, trottant, trottant,

Elle s'en va droit devant elle.

En la croisant,

Chaque passant,

S'arrête et dit: Dieu! qu'elle est belle!

Ce compliment,

Elle l'entend,

Et suit son chemin toute fière,

Se balançant,

Se trémoussant,

D'une façon particulière.

En la voyant on devient fou, etc., etc.

Ensemble

Sa robe fait frou, frou, frou, frou, etc, etc.

Entre Prosper en diplomate

SCÈNE X

Les mêmes, Prosper, puis Bobinet en amiral suisse, éperons, épaulettes, décorations folles; à la main un

porte-voix; un grand trou dans le dos

PROSPER

Ah! mesdames ... ah! messieurs ...

PAULINE

Qu'y a-t-il, prince?

PROSPER

Si vous saviez.

LE BARON

Je vous en prie ... dites-nous ...

PROSPER

L'amiral, mesdames et messieurs, voici l'amiral.

Tout le monde s'écarte, bouscule les meubles et dégage la porte du fond

TOUS

L'amiral! l'amiral! ...

Entre Bobinet

BOBINET

Dieu vous garde, messieurs ...

Il arrive sur le devant de la scène

J'ai fini par entrer dans mon uniforme, et ça m'étonne même d'y être tout d'un coup entré si facilement.

PAULINE

M. de Gondremarck, mon ami ...

BOBINET

Ah! ce cher baron ...

En allant saluer Gabrielle et Clara, Bobinet passe

devant le baron qui voit le trou

SYSTEMSextuor

LE BARON

Votre habit a craqué dans le dos!

BOBINET

Mon habit a craqué dans le dos!

TOUS

Son / Mon habit a craqué dans le dos!

LE BARON

Cela gâte ce beau costume.

PAULINE

Ce sont là de nobles accrocs.

PROSPER

Vous pourriez attraper un rhume.

GABRIELLE

Baron, c'est l'habit d'un héros.

Reprise de l'ensemble.

Son / Mon habit a craqué dans le dos!

LE BARON

Mon Dieu, cher amiral.

PAULINE

bas au baron

Vous allez parler à mon mari ...

LE BARON

Oui, j'allais ...

PAULINE

Promettez-moi de ne pas le provoquer ...

LE BARON

Pour qui me prenez-vous? vous allez voir ...

allant à Bobinet

Vous avez de beaux éperons ...

BOBINET

Cela fait bien.

LE BARON

Je ne dis pas le contraire; mais je croyais que les amiraux n'en portaient pas.

BOBINET

Dans les pays qui ont une marine, mais la Suisse n'en ayant pas ...

LE BARON

C'est juste, mais alors ...

BOBINET

avec hauteur

Mais alors ...

LE BARON

Si la Suisse n'a pas de marine, comment êtes-vous amiral? ...

BOBINET

C'est de naissance! ...

LE BARON

Drôle d'amiral! ...

BOBINET

Et maintenant, général, sonnez, afin que l'on nous serve à souper.

URBAIN

Oh! sonner ...

PROSPER

Pourquoi sonner ...

PAULINE

Si l'on sonne, il viendra des domestiques.

LOUISE

On ne pourra plus s'amuser.

GABRIELLE

C'est vrai, ça ... quand il y a des domestiques, on est obligé de se tenir ...

PAULINE

Tandis que quand il n'y en a pas ...

PROSPER

Renvoyons les domestiques ...

TOUS

C'est ça ... envoyons-les ... renvoyons-les ...

BOBINET

Renvoyez-les, renvoyez-les.

TOUS

parlant aux portes

Allez-vous en, domestiques, allez-vous en.

Le baron stupéfait regarde tout cela

PAULINE

Là, ils sont partis ...

PROSPER

Nous nous servirons nous-mêmes. Allons chercher la table, mes amis, allons chercher la table.

PAULINE

Voyons, baron, allez chercher la table.

LE BARON

Quoi, vous voulez ...

PAULINE

Je vous en prie ...

LE BARON

Ah bah! allons chercher la table.

Il sort

PAULINE

aux dames

Vous connaissez la consigne, mesdames, il faut que ce baron ne sorte pas d'ici ...

LÉONIE

Comment le retenir? ...

GABRIELLE

Si nous commencions par le griser?

PAULINE

Grisons-le ...

GABRIELLE

Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut pas faire de mal.

Rentrent les hommes apportant trois petites tables.

Pendant le chœur qui suit, on se place dans l'ordre suivant: à la table de gauche, Prosper, Clara et Louise; à celle du milieu, Gabrielle, le baron et Pauline; à celle de droite, Bobinet, Urbain et Léonie

Finale

GABRIELLE

Soupons, soupons, c'est le moment,

Et tâchons de souper gaîment.

Ne nous lançons pas tout de suite

Allons doucement, piano, piano,

C'est sottise d'aller trop vite,

Qui va piano, va sano.

LE BARON

Prenez mon bras, madame.

PAULINE

Je le veux bien, baron.

PROSPER

Souffrez que je réclame.

CLARA

Je ne vous dis pas non.

BOBINET

La comtesse est exquise.

LÉONIE

Taisez-vous, amiral.

URBAIN

M'acceptez-vous, marquise?

