Comte Ory

Rossini, Gioachino

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Comte Ory Libretto

DI GIOACCHINO ROSSINIPrima Assoluta il 20.8.1828 Théâtre de l'Académie Royale de Musique, Paris

DI GIOACCHINO ROSSINIOpéra en deux actes de Eugène Scribe et Charles-Gaspard Delestre-Poirson

PERSONNAGESLe comte Ory,

seigneur châtelain,

PERSONNAGESTénor

PERSONNAGESLe gouverneur du comte Ory, Basse

PERSONNAGESIsolier,

page du comte Ory,

PERSONNAGESMezzo-Soprano

PERSONNAGESRaimbaud,

chevalier, compagnon de folies du comte Ory,

PERSONNAGESBasse

PERSONNAGESChevaliers,

amis du comte Ory

PERSONNAGESLa comtesse de Formoutiers, Soprano

PERSONNAGESRagonde,

tourière du château de Formoutiers,

PERSONNAGESMezzo-Soprano

PERSONNAGESAlice,

jeune paysanne,

PERSONNAGESSoprano

PERSONNAGESChevaliers

croisés

PERSONNAGESChevaliers,

de la suite du comte Ory

PERSONNAGESÉcuyers

PERSONNAGESPaysans, paysannes

PERSONNAGESDames d'honneur,

de la comtesse

La scène se passe à Formoutiers, en Touraine.

SYSTEMACTE PREMIER

Un paysage. Dans le fond, à gauche du spectateur,

le château de Formoutiers, dont le pontlevis est

praticable. À droite, bosquets à travers lesquels

on aperçoit l'entrée d'un ermitage.

SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE

Raimbaud, Alice, Paysans et paysannes, occupés à

dresser un berceau de feuillage et de fleurs.

RAIMBAUDAllons, allons, allons, vite!

RAIMBAUDSongez que le bon ermite

RAIMBAUDVa paraître dans ces lieux.

RAIMBAUDQu'en rentrant à l'ermitage,

RAIMBAUDIl reçoive à son passage

RAIMBAUDNos offrandes et nos voeux.

PAYSANSAurai-je par sa science

PAYSANSLe savoir et l'opulence?

JEUNES FILLESAurons-nous par sa science

JEUNES FILLESLes maris

JEUNES FILLESQu'il nous a promis?

(cachant sous son manteau

son habit de chevalier)

RAIMBAUDVous aurez tout, croyez en ma prudence;

RAIMBAUDCar j'ai l'honneur de le servir.

RAIMBAUDVous riez... Lorsqu'ici l'on rit de ma puissance,

RAIMBAUDC'est le ciel que l'on offense.

RAIMBAUDHàtez-vous de m'obéir.

(D'un air d'impatience).

RAIMBAUDPlacez aussi sur cette table

RAIMBAUDQuelques flacons de vin vieux.

RAIMBAUDIl aime assez le vin vieux,

RAIMBAUDCar c'est un présent des cieux.

SYSTEMSCÈNE DEUXIÈME

Les précédents, Dame Ragonde.

sortant du château, à gauche

DAME RAGONDEQuand vôtre dame et maîtresse,

DAME RAGONDEQuand madame la comtesse

DAME RAGONDEEst, hélas! dans la tristesse,

DAME RAGONDEPourquoi ces chants d'allégresse?...

DAME RAGONDEPleins d'amour pour leur maîtresse,

DAME RAGONDEDe bons et fidèles vassaux

DAME RAGONDEDoivent souffrir de tous ses maux.

DAME RAGONDEElle veut au bon ermite

DAME RAGONDEDans ce jour rendre visite,

DAME RAGONDEPour que du mal qui l'agite

DAME RAGONDEIl puisse la délivrer.

ALICELe ciel vient de l'inspirer.

DAME RAGONDEVous croyez que sa science

DAME RAGONDEPeut nous rendre l'espérance?

RAIMBAUDRien n'égale sa puissance:

RAIMBAUDMainte veuve, grâce à lui,

RAIMBAUDA retrouvé son mari.

DAME RAGONDEOh! je veux aussi l'entendre.

DAME RAGONDEPrès de lui je veux me rendre,

DAME RAGONDES'il est vrai qu'un coeur trop tendre

DAME RAGONDEPar lui

DAME RAGONDEPuisse être guéri.

RAIMBAUDSilence... Le voici!

SYSTEMSCÈNE TROISIÈME

Les précédents, le comte Ory, déguisé en ermite avec

une longue barbe.

Air

RAIMBAUDQue les destins prospères

RAIMBAUDAccueillent vos prières!

RAIMBAUDLa paix du ciel, mes frères,

RAIMBAUDSoit toujours avec vous!

RAIMBAUDVeuves ou demoiselles,

RAIMBAUDDans vos peines cruelles,

RAIMBAUDVenez à moi, mes belles,

RAIMBAUDObliger est si doux!

