Les 'Pourquoi' de Solange
P. Dupin
Solange:
Reste encore un peu, grand'maman,
j'ai pas sommeil,
et j'aim' tant quand nous faisons causette;
tantôt tu m'as si bien prom'née!
Tiens! j'vais t'dir' tout ce qu'on a vu!
Grand'maman:
No, no, ma Solange,
ce qu'ont vu tes yeux,
garde-toi d'y trop penser.
Va, dis-moi bonsoir.
Solange:
Dis tout d'mêm' pourquoi, grand'maman,
d'vant ces garçons
tous en rang dans leurs pareill', blous' grises,
t'as dit tout bas: "Les pauv's enfants!"
Dis? où sont leurs petits parents?
Grand'maman:
Dors, dors, ma Solange,
Rêve à l'orphelin,
Au pauvret dont les soutiens
Pour toujours sont loin...
Solange:
Oui, j'm'endors tout d'suit', grand'maman,
mais ce p'tit diabl'
qui tiraît la corde avec les boules,
quand il app'lait sa p'tit' maman,
Dis? pourquoi qu'ell' répondait pas?
Grand'maman:
Dors, dors, ma Solange,
Rêve au savoyard,
Au noiraud trottant partout,
Pour gagner son pain...
Solange:
Est-c'que j'vais rêver, grand'maman,
du gros toutou
au monsieur avec la bell' musique?
Ç'ui là qui tourn' tout l'temps son bras,
Dis? pourquoi qu'il riait comm' ça?
Grand'maman:
Dors, dors, ma Solange,
Rêve au compagnon
Du vieil homme qui chantait
Pour ne pas pleurer.
Solange:
Mais, comment qu'ça s'fait, grand'maman,
Tu sais, l'homm' bleu,
Quand il est tombé d'la haut' muraille?
Parc' que la planche elle s'est cassée,
Dis? pourquoi qu'il ne bougeait plus?
Grand'maman:
Tais-toi! ma Solange,
va fais ton dodo,
car le cœur de grand'maman
de chagrin s'emplit.
Solange:
Embras'-moi bien vite, grand'maman,
faut pas gronder,
j'te promets qu'à prochain' prom'nade
Je r'gard'rai tout sans rien d'mander.
Dis? Comm'ça tu diras pourquoi?
Grand'maman:
O chère innocente,
qui t'endors enfin,
à ton tour dis-moi, pourquoi
ton sommeil est si doux?