GABRIELLE

Comment donc! général.

Ensemble

Ne nous lançons pas trop vite, etc., etc.

On s'assied

BOBINET

Traçons notre plan de campagne

à Urbain

Chez vous, en quoi se grise-t-on?

URBAIN

En Bourgogne?

BOBINET

à Prosper

Et vous?

PROSPER

En Champagne.

BOBINET

à Pauline

Et vous?

PAULINE

En Bordeaux.

BOBINET

Et le baron.

LE BARON

En tout; en tout, moi je me grise en tout.

PROSPER

Cette réponse est de bon goût.

LE BARON

Si nous voulons nous amuser,

En nous grisant, il faut, marquises,

Il faut dire un tas de bêtises.

Ensemble

Nous allons dire des bêtises.

BOBINET

I

En endossant mon uniforme,

Je vis qu'il n'était pas complet,

Je m'aperçus ... lacune énorme!

Que je n'avais pas mon plumet.

PROSPER

De nos hôtes chantons la gloire,

Tous deux ils savent nous charmer,

Oui, tous deux, car l'un nous fait boire.

Et l'autre elle nous fait aimer.

TOUS

Ah! ah! ah! ça commence!

PROSPER

Ah! ah! ah! ça commence!

Tout tourne, tout danse,

Et voilà déjà,

Que ma tête s'en va!

TOUS

Tout tourne, tout danse,

Et voilà déjà,

Que ma tête s'en va!

URBAIN

II

Volontiers, je fais longue pause,

Quand on me verse du bon vin,

Je prends racine où l'on m arrose,

Comme une fleur dans un jardin.

GABRIELLE

Ce que je ne m'explique guères,

C'est pourquoi l'on boit à Paris,

Le mauvais vin dans les grands verres,

Et le bon vin dans les petits.

TOUS

Ah! ah! ah! ça commence.

GABRIELLE

Ah! ah! ah! ça commence!

Tout tourne, tout danse, etc ...

PAULINE

élevant son verre

A vous, baron.

CLARA

même jeu

A vous, baron.

LÉONIE

même jeu

A vous, baron.

CLARA

même jeu

A vous, baron.

LE BARON

qui est gris

Ah! mesdames, je vous fais raison.

A la marquise, à la duchesse,

A la baronne, à la comtesse.

BOBINET

également gris

Baron, je porte une santé,

Et cette santé, c'est la tienne.

LE BARON

Amiral, ta main dans la mienne.

Ta femme est belle, en vérité.

TOUS

buvant au baron

A vous, baron!

LE BARON

Pardieu, je vous ferai raison!

PROSPER

regardant le baron

Il est gris.

BOBINET

Il est gris.

Ensemble

Il est gris, tout à fait gris.

URBAIN

Il est gris.

LE BARON

Moi pas gris.

BOBINET

Il est gris.

LE BARON

Ils sont tous gris.

Ensemble

LE BARON

Moi pas gris,

Mais vous tous gris.

TOUS LES AUTRES

Il est gris,

Tout à fait gris.

GABRIELLE

Quand on boit, il est une chose

Qui me surprend fort, mes amis,

Et c'est que pour tout voir en rose,

Il faille soi-même être gris.

Reprise de l'ensemble

Il est gris.

Etc., etc.

Puis ensuite, sur un mouvement de polka, reprise de

l'ensemble: Tout tourne, tout danse. Ils sont tous

complétement gris

SYSTEMChœur Final

Feu partout!

Lâchez tout!

Qu'on s'élance,

Que l'on danse!

Feu partout!

Lâchez tout!

Feu partout!

LE BARON

à l'amiral

Ohé, l'amiral! ta fête

Est charmante, sur l'honneur,

Du champagne plein la tête

Et de l'amour plein le cœur.

Dans l'monde où l'on s'tient, cher maître,

Si l'on prend de tels ébats,

Mon Dieu! qu'est-c'que ça doit être,

Dans l'monde où l'on n'se tient pas.

TOUS

reprenant

Feu partout!

etc., etc.

Danse folle à la chute du rideau

SYSTEMACTE QUATRIÈME

Un salon dans un restaurant

SCÈNE PREMIÈRE

Garçons de café, puis Alfred

CHOEUR des garçons

Bien bichonnés et bien rasés,

Bien pommadés et bien frisés

Pimpants,

Fringants,

Proprets,

Coquets

Et discrets,

Quand vient minuit, l'heure joyeuse,

L'heure amoureuse,

Nous servons dans les cabinets.

Entre Alfred; habit noir, cravate blanche, serviette à la main

ALFRED

La maison compte sur vous, messieurs; nous avons ce soir, ici, une grande fête, un bal masqué offert à toutes ces dames et à tous ces messieurs par un Brésilien fraîchement débarqué, ce sera charmant et le souper sera formidable! Appelé par la confiance du patron à l'honneur de vous commander, je ne crois pas inutile de vous donner quelques conseils.

I

Avant toute chose il faut être

Mystérieux et réservés;

N'ayez jamais l'air de connaître

Ces messieurs quand vous les servez:

Si parfois au bras d'une actrice

Un homme grave ici se glisse,

Fermez les yeux!