RAIMBAUDJe raccommode les familles,

RAIMBAUDEt même aux jeunes filles

RAIMBAUDJe donne des époux.

RAIMBAUDQue les destins prospères

RAIMBAUDAccueillent vos prières!

RAIMBAUDLa paix du ciel, mes frères,

RAIMBAUDSoit toujours avec vous!

DAME RAGONDEJe viens vers vous!

la regardant

LE COMTE ORYParlez, dame... trop respectable.

DAME RAGONDETandis que nos maris, dont l'absence m'accable,

DAME RAGONDEDans les champs musulmans moissonnent des lauriers,

DAME RAGONDELeurs fidèles moitiès, quoiqu'à la fleur de l'âge,

DAME RAGONDEOnt juré comme moi de passer leur veuvage

DAME RAGONDEDans le château de Formoutiers.

à part

LE COMTE ORYOù tant d'attrais sont prisonniers.

Haut

LE COMTE ORYC'est le château de la belle comtesse.

DAME RAGONDEDont le frère aux combats a suivi nos guerriers.

DAME RAGONDEEt cette noble châtelaine,

DAME RAGONDESur un mal inconnu, qui cause notre peine,

DAME RAGONDEVeut aujourd'hui vous consulter.

à part

LE COMTEAh! quel bonheur! Près de moi qu'elle vienne,

(Haut).

LE COMTEMon devoir est de l'assister.

(Se retournant vers les paysans).

LE COMTEVous aussi, mes enfants... De moi pour qu'on obtienne,

LE COMTEOn n'a qu'à demander... Parlez;

LE COMTETous vos souhaits seront comblés.

se pressant autour du comte

LE CHOEURAh! quel saint personnage!

LE CHOEURC'est le bienfaiteur du village.

DAME RAGONDEDe grâce, parlons tous

DAME RAGONDEL'un après l'autre.

LE COMTEQuel désir est le vôtre?

LE COMTEQue me demandez- vous?

LE CHOEURParlons l'un après l'autre.

LE CHOEURSilence! taisez-vous.

UN PAYSANMoi je réclame

UN PAYSANPour que ma femme

UN PAYSANDans mon ménage

UN PAYSANSoit toujours sage.

LE COMTEC'est bien, c'est bien.

ALICEJ'ai tant d'envie

ALICEQu'on me marie

ALICEAu beau Julien!

LE COMTEC'est bien, c'est bien.

DAME RAGONDEMoi je demande

DAME RAGONDEFaveur bien grande,

DAME RAGONDEQu'aujourd'hui même

DAME RAGONDEL'époux que j'aime

DAME RAGONDEIci revienne

DAME RAGONDEFinir ma peine;

DAME RAGONDEQue je l'obtienne,

DAME RAGONDEC'est mon seul bien.

à part

LE COMTEQu'un bon ermite

LE COMTEQu'on sollicite,

LE COMTEQu'un bon ermite

LE COMTEA de mérite!

(Se retournant vers les jeunes filles).

LE COMTEJeune fillette,

LE COMTEEt bachelette,

LE COMTEDans ma retraite,

LE COMTEVenez me voir.

RAIMBAUDVous l'entendez, il faut le suivre à l'ermitage.

RAIMBAUDRendez hommage

À

RAIMBAUDson pouvoir.

entourant le comte

TOUSMoi, moi, moi, bon ermite,

TOUSJe sollicite

TOUSFavour bien grande,

TOUSEt je demande

TOUSDe la tendresse,

TOUSDe la jeunesse,

TOUSDe la richesse:

TOUSExauces-nous.

TOUSTout le village

TOUSVous rende hommage...

À

TOUSl'ermitage

TOUSNous irons tous.

(Le comte remonte à son ermitage, suivi de

toutes les filles. Dame Ragonde rentre au

château. Les paysans sortent par le fond).

SYSTEMSCÈNE QUATRIÈME

Isolier, Le gouverneur.

LE GOUVERNEURJe ne puis plus longtemps voyager de la sorte.

ISOLIEREh bien! reposons-nous sous ces ombrages frais.

LE GOUVERNEURPourquoi m'avoir forcé de quitter notre escorte

LE GOUVERNEUREt m'amener ici?

à part, regardant à gauche

ISOLIERJ'avais bien mes projets...

ISOLIERVoilà donc le château de ma belle cousine!

ISOLIERSi je pouvais l'entrevoir...

ISOLIERQuel bonheur!

ISOLIERMais, loin de partager l'ardeur qui me domine,

ISOLIERElle ferme à l'amour son castel et son coeur.

(Au gouverneur qui s'est assis).

ISOLIEREh! monsieur le gouverneur,

ISOLIERReprenez-vous un peu courage?

LE GOUVERNEURMaudit emploi! Maudit message!

LE GOUVERNEURMonseigneur notre prince, auquel je suis soumis,

LE GOUVERNEURM'ordonne de chercher le comte Ory, son fils,

LE GOUVERNEURCe démon incarné, mon élève et mon maître,

LE GOUVERNEURQui, sans mon ordre, de la cour

LE GOUVERNEURS'est avisé de disparaître.

à part

ISOLIERPour jouer quelque nouveau tour.

LE GOUVERNEUROn le disait caché dans ce séjour.

LE GOUVERNEURComment l'y découvrir?...

LE GOUVERNEURComment le reconnaître?

ISOLIERVous devez tout savoir...

ISOLIERD'être son gouverneur

ISOLIERN'avez-vous pas l'honneur?

LE GOUVERNEUROui! quel honneur!

Air

LE GOUVERNEURVeiller sans cesse,

LE GOUVERNEURTrembler toujours

LE GOUVERNEURPour son altesse

LE GOUVERNEUREt pour ses jours...

LE GOUVERNEURDu gouverneur

LE GOUVERNEURD'un grand seigneur,

LE GOUVERNEURTel est le profit et l'honneur.

LE GOUVERNEURQuel honneur d'être gouverneur!

LE GOUVERNEURÀ la guerre comme à la chasse,

LE GOUVERNEURSi quelque péril le menace,

LE GOUVERNEURIl faut partout suivre ses pas.

LE GOUVERNEURDût-il me mener au trépas!

LE GOUVERNEURVeiller sans cesse,

LE GOUVERNEURTrembler toujours, etc., etc., etc.

LE GOUVERNEUREt s'il est épris d'une belle,

LE GOUVERNEURIl me faut courir après elle;

LE GOUVERNEURTout en lui faisant des sermons

LE GOUVERNEURSur le danger des passions.

LE GOUVERNEURVeiller sans cesse,

LE GOUVERNEURCourir toujours,

LE GOUVERNEURPour son altesse

LE GOUVERNEUROu ses amours:

LE GOUVERNEURDu gouverneur,

LE GOUVERNEURD'un grand seigneur.

LE GOUVERNEURTel est le profit et l'honneur.

LE GOUVERNEURQuel honneur d'être gouverneur!

SYSTEMSCÈNE CINQUIÈME

Les précédents; Paysans, Paysannes, sortant

de l’ ermitage.

LE CHOEURÔ bon ermite!

LE CHOEURVous, notre appui,

LE CHOEURVous, notre ami,

LE CHOEURMerci vous dì.

LE CHOEURÔ bon ermite!

LE CHOEURJe veux partout faire savoir

LE CHOEURSon grand mérite

LE CHOEUREt son pouvoir.

LE CHOEURJeune fillette

LE CHOEURA, grâce à lui,

LE CHOEURFortune faite,

LE CHOEUREt bon mari.

LE CHOEURÔ saint prophète,

LE CHOEURSoyez béni!

LE CHOEUROui,

LE CHOEURPuissant prophète,

LE CHOEURSoyez béni!

à part, regardant les jeunes filles

LE GOUVERNEURJe vois paraître

LE GOUVERNEURMinois joli;

LE GOUVERNEURAh! mon cher maître

LE GOUVERNEURDoit être

LE GOUVERNEURPrès d'ici.

des jeunes filles, l'apercevant

LE CHOEURUn étranger!

LE CHOEURQui peut-il être?

LE CHOEURUn beau seigneur.

LE CHOEURPour le village, ah! quel honneur!

à part

LE GOUVERNEURCe respectable et bon ermite,

LE GOUVERNEURDont chacun vante le mérite,

LE GOUVERNEURMalgré moi dans mon âme excite

LE GOUVERNEURUn soupçon. qui m'effraie ici.

LE GOUVERNEURLui qu'on adore,

LE GOUVERNEURLui qu'on implore,

LE GOUVERNEURSerait-ce encore

LE GOUVERNEURLe comte Ory?

LE GOUVERNEURDepuis quand cet ermite est-il dans le village?

ALICEDepuis huit jours, pas davantage.

LE GOUVERNEURÔ ciel! en voilà tout autant

LE GOUVERNEURQu'il est parti.

(Retenant Alice, qui reste la dernière).

LE GOUVERNEURMa belle enfant,

LE GOUVERNEUROù pourrais-je le voir?

ALICEIci même... à l'instant

ALICEIl va venir... madame la comtesse

ALICEA désiré le consulter.

ISOLIERVraiment.

ALICESur un mal inconnu qui l'accable et l'oppresse.

ALICELE GOUVERNEUR et ISOLIER

ALICEMerci, merci, ma belle enfant.

LE GOUVERNEURIl doit donc venir dans l'instant!

ISOLIERElle va venir dans l'instant!