Ne gênons pas les amoureux,

Fermez les yeux.

TOUS

Fermons les yeux,

Ne gênons pas les amoureux,

Fermons les yeux.

II

ALFRED

Quelquefois la porte résiste,

Soyez prudents en pareil cas,

Le garçon maladroit insiste,

Mais le malin n'insiste pas.

Sans frapper, partez au plus vite,

Et quand vous reviendrez ensuite,

Fermez les yeux,

Ne gênons pas les amoureux,

Fermez les yeux.

TOUS

Fermons les yeux,

Ne gênons par les amoureux,

Fermons les yeux.

ALFRED

parlé

Allez, messieurs; et chacun à son poste.

Il dépose sa serviette sur un meuble. Sortent les garçons de café

SCÈNE II

ALFRED

seul

Une grande fête; pas fâché de ça, moi! Je vais donc avoir encore une occasion de les passer en revue ces dix ou douze adorables femmes, qui, depuis quinze ans, dans la galanterie française, tiennent le haut du pavé. Toujours les mêmes ... la vieille garde! ... qui se rend toujours et ne meurt jamais! ... Les autres ont beau crier: »place aux jeunes,« le public n'aime que les noms connus. Pourquoi cela? Je me le demande!

Entrent deux femmes masquées et en domino

SCÈNE III

Alfred, Albertine, Charlotte

ALBERTINE

Bonsoir, Alfred.

ALFRED

Bonsoir, mes chattes.

CHARLOTTE

Le duc est arrivé ...

ALFRED

Le duc ... je crois bien qu'il est arrivé le duc ... il est là, il vous attend ...

CHARLOTTE ET ALBERTINE

Bonsoir, Alfred.

ALFRED

Bonsoir, mes anges.

Il les embrasse, et elles se laissent embrasser. –

Paraît Gondremark, – Albertine et Charlotte entrent

dans le cabinet

SCÈNE IV

Gondremark, Alfred

GONDREMARK

qui a vu Alfred embrasser Charlotte

Oh! pardon.

ALFRED

C'est moi, monsieur, qui vous demande pardon ... Qu'y a-t-il pour le service de monsieur? ...

GONDREMARK

J'avais vu entrer ces deux jeunes personnes ...

ALFRED

Albertine et Charlotte! ...

GONDREMARK

Vous les connaissez ... Je me suis bien aperçu tout à l'heure que vous les connaissiez! ...

ALFRED

Oh! moi, je les connais toutes ...

GONDREMARK

à part avec admiration

C'est un homme de plaisir ... J'avais envie de voir un homme de plaisir ... en voilà un ...

haut

Vous venez souvent ici?

ALFRED

Ici? ...

GONDREMARK

Oui.

ALFRED

J'y demeure.

GONDREMARK

Vous y demeurez?

ALFRED

Oui, j'ai une petite chambre en haut.

GONDREMARK

à part

Je savais bien qu'il y avait des gens qui passaient leur existence ici ... mais je ne croyais pas qu'on pût y demeurer ... Une petite chambre ... en haut! ... c'est très-commode ... on est tout porté ...

à Alfred

Vous êtes garçon, alors?

ALFRED

Sans doute.

GONDREMARK

A la bonne heure, si vous aviez été marié ... il vous aurait été impossible ....

En le regardant avec curiosité

Ainsi, là, vraiment, vous les connaissez toutes? ...

ALFRED

Sans exception ... Qui est-ce qui les connaîtrait, si, moi, je ne les connaissais pas? ...

GONDREMARK

Quelle existence! ...

ALFRED

Ah! ...

GONDREMARK

Celle-ci après celle-là, la blonde après la brune, la brune après la blonde ... C'est alléchant, je ne dis pas le contraire, c'est alléchant, mais, au milieu de cette ribambelle de femmes, a-t-on le temps d'aimer et d'être aimé? ...

ALFRED

Mon Dieu, vous savez, ça dépend du service.

GONDREMARK

ous dites?

ALFRED

Vous voulez prendre la question de plus haut ... ça m'est égal, prenons-la de plus haut! Vous me demandez si, au milieu de cette ribambelle de femmes, on a le temps d'aimer ...

GONDREMARK

Et d'être aimé? ...

ALFRED

Non, on ne l'a pas ...

avec force

Non, on ne l'a pas ... mais, voyons, monsieur, on ne peut

pas tout avoir ... avoir les femmes et avoir l'amour, ce serait trop; celui qui a l'amour ne peut pas avoir les femmes, celui qui a les femmes ne peut pas avoir l'amour, il faut choisir, moi, j'ai choisi les femmes ...

GONDREMARK

Vous avez bien fait.

ALFRED

N'est-ce pas?

GONDREMARK

s'inclinant devant Alfred

Décidément vous avez bien fait, et il ne me reste qu'à me féliciter d'avoir rencontré un homme aussi … Voulez-vous me faire un plaisir? ...

ALFRED

saluant

C'est mon état ...

GONDREMARK

Dites-moi votre nom ...

ALFRED

Alfred! ...

GONDREMARK

Alfred? ...

ALFRED

Alfred, maître-d'hôtel! ...

GONDREMARK

furieux

Maître-d'hôtel!

ALFRED

Mais oui ...