à part

LE GOUVERNEURCette belle comtesse au regard seduisant!

LE GOUVERNEURCeci me semble encore une preuve plus forte.

À Isolier

LE GOUVERNEURAttendez-moi... je vais retrouver notre escorte.

(À part).

LE GOUVERNEURPuis ensemble nous reviendrons,

LE GOUVERNEURPour confirmer, ou bien dissiper mes soupçons.

SYSTEMSCÈNE SIXIÈME

Isolier, seul, regardant du côté du château.

ISOLIERJe vais revoir la beauté qui m'est chère...

ISOLIERMais comment désarmer cette vertu si fière?

ISOLIERComment, en ma faveur, la toucher aujourd'hui?

ISOLIERSi cet ermite, ce bon père,

ISOLIERVoulait m'aider... Oh! non... ce serait trop hardi...

ISOLIERAllons, ne suis-je pas page du comte Ory!

SYSTEMSCÈNE SEPTIÈME

Isolier, Le comte Ory, en ermite.

ISOLIERSalut, ô vénérable ermite!

à part, avec un geste de surprise

LE COMTEC'est mon page! sachons le dessein qu'il médite.

Haut

LE COMTEQui vers moi vous amène, ô charmant Isolier?

à part

ISOLIERIl me connaît!

LE COMTETel est l'effet de ma science.

ISOLIERUn aussi grand savoir ne peut trop se payer,

lui donnant une bourse

ISOLIEREt cette offrande est bien faible, je pense.

(prenant la bourse).

LE COMTEN'importe... à moi vous pouvez vous fier:

LE COMTEParlez, parlez, beau page.

Duo

ISOLIERUne dame du haut parage

ISOLIERTient mon coeur en un doux servage,

ISOLIEREt je brûle pour ses attraits.

LE COMTEJe n'y vois point de mal... après?

ISOLIERJe croyais avoir su lui plaire;

ISOLIEREt pourtant son coeur trop sévère

ISOLIERS'oppose à mes tendres souhaits.

LE COMTEJe n'y vois pas de mal... après?

ISOLIEREt jusqu'au retour de son frère,

ISOLIERQui des croisés suit la bannière,

ISOLIERAucun amant, aucun mortel

ISOLIERNe peut entrer dans ce castel.

à part

LE COMTECelui de la comtesse... ô ciel!

ISOLIERPour y pénétrer, comment faire?

ISOLIERJ'avais bien un moyen fort beau;

ISOLIERMais je le crois trop téméraire.

LE COMTEParlez... parlez... beau jouvenceau.

ISOLIERJe voulais, d'une pèlerine

ISOLIERPrenant la cape et le manteau,

ISOLIERM'introduire dans ce château.

LE COMTEBien! bien... le moyen est nouveau.

À part

LE COMTEOn peut s'en servir, j'imagine.

Au page

LE COMTENoble page du comte Ory,

LE COMTESerez un jour digne de lui!

Ensemble

à part

LE COMTEVoyez donc, voyez donc le traître?

LE COMTEOser jouter contre son maître!

LE COMTEMais je le tiens, et l'on verra

LE COMTEQui de nous deux l'emportera.

à part

ISOLIERA l'espoir je me sens renaître:

ISOLIERCe moyen est un coup de maître...

ISOLIEROui, je le tiens, et vois déjà

ISOLIERQue son pouvoir me servira.

ISOLIERMais d'abord ce projet réclame

ISOLIERVos soins pour être exécuté.

LE COMTEComment?

ISOLIERPar cette noble dame

ISOLIERVous allez être consulté.

à part

LE COMTEC'est qu'il sait tout, en vérité.

ISOLIERDites-lui que l'indifférence

ISOLIERCause, hélas! son tourment fatal.

LE COMTEJ'entends! j'entends... ce n'est pas mal.

ISOLIEREt pour guérir à l'instant même,

ISOLIERDites-lui... qu'il faut qu'elle m'aime.

LE COMTEJ'entends! j'entends... ce n'est pas mal.

LE COMTEJe lui dirai qu'il faut qu'elle aime...

À part

LE COMTEMais un autre que mon rival...

ISOLIERDites-lui bien qu'il faut qu'elle aime.

LE COMTENoble page du comte Ory,

LE COMTESerez un jour digne de lui!

Ensemble

LE COMTEVoyez donc, voyez donc le traître?

LE COMTEOser jouter contre son maître!

LE COMTEMais je le tiens, et l'on verra

LE COMTEQui de nous deux l'emportera.

ISOLIERA l'espoir je me sens renaître:

ISOLIERCe moyen est un coup de maître...

ISOLIEROui, je le tiens, et vois déjà

ISOLIERQue son pouvoir me servira.

SYSTEMSCÈNE HUITIÈME

Les précédents; la comtesse, Dame Ragonde,

toutes les femmes, sortant du château; dans le

fond, Paysans et Paysannes, Vassaux de la

comtesse, marche, etc.

apercevant Isolier

LA COMTESSEIsolier dans ces lieux!

ISOLIERSur le mal qui m'agite

ISOLIERJe venais consulter aussi le bon ermite.

LE COMTEJe dois à tous les malheureux

LE COMTEMes conseils et mes voeux.

s’ approchant du comte Ory

LA COMTESSEUne lente souffrance

LA COMTESSEMe consume en silence;

LA COMTESSEEt ma seule espérance

LA COMTESSEEst la tombe où j'avance

LA COMTESSESans peine et sans plaisir;

LA COMTESSEEt de mon âme émue

LA COMTESSEJe voudrais et ne puis bannir

LA COMTESSECette langueur qui me tue.

LA COMTESSEÔ peine horrible!

LA COMTESSEVous que l'on dit sensible,

LA COMTESSEDaignez, s'il est possible,

LA COMTESSEGuérir le mal terrible

LA COMTESSEDont je me sens mourir!

LA COMTESSEISOLIER et LE CHOEUR

LA COMTESSEAh! par vôtre science

LA COMTESSEDissipez sa douleur.

LA COMTESSEFaut-il mourir de ma souffrance?

LE CHOEURAh! que vôtre puissance

LE CHOEURLui rende le bonheur.

à part, au comte

ISOLIERVous avez entendu sa touchante prière!

ISOLIERVoici le vrai moment, parlez pour moi, bon père!

à la comtesse

LE COMTEJe puis guérir vos maux,

LE COMTESi vous croyez à ma science:

LE COMTEIls viennent de l'indifférence

LE COMTEQui laisse vôtre coeur dans un fatal repos.

LE COMTEEt pour renaître à l'existance,

LE COMTEIl faut aimer, former de nouveaux noeuds.

LA COMTESSEHélas! je ne le peux.

LA COMTESSENaguère encor d'un éternel veuvage

LA COMTESSEMon coeur fit le serment.

LE COMTELe ciel vous en dégage.

LE COMTEIl ordonne que de vos jours

LE COMTELa flamme se ranime au flambeau des amours.

LA COMTESSESurprise extrême!

LA COMTESSELe ciel lui-même

LA COMTESSEVient par sa voix me ranimer!

À part

LA COMTESSEToi, pour qui je soupire,

LA COMTESSEToi, cause d'un martyre

LA COMTESSEQue je n'osais exprimer,

LA COMTESSEIsolier, je puis donc t'aimer!

LA COMTESSEJe puis t'aimer et te le dire!

LA COMTESSEAh! bon ermite, que mon coeur

LA COMTESSEVous doit de reconnaissance!

LA COMTESSEPar vos talents, vôtre science

LA COMTESSEVous m'avez rendu le bonheur.

LA COMTESSEISOLIER et LE CHOEUR

à part

LA COMTESSEOui, sa douce parole

LA COMTESSESemble la ranimer;

LA COMTESSELe mal qui la désole

LA COMTESSECommence à se calmer.

LE CHOEURLes belles affligées

LE CHOEURPar lui sont protégées...

LE CHOEURPar lui, par ses discours,

LE CHOEURLes belles affligées

LE CHOEURSe consolent toujours.

bas, au comte

ISOLIERC'est bien... je suis content.

LE COMTEEncore un mot, de grâce.

À demi voix

LE COMTED'un grand péril qui vous menace

LE COMTEJe dois vous avertir!... il faut vous défier...

LA COMTESSEDe qui?

à voix basse

LE COMTEDe ce jeune Isolier.

LA COMTESSEÔ ciel!

de même

LE COMTESongez qu'il est le page

LE COMTEDe ce terrible comte Ory.

LE COMTEDont les galants exploits...

LE COMTEMais ici... devant lui,

LE COMTEJe n'oserais en dire davantage.

LE COMTEEntrons dans ce castel.

LA COMTESSEMon coeur en a frémi!

Au comte

LA COMTESSEVenez, ô mon sauveur!... ô mon unique appui!

(Elle prend le comte par la main, et va l'entraîner

dans le château.

Toutes les dames les suivent. Le

comte Ory a déjà mis le pied sur le pont-levis, et, en

raillant Isolier, fait un geste de joie. En ce moment

entre le gouverneur, suivi de tous les chevaliers

de son escorte).

SYSTEMSCÈNE NEUVIÈME

Les précedénts, le gouverneur, chevaliers, etc.

LA COMTESSELES CHEVALIERS et LE GOUVERNEUR

LA COMTESSENous saurons bien le reconnaître.

LA COMTESSEAvançons...

(Apercevant Raimbaud qui est en paysan).