GONDREMARK

M. de Gardefeu, lui aussi, m'a dit qu'il était maître-d'hôtel, il m'a dit que les quarante messieurs qui nous suivaient au bois de Boulogne étaient quarante maîtres-d'hôtel, et vous venez à votre tour ...

ALFRED

Mais, monsieur ...

GONDREMARK

Je chatierai M. de Gardefeu quand je le rencontrerai; quant à vous, puisque je vous tiens, votre carte! donnez-moi votre carte!

ALFRED

tirant de la poche de son habit une carte de restaurateur

Ma carte, voici.

GONDREMARK

lisant

Potage St-Germain, croûte au pot, potage à la bisque. Qu'est ce que ça veut dire?

ALFRED

Puisque je suis maître-d'hôtel.

GONDREMARK

Vous êtes donc sérieusement? ...

ALFRED

Vous en doutez.

Il reprend sa serviette, fait deux ou trois salutations et vient se camper devant Gondremark

Là, êtes-vous convaincu? ...

GONDREMARK

Eh bien ... approchez puisque vous êtes maître-d'hôtel, approchez, je vous dis ... il me faudrait un cabinet, puisque vous êtes maître-d'hôtel, un cabinet pour moi tout seul ... parce que j'attends une personne ...

ALFRED

Pour vous tout seul; à deux alors?

fredonnant

Fermons les yeux ...

GONDREMARK

Vous dites ...

ALFRED

Rien ... Qui ça, cette personne?

GONDREMARK

Mademoiselle Métella.

ALFRED

Comment peut-elle souper avec vous ce soir! ... Elle doit être invitée au bal du Brésilien ...

GONDREMARK

Oui, elle me l'a dit; mais elle a ajouté qu'elle trouverait moyen de s'échapper ...

ALFRED

Elle en est bien capable ... Je vais vous chercher un cabinet.

GONDREMARK

Vous la connaissez aussi, mademoiselle Métella?

ALFRED

Puisque je vous dis que je les connais toutes.

GONDREMARK

courant après lui

Attends un peu, toi, attends un peu, puisque tu es maître-d'hôtel ...

Alfred s'enfuit poursuivi par Gondremark

SCÈNE V

GONDREMARK

seul

S'est-on assez moqué de moi ... L'amiral suisse ... avec son habit qui a craqué dans le dos, le général Porto-Rico et le prince de Manchabal ... et ce Raoul de Gardefeu! ... Mais maintenant nous ne sommes plus dans l'hôtel de M. de Gardefeu. Nous sommes au Grand-Hôtel, au vrai Grand-Hôtel, derrière les Invalides.

Alfred passe la tête sans entrer

ALFRED

Monsieur ... Eh! la v'là, mademoiselle Métella, la v'là.

Entre Métella

SCÈNE VI

Gondremark, Alfred, Métella

GONDREMARK

allant au devant de Métella

Ah! madame ...

MÉTELLA

Je vous en prie, débarrassez-moi.

GONDREMARK

enlevant le manteau de Métella

Comment donc ...

MÉTELLA

bas, pendant que le baron va déposer le manteau sur une chaise

Alfred! ...

ALFRED

Madame ...

MÉTELLA

Tout à l'heure, une dame masquée viendra me demander ... dès qu'elle sera venue vous m'avertirez.

ALFRED

Ça suffit!

Il sort en reprenant à demi-voix le refrain: fermons les yeux

SCÈNE VII

Métella, Gondremark

GONDREMARK

Ah! Métella.

MÉTELLA

préoccupée

Laissez-moi un instant ...

GONDREMARK

Qu'est-ce que vous avez? ...

MÉTELLA

Quelque chose que je cherche et que je ne peux pas ... Je viens de rencontrer un jeune homme.

GONDREMARK

Un jeune homme ...

MÉTELLA

Oui, c'est très-singulier, je me souviens que je l'ai aimé à la folie, et je ne peux pas me rappeler son nom ...

GONDREMARK

Oh! oh!

MÉTELLA

Je vous ai fâché? ...

GONDREMARK

Non ... mais ...

MÉTELLA

Vous êtes surpris? ...

GONDREMARK

Dame! je venais à vous ... je peux le dire ... je venais à vous ... avec des trésors de tendresse plein le cœur ... et puis, dès le premier mot ... vous me cassez bras et jambes.

MÉTELLA

Ah! ... vous en entendrez bien d'autres ...

GONDREMARK

Vraiment! ...

MÉTELLA

Nous sommes dans le restaurant à la mode, mon cher, et minuit vient de sonner.

SYSTEMRondeau

C'est ici l'endroit redouté des mères,

L'endroit effroyable où les fils mineurs

Font sauter l'argent gagné par leurs pères,

Et rognent la dot promise à leurs sœurs.

Minuit sonne, écoutez,

Mon cher, et profitez.

A minuit sonnant commence la fête,

Maint coupé s'arrête,

On en voit sortir

De jolis messieurs, des femmes charmantes

Qui viennent pimpantes

Pour se divertir;

La fleur du panier, des brunes, des blondes,

Et, bien entendu, des rousses aussi ...

Les jolis messieurs sont de tous les mondes,

C'est un peu mêlé ce qu'on trouve ici!

Tout cela s'anime et se met en joie.

Frou frou de la soie

Le long des couloirs;

C'est l'adagio de la bacchanale

Dont la voix brutale

Gronde tous les soirs!

Rires éclatants, fracas du champagne,

On cartonne ici, on danse là-bas.

Et le piano qui grince accompagne

Sur des airs connus d'étranges ébats!

Le bruit monte, monte, et devient tempête.

La jeunesse en fête

Chante à plein gosier;

Est-ce du plaisir ou de la furie?

On parle, on crie

Tant qu'on peut crier!

Quand on ne peut plus, il faut bien se taire,

La gaieté s'en va petit à petit;

L'un dort tout debout, l'autre dort par terre,

Et voilà comment la fête finit.

Quand vient le matin, quand paraît l'aurore,

On en trouve encore

Mais plus de gaieté,

Les brillants viveurs sont mal à leur aise,

Et dans le grand seize

On voudrait du thé.

Ils s'en vont enfin, la mine blafarde,

Ivres de champagne et de faux amour,

Et le balayeur s'arrête, regarde,

Et leur crie: Ohé! les heureux du jour!

GONDREMARK

Moi aussi, je suis venu pour me divertir.

Il veut prendre la taille de Métella; celle-ci se dégage

MÉTELLA

Qu'est-ce que c'est? ...

GONDREMARK

Cette réponse, Métella? vous n'avez pas oublié que vous avez une réponse à me donner ...

MÉTELLA

La réponse à la lettre de M. de Frascata.

GONDREMARK

Oui, vous savez ...

MÉTELLA

Je sais, je sais ... Eh bien, mon ami, cette réponse ...

GONDREMARK

C'est oui ...

MÉTELLA

Non, c'est non ...

GONDREMARK

Non ...

MÉTELLA

Non ...

GONDREMARK

Allons donc, pas possible ...

MÉTELLA

Raisonnons un peu, mon ami ... Ce que vous voulez de moi, c'est mon cœur ...

GONDREMARK

après une certaine hésitation

Oui.

MÉTELLA

Eh bien ... pour le moment, c'est comme un fait exprès, mon cœur est pris pour le moment; je suis amoureuse, éperdument amoureuse ...

GONDREMARK

Qu'est-ce que ça fait? ...

MÉTELLA

Ça fait beaucoup; si je vous écoutais maintenant, ce serait par dépit; si je me donnais à vous, ce serait parce que je suis folle; dans ces conditions-là, j'en suis sûre, vous ne voudriez pas de moi ...

GONDREMARK

Mais si! ...

MÉTELLA

Vraiment? ...

GONDREMARK

Parole! ...

MÉTELLA

Oh! ces hommes ...

GONDREMARK

Nous sommes comme ça, dans le Nord ... Voyons, Métella ...

MÉTELLA

J'ai dit: non.

GONDREMARK

A la bonne heure, mais je n'aurais jamais cru qu'un étranger arrivant à Paris, avec de bonnes références ...

avec fureur

C'est indigne, ce que vous faites là, c'est abominable! ...

MÉTELLA

Mon ami ...

GONDREMARK

Et je le dirai à tout le monde, à Stockholm, vous entendez, je le dirai à tout le monde ...

Alfred passe la tête

ALFRED

Eh! madame ... c'est une dame masquée ... elle est en bas ... dans sa voiture ...

MÉTELLA

Priez-la de monter.

Alfred disparaît

GONDREMARK

Tout le monde le saura à Stockholm, tout le monde le saura.

MÉTELLA

Vous m'en voulez?

GONDREMARK

Il n'y a pas de quoi, peut-être ...

MÉTELLA

Si fait, il y a de quoi ... ce n'est certainement pas moi qui dirai le contraire ... mais vous n'êtes pas aussi malheureux que vous croyez ...Je vous ai ménagé une petite surprise ... j'ai amené ... une amie ...

GONDREMARK

plus furieux encore

Une amie!

MÉTELLA

Oui ... une personne charmante qui ne demandera pas mieux que de souper avec vous ...

GONDREMARK

Selon vous, alors, j'ai l'air du monsieur auquel on repasse les amies.

MÉTELLA

Baron ...

GONDREMARK

Frascata me l'a bien dit ... c'est une des choses qu'il m'a dites, Frascata ... ne te laisse jamais fourrer les amies ...

MÉTELLA

Taisez-vous, la voici.

Entre la baronne amenée par Alfred

ALFRED

Celle-là je ne la connais pas.

Il indique Métella à la baronne et il sort

GONDREMARK

se promenant pendant les répliques suivantes

La voilà, l'amie ...

MÉTELLA

allant à la baronne

Vous comprenez maintenant pourquoi je vous ai fait venir, madame la baronne ...

LA BARONNE

bas

Oui, je comprends ... et je ne sais comment vous en remercier, hier vous m'avertissiez du guet-à-pens dans lequel M. de Gardefeu voulait me faire tomber et aujourd'hui ...

MÉTELLA

bas

Ne me remerciez pas, tout ce que j'ai fait c'est un peu pour moi que je l'ai fait.

GONDREMARK

à part

Elle est hideuse.