LA COMTESSEQu'ai-je vu!... c'est Raimbaud,

LA COMTESSELe confident, l'ami de notre maître!

RAIMBAUDTaisez-vous donc, ne dites mot.

LE GOUVERNEURPlus de doute, plus de mystère,

Montrant l'ermite

LE GOUVERNEURC'est Monseigneur! c'est lui!

à voix basse

LE COMTEMisérable! crains ma colère.

s'inclinant

TOUS LES CHEVALIERSC'est le comte Ory!

(s'éloignant avec effroi,

et se réfugiant dans un coin)

TOUTESLe comte Ory!

s'avançant avec indignation

PAYSANSLe comte Ory!

LE COMTEEh bien! oui... le voici.

QUATUOR DICESIMOCiel! ô terreur! ô trouble extrême!

QUATUOR DICESIMOQuel indigne stratagème!

QUATUOR DICESIMOMon coeur

QUATUOR DICESIMOEn frémit d'horreur.

bas, à Raimbaud

LE COMTEÔ dépit extrême!

LE COMTELorsque j'étais sûr du succès,

LE COMTEC'est notre gouverneur lui-même

LE COMTEQui vient déjouer mes projets.

LE GOUVERNEURPour vous, et de la part d'un père qui vous aime,

LE GOUVERNEURJ'apporte cet écrit qu'il remit à ma foi.

LE GOUVERNEURLisez.

LE COMTEEh! lis toi-même;

LE COMTED'un chevalier est-ce l'emploi?

lisant

LE GOUVERNEUR"La croisade est finie,

LE GOUVERNEUREt dans notre patrie

LE GOUVERNEURTous nos preux chevaliers vont bientôt revenir".

avec joie

TOUTESLa croisade est finie,

TOUTESEt dans notre patrie

TOUTESTous nos maris vont enfin revenir.

lisant

LE GOUVERNEUR"Mon fils, pour mieux fêter des guerriers que j'honore,

LE GOUVERNEURJe veux qu'auprès de moi vous brilliez à ma cour...

LE GOUVERNEURMais venez... hàtez-vous; car la deuxième aurore

LE GOUVERNEURPeut-être dans ces lieux les verra de retour".

Ensemble

LE CHOEURQuoi! demain?... ô bonheur extrême!

LE CHOEURNos maris vont revenir!

LE COMTEQuoi! demain?... ô dépit extrême!

LE COMTELeurs maris vont revenir!

bas

RAIMBAUDOui, Monseigneur, il faut partir;

À

RAIMBAUDvôtre père il faut obéir.

LE COMTEIl n'est pas temps... un dernier stratagème

LE COMTEPeut encor nous servir.

LE COMTEDAME RAGONDE et LES FEMMES

au comte Ory

LE COMTEAdieu vous dis, ô noble comte,

LE COMTESoyez plus heureux désormais.

à part

LE COMTESachons venger ma honte

LE COMTEPar de nouveaux succès.

Bas, à Raimbaud

LE COMTEUn jour encor nous reste, Sachons en profiter.

bas

RAIMBAUDQuoi! ce retour funeste...

LE COMTENe saurait m'arrêter.

Ensemble.

LE COMTELE COMTE et ses COMPAGNONS

LE COMTEBeauté qui ris de ma souffrance,

LE COMTEBientôt nous nous reverrons;

LE COMTEJe veux qu'une douce vengeance

LE COMTEVienne réparer mes affronts.

LE COMTELA COMTESSE et ses FEMMES

LE COMTEMon coeur renaît à l'espérance.

LE COMTELe ciel que nous implorons,

LE COMTESaurait encor, dans sa clémence,

LE COMTENous soustraire à d'autres affronts.

montrant le comte Ory

ISOLIERObservons tout avec prudence;

ISOLIERSuivons ses pas et voyons

ISOLIERSi par quelque autre extravagance

ISOLIERIl songe à venger ses affronts.

SYSTEMACTE DEUXIÈME

La chambre à coucher de la comtesse. Deux

portes latérales; porte au fond. À gauche, un lit

de repos, et une table sur laquelle brûle une

lampe. À droite, une croisée au premier plan.

SYSTEMSCÈNE PREMIÈRE

La comtesse, Dame Ragonde, Dames de la suite de la

comtesse groupées différemment et occupées à des

ouvrages de femmes.

LE CHOEURDans ce séjour calme et tranquille

LE CHOEURS'écoulent nos jours innocents;

LE CHOEUREt nous bravons dans cet asile

LE CHOEURLes entreprises des méchants.

assise et brodant une écharpe

LA COMTESSEJe tremble encore quand j'y pense;

LA COMTESSEQuel homme que ce comte Ory!

LA COMTESSEDe la vertu, de l'innocence

LA COMTESSEC'est le plus cruel ennemi.

DAME RAGONDEC'est le nôtre... Dieu! quelle audace!

DAME RAGONDED'un saint homme prendre la place!

DAME RAGONDEEt me promettre mon mari!

LA COMTESSEPar bonheur nous pouvons sans crainte

LA COMTESSELe défier dans cette enceinte,

LA COMTESSEQui nous protège contre lui.

Ensemble

LA COMTESSEDans ce séjour calme et tranquille

LA COMTESSES'écoulent nos jours innocents;

LA COMTESSEEt nous bravons dans cet asile

LA COMTESSELes entreprises des méchants.

(L'orage qui a commencé à gronder pendant la reprise

du choeur précédent se fait entendre en ce moment avec

plus de force).

effrayées

TOUTESEcoutez!... le ciel gronde.

LA COMTESSEOui, la grêle et la pluie

LA COMTESSEEbranlent les vitraux de ce noble castel.

DAME RAGONDENous sommes à l'abri!... que je rends grâce au ciel!

LA COMTESSEEt moi, lorsque l'orage éclate avec furie,

LA COMTESSEAu fond du coeur combien je plains

LA COMTESSELe sort des pauvres pèlerins!

(En ce moment on entend au dehors,

au-dessous de la croisée à droite.)

LA COMTESSENoble châtelaine,

LA COMTESSEVoyez notre peine;

LA COMTESSEEt dans ce domaine,

LA COMTESSEDame de bauté,

LA COMTESSEPour fuir la disgrâce

LA COMTESSEDont on nous menace,

LA COMTESSEDonnez-nous, par grâce,

LA COMTESSEL'hospitalité.

LA COMTESSEVoyez qui ce peut-être, et qui frappe à cette heure.

LA COMTESSEJamais le malheureux qui vient nous supplier

LA COMTESSEN'a de cette antique demeure

LA COMTESSEImploré vainement le toit hospitalier.

(Dame Ragonde sort).

(La comtesse et les autres dames chantent le choeur

suivant; et en même temps on reprend en dehors

celui qu'on a déjà entendu. L'orage redouble).

ENSEMBLE LES FEMMESGrand Dieu! dans ta bonté suprême,

ENSEMBLE LES FEMMESApaise cet orage affreux!

ENSEMBLE LES FEMMESEn ce moment l'époux que j'aime

ENSEMBLE LES FEMMESEst peut-être aussi malheureux.

LA COMTESSEGrand Dieu! dans ta bonté suprême,

LA COMTESSEApaise cet orage affreux!

LA COMTESSEEn ce moment celui que j'aime

LA COMTESSEEst peut-être aussi malheureux.

LE CHOEURNoble châtelaine,

LE CHOEURVoyez notre peine;

LE CHOEUREt dans ce domaine,

LE CHOEURDame de beauté,

LE CHOEURPour fuir la disgràce

LE CHOEURDont on nous menace,

LE CHOEURDonnez-nous, par grâce

LE CHOEURL'hospitalité.

SYSTEMSCÈNE DEUXIÈME

Les précédents, Dame Ragonde.

d'un air agité

DAME RAGONDEQuand tomberont sur lui les vengeances divines?

DAME RAGONDEQuelle horreur!

TOUTESQu'avez-vous?

DAME RAGONDEDieu! quel crime inouï!

LA COMTESSEMais qu'est-ce donc?

DAME RAGONDEEncore un trait du comte Ory.

DAME RAGONDEDe malheureuses pèlerines

DAME RAGONDEQui, fuyant sa porsuite, et cherchant un abri,

DAME RAGONDEPour la nuit demandent un asile.

LA COMTESSEQue nos secours leur soient offerts!

DAME RAGONDEJ'ai prévenu vos voeux! ce soin m'était facile.

DAME RAGONDEOn aime à compatir aux maux qu'on a soufferts...

LA COMTESSECes dames sont-elles nombreuses?

DAME RAGONDEQuatorze.

LA COMTESSEC'est beaucoup!

DAME RAGONDEMais quel air! quel maintien!

LA COMTESSELeur âge?

DAME RAGONDEQuarante ans.

LA COMTESSELeurs figures?

DAME RAGONDEAffreuses!

DAME RAGONDECe comte Ory n'a peur de rien.

DAME RAGONDEJe les ai fait entrer au parloir en silence.

DAME RAGONDEElles tremblant encor de froid et de frayeur.

DAME RAGONDEL'une d'elles pourtant, dans sa reconnaissance,

DAME RAGONDEDe vous voir un istant demande le faveur.

DAME RAGONDEMais c'est elle, je pense:

DAME RAGONDEElle approche.

LA COMTESSEC'est bien.

LA COMTESSELaissez-nous un instant.

(au comte Ory, qui paraît en

pèlerine et les yeux baissés)

DAME RAGONDEEntrez, ne craignez rien.

(Toutes les dames sortent).