MÉTELLA

à Gondremark qui tourne autour de la baronne tout en l'examinant avec défiance

Elle est très-bien, je vous assure, je vous laisse avec elle.

GONDREMARK

Comment vous me laissez ...

MÉTELLA

Je vais retrouver le jeune homme dont je vous parlais tout à l'heure, j'ai fini par me rappeler son nom.

GONDREMARK

Et ce nom? ...

MÉTELLA

Raoul de Gardefeu!

GONDREMARK

Raoul de Gardefeu! Il faut en finir!

Mouvement de sortie. La baronne arrête Gondremark

SCÈNE VIII

Le baron, la baronne, puis Alfred

LE BARON

Ah! c'est l'amie, je l'oubliais. Vous êtes l'amie, vous?

à part

Toujours Raoul de Gardefeu!

à la baronne

Vous êtes l'amie et vous voulez manger ...

LA BARONNE

déguisant sa voix

Oui ...

LE BARON

N'ayez pas peur, vous mangerez.

LA BARONNE

avec satisfaction

Ah!

LE BARON

Elle est contente, pauvre femme ... il y peut-être longtemps ...

à part

Si je savais où le trouver ce Raoul de Gardefeu ... Ah!

Il sonne. Entre Alfred

Vingt francs pour vous si vous me dites où je trouverai M. de Gardefeu ...

ALFRED

Il sera ici tout à l'heure, au bal du Brésilien.

LE BARON

Moi aussi, j'y serai.

Il veut sortir

LA BARONNE

le retenant une seconde fois

Eh bien, ce souper ...

LE BARON

avec bonté

Elle a peur parce que je m'en vais ... elle a peur de ne pas avoir ... Pauvre femme! ...pauvre femme! ... Alfred, il faudrait donner quelque chose à cette pauvre femme, quelque chose de nourrissant ...

ALFRED

Un bon bouillon.

LE BARON

Oui ... et après, tout ce qu'elle voudra.

LA BARONNE

Vous partez? ...

LE BARON

N'ayez pas peur, je reviens, l'amie. A nous deux, M. de Gardefeu! ...

Il sort

LA BARONNE

Courez après mon mari, monsieur, ramenez-le ...

ALFRED

C'est votre mari? ... Pauvre femme!

LA BARONNE

Courez.

ALFRED

Pas la peine, il va revenir. Madame ferait mieux de l'attendre.

LA BARONNE

Où ça, l'attendre?

ALFRED

Ici, madame; nous avons un cabinet spécial, le cabinet des femmes du monde ... Vite, madame, car j'entends la bande joyeuse qui arrive ...

LA BARONNE

En la faisant entrer dans le cabinet il lui baise la main

Eh bien! ...

ALFRED

Pardonnez-moi, madame, l'habitude ...

Il la fait entrer

Et allez donc! voilà les vrais viveurs.

Ohé! ohé!

SCÈNE IX

Masques, hommes et femmes, puis le Brésilien,

Gabrielle, tous deux en costume de Brésilien et de

Brésilienne; puis Bobinet et Gardefeu

CHOEUR

En avant, les jeunes femmes!

En avant, les gais viveurs!

En avant, petites dames!

On vous dira des douceurs.

Nous arrivons tous amoureux

Et joyeux,

Puis nous partirons un peu gris

Et ravis.

LE BRÉSILIEN

entrant avec Gabrielle

Mes bons amis, je vous présente

Une gantière autrefois innocente,

Et qui, pour moi, renonce à vingt ans de vertu.

LE CHŒUR

Turlututu.

I

GABRIELLE

Hier, à midi, la gantière

Vit arriver un Brésilien.

LE BRÉSILIEN

Il lui dit: Voulez-vous, gantière,

Vendre des gants au Brésilien?

GABRIELLE

C'est mon état, dit la gantière,

Quelle couleur, beau Brésilien?

LE BRÉSILIEN

Sang de bœuf, charmante gantière,

Lui riposta le Brésilien.

GABRIELLE

Votre main, lui dit la gantière.

La voici, dit le Brésilien,

LE BRÉSILIEN

Et dans la main de la gantière

Tremblait la main du Brésilien.

LE CHŒUR

Et dans la main de la gantière

Tremblait la main du Brésilien.

II

GABRIELLE

C'est pas tout ça, belle gantière,

Dit tout à coup le Brésilien.

LE BRÉSILIEN

Les gants, bien moins que la gantière.

Ont attiré le Brésilien.

GABRIELLE

Partez, s'écria la gantière,

Partez, séduisant Brésilien!

LE BRÉSILIEN

Tu veux donc, cruelle gantière,

Tu veux la mort du Brésilien!

GABRIELLE

Un sourire de la gantière

Ressuscita le Brésilien!

LE BRÉSILIEN

Et voilà comment la gantière

Sauva les jours du Brésilien!

LE CHŒUR

Et voilà comment la gantière

Sauva les jours du Brésilien!

Entrent Bobinet et Gardefeu, déguisés.

BOBINET ET GARDEFEU

Nous voilà! ... nous voilà! ...

Rires des autres masques

ALFRED

Le souper est servi.

LE BRÉSILIEN

Allons souper, alors.

TOUS

Allons souper.

LE BARON

entrant

Un instant, messieurs!

SCÈNE X

Les mêmes, le baron

LE BARON

Où est M. de Gardefeu?

GARDEFEU

Me voici, monsieur.

LE BARON

Nous avons un terrible compte à régler ensemble, monsieur.

GARDEFEU

Je suis à vos ordres.

GABRIELLE

On va se battre!

LE BRÉSILIEN

N'ayez pas peur, mes amis, laissez-nous tous les quatre arranger cette petite affaire. Allez vous mettre à table. A tout à l'heure, charmante gantière!

GABRIELLE

A tout à l'heure, beau Brésilien.

Ils sortent. L'orchestre joue en sourdine le motif de

la gantière et du Brésilien

SCÈNE XI

Le baron, le Brésilien, Gardefeu, Bobinet

GARDEFEU

Petit Bob., veux tu te charger ...

BOBINET

Mais sans doute.

LE BARON

au Brésilien

Je suis étranger, monsieur, vous l'êtes aussi.

LE BRÉSILIEN

Je le suis.

LE BARON

Oserai-je alors, en qualité de compatriote ... oserai-je vous prier de m'assister?

LE BRÉSILIEN

Avec plaisir.

BOBINET

Un mot d'abord. Je consens à me charger de cette affaire, mais à une condition.

TOUS

Laquelle? ...

BOBINET

C'est que l'on me promettra d'être sérieux ... Si l'on ne me promet pas d'être sérieux, j'aime autant ne pas m'en mêler.

LE BRÉSILIEN

Si ce n'est pas sérieux, il vaut mieux s'en aller. Je m'en vais.

GARDEFEU

le retenant

Mais non, mais non.

LE BRÉSILIEN

Je m'en vais, je m'en vais.

GARDEFEU

le retenant aussi

Ce sera sérieux ... mais puisqu'on vous dit que ce sera sérieux!

LE BRÉSILIEN

C'est entendu!

LE BARON

C'est entendu!

BOBINET

Commençons, alors.

LE BRÉSILIEN

Commençons. J'ai une idée. Nous éteignons tout dans ce cabinet.

BOBINET

Bien.

LE BRÉSILIEN

Nous y laissons ces deux messieurs tout seuls chacun avec un petit couteau comme celui-ci.

Il tire deux énormes couteaux de sa ceinture

BOBINET

Bien ... très-bien cela!

LE BRÉSILIEN

Nous nous en allons, nous fermons les portes, nous allons souper gaiement, et, demain matin, avant de partir, nous venons constater le résultat

BOBINET

au baron et à Gardefeu

Pas mal du tout! Ça vous va-t-il, ça?

LE BARON

Peuh!

GARDEFEU

Peuh!

LE BARON

J'aimerais mieux être enfermé tout seul dans un cabinet.

GARDEFEU

Oui, chacun son cabinet.

LE BARON

Et chacun son couteau.

BOBINET

Ça n'a pas l'air de vous aller ... Autre chose alors.

GARDEFEU

Oui, autre chose.

BOBINET

Je vois votre affaire, je la vois; elle est simple comme bonjour. Nous allons, monsieur et moi, rédiger un petit procès-verbal.

LE BRÉSILIEN

mécontent

Un procès-verbal.

LE BARON

J'aime mieux ça.

LE BRÉSILIEN

Un procès-verbal, ça n'est pas sérieux; je m'en vais.

GARDEFEU

Il n'y a pas autre chose à faire.

BOBINET

Voyons, d'abord, qui est-ce qui se plaint?

LE BRÉSILIEN

Qui est-ce qui se plaint, oui?

LE BARON

Mais c'est moi, pardieu, c'est moi qui me plains!

BOBINET

Et de quoi vous plaignez-vous?

GARDEFEU

Oui, de quoi?

LE BRÉSILIEN

Répondez ... de quoi vous plaignez vous?

LE BARON

Je vais vous le dire ... Je me plains de la farce un peu violente qui m'a été jouée par monsieur.

Il montre Gardefeu

BOBINET

Précisez la farce.

GARDEFEU

On vous dit de préciser.

BOBINET

Voulez-vous préciser, oui ou non?

LE BRÉSILIEN

Si vous ne précisez pas, je m'en vais.

LE BARON

le retenant

Mais non! mais non! Je vais préciser. Quand je suis arrivé à Paris j'ai trouvé monsieur à la gare ...

LE BRÉSILIEN

De feu ...

LE BARON

Monsieur s'est fait passer pour un guide et m'a mené chez lui.

BOBINET

Y étiez-vous mal, chez lui?

LE BARON

Non, j'y étais très-bien!

GARDEFEU

Et combien vous ai-je demandé par jour? Dites un peu?

LE BARON

Cent sous par jour ... cent sous!

GARDEFEU

Et pour quatre personnes.

BOBINET

Cent sous pour quatre personnnes et vous vous plaignez!! ...

LE BARON

Ce n'est pas de cela que je me plains.

BOBINET

N'en parlez pas alors, et continuez.

TOUS LES TROIS

Continuez.

LE BARON

Monsieur m'a fait croire que j'étais invité dans le grand monde, et m'a envoyé chez vous, vous savez bien?

BOBINET

Eh! eh! cela devient une affaire personnelle ... Dites tout de suite que vous vous y êtes ennuyé chez moi.

LE BARON

Je ne peux pas dire ça ... d'abord parce que ce ne serait pas poli ...et puis parce que ça ne serait pas vrai.

GARDEFEU

Vous ne vous êtes pas ennuyé?

LE BARON

Oh! non!

BOBINET

Vous vous êtes amusé peut-être?

LE BARON

Et ferme!

TOUS

De quoi vous plaignez-vous, alors?

LE BRÉSILIEN

Écoutez-moi bien, de quoi vous plaignez-vous puisque vous vous êtes amusé?

LE BARON

C'est vrai, au fait, puisque je me suis amusé, de quoi est-ce ... Je n'avais pas considéré la question à ce point de vue.

BOBINET

éclatant

Non vraiment, messieurs, c'est trop fort ... Comment, mon ami vous trouve à la gare ... il se dit: voilà un malheureux étranger qui va être berné, volé, pillé ... il vous emmène chez lui, il vous loge, il vous héberge ... il vous fait faire ma connaissance! ... et vous vous plaignez!! ...

TOUS LES TROIS

furieux

Et vous vous plaignez!!!

BOBINET

Est-ce que mon vin de champagne n'était pas bon?

LE BARON

Si fait, très-bon!

BOBINET

Et madame l'amirale ... hé?

LE BARON

Oh! madame l'amirale! ... très-bonne aussi, madame l'amirale.

GARDEFEU

Eh bien, alors?

LE BARON

C'est vrai ... en examinant bien la chose ... je ne vois pas du tout de quoi je pourrais me plaindre.

BOBINET

Tout est arrangé, alors?

LE BRÉSILIEN

Il n'y a plus qu'à leur donner des petits couteaux.

GARDEFEU

Puisqu'on vous dit qu'on n'en veut plus.

BOBINET

Il est insupportable à la fin!

LE BRÉSILIEN

Qu'est-ce que vous avez dit?

BOBINET

J'ai dit que vous étiez insupportable.

LE BRÉSILIEN

Alors c'est toi qui va le prendre le petit couteau.

BOBINET

furieux

Eh bien, donnez-le-moi!

LE BARON

voulant les séparer

Messieurs nos témoins, messieurs nos témoins!

SCÈNE XII

Gabrielle, Métella, la baronne, entrant

LA BARONNE

Vous ne vous batterez pas.

LE BARON

Vous ici, baronne!

LA BARONNE

Mais oui. Vous savez bien, la pauvre femme de tout à l'heure ... c'était moi la pauvre femme.

LE BARON

Pardonnez-moi.

LA BARONNE

Oui! mais partons.

LE BARON

C'est entendu.

MÉTELLA

à Gardefeu

Vous comprenez maintenant ... tout ce que j'ai fait ...

GARDEFEU

l'interrompant

Vous l'avez fait parce que vous m'aimiez.

MÉTELLA

Sans doute.

GARDEFEU

Ah! Métella ... Métella ...

Il lui baise la main

BOBINET

Dites donc, Métella, il vient de me venir une idée ...

MÉTELLA

Quelle idée?

BOBINET

C'est de me remettre à vous aimer.

MÉTELLA

Excellente, cette idée-là.

BOBINET

baisant l'autre main

Ah! Métella! Métella!

GARDEFEU

même jeu de l'autre côté

Ah! Métella! Métella!

LE BRÉSILIEN

Eh bien, il n'y a plus qu'à leur donner les petits couteaux.

TOUS

Ah! ah!

GABRIELLE

Mais puisqu'on vous dit que tout est arrangé.

LE BRÉSILIEN

Allons souper, alors, allons souper ... Du bruit et du champagne pendant toute la nuit. Buvons et chantons.

SYSTEMFinal

Par nos chansons et par nos cris

Célébrons Paris.

TOUS

Célébrons Paris.

LE BRÉSILIEN

I

En cherchant dans la ville

On trouverait, je crois,

Quelque maison tranquille

Pleine de bons bourgeois.

MÉTELLA

Ces dignes personnages

Ne font pas comme nous,

Ils disent qu'ils sont sages,

Nous disons qu'ils sont fous!

Et pif, et pif, et pif, et paf!

TOUS

Et pif, et pif, et pif, et paf!

Oui, voilà la vie parisienne.

Du plaisir à perdre l'haleine,

Oui, voilà la vie parisienne!

LE BARON

II

Des amants, des maîtresses,

Qui s'aiment en riant!

Des serments, des promesses,

Qu'emportera le vent!

GABRIELLE

Des chansons qui babillent,

Baisers pris et rendus!

Des flacons qui pétillent!

En avant les grands crus!

Et pif, et pif, et pif, et paf, etc.

TOUS

Et pif, et pif, et pif, et paf! etc.

LA BARONNE

III

Des maris infidèles

Au bercail ramenés,

MÉTELLA

Des séducteurs modèles

Bernés et consolés.

GABRIELLE

Drames et comédies

Allant tant bien que mal,

Puis, après ces folies,

Un pardon général.

TOUS

Et pif, et pif, et pif, et paf!

Oui, voilà la vie parisienne,

etc.