LA COMTESSERagonde avait raison, quel modeste maintien!

SYSTEMSCÈNE TROISIÈME

La comtesse, Le comte Ory.

Duo

LE COMTEAh! quel respect, Madame,

LE COMTEPour vos vertus m'enflamme:

LE COMTESouffrez que de mon âme

LE COMTEJ'exprime ici l'ardeur!

LE COMTENous vous devons l'honneur.

LA COMTESSEJe suis heureuse et fière

LA COMTESSED'avoir d'un téméraire

LA COMTESSEDéjoué les projets!

LA COMTESSEJe suis heureuse et fière

LA COMTESSED'avoir à sa colère

LA COMTESSEDérobé tant d'attraits!

LE COMTEAh! dans mon coeur charmé de tant de grâce,

LE COMTENe craignez pas que rien efface

LE COMTELe souvenir de vos bienfaits.

Prenant sa main

LE COMTEPar cette main, je le jure à jamais.

LA COMTESSEQue faites-vous?

LE COMTEDe ma reconnaissance,

LE COMTEQuoi! l'excès vous offense!

LE COMTEAh! sans vôtre assistance,

LE COMTEHélas! lorsque j'y pense...

LE COMTEQuel était notre sort!...

LE COMTEJe tremble encor!...

avec bonté, et lui tendant la main

LA COMTESSECalmez le trouble de vôtre âme.

pressant sa main sur ses lèvres

LE COMTEAh! Madame!

souriant

LA COMTESSEQuel excès de frayeur!

LE COMTEIl fait battre mon coeur.

Ensemble

LA COMTESSEAh! vous pouvez sans crainte

LA COMTESSEBraver le comte Ory.

LA COMTESSEIci, dans cette enceinte,

LA COMTESSEOn peut rire de lui.

à part

LE COMTEMême dans cette enceinte,

LE COMTECraignez le comte Ory.

Haut

LE COMTEOn le dit téméraire.

LA COMTESSEJe brave sa colère.

LE COMTEOn prétend qu'il vous aime.

LA COMTESSELui!... Quelle audace extrême!

À

LE COMTEvos genoux

LE COMTES'il implorait sa grâce,

LE COMTEMadame, que feriez-vous?

LA COMTESSED'une pareille audace

LA COMTESSELa honte et le mépris

LA COMTESSESeraient le prix.

Ensemble

LA COMTESSELe téméraire

LA COMTESSEQui croit nous plaire,

LA COMTESSEEn vain espère

LA COMTESSEÊtre vainqueur;

LA COMTESSEMoi je préfère

LA COMTESSEL'amant sincère

LA COMTESSEQui sait nous taire

LA COMTESSESa tendre ardeur...

LA COMTESSEMais on doit rire

LA COMTESSEDu faux délire

LA COMTESSEEt du martyre

LA COMTESSED'un séducteur.

LE COMTEBeauté si fière,

LE COMTEPrude sévère,

LE COMTEBientôt j'espère

LE COMTEToucher ton coeur;

LE COMTEJe ris d'avance

LE COMTEDe sa défense;

LE COMTELa résistance

LE COMTEEst de rigueur...

LE COMTEPuis l'heure arrive

LE COMTEOù la captive,

LE COMTEFaible et plaintive,

LE COMTECède au vainqueur.

LA COMTESSEVoici vos compagnes fidèles.

se reprenant

LE COMTEJe les entends... ce sont eux... ce sont elles!

À part et regardant par le fond

LE COMTEMes chevaliers! sous ces humbles habits!

montrant une table qu'on a apportée à la fin du duo

LA COMTESSEJ'ordonne qu'on vous serve et du lait et des fruits.

LE COMTEQuelle bonté céleste!

(Il baise avec respect la main de la comtesse,

qui sort en le regardant avec intérêt. Le comte

la suit quelque temps des yeux; puis il dit

en montrant la table)

LE COMTEL'ordinaire est frugal et le repas modeste

LE COMTEPour d'aussi nobles appétits.

SYSTEMSCÈNE QUATRIÈME

Le comte, le gouverneur, onze chevaliers.

Il sont vétus d'une pèlerine qui est entrouverte,

et laisse apercevoir leurs habits de chevaliers.

LE CHOEURAh! la bonne folie!

LE CHOEURC'est charmant, c'est divin!

LE CHOEURLe plaisir nous convie

À

LE CHOEURce joyeux festin.

LE COMTEL'aventure est jolie,

LE COMTEN'est-il pas vrai... monsieur le gouverneur?

LE GOUVERNEURJe pense comme Monseigneur.

LE GOUVERNEURMais si le duc...

LE COMTEMon père...

LE GOUVERNEURApprend cette folie,

LE GOUVERNEURMa place m'est ravie!

LE GOUVERNEURIl faudra prendre garde.

LE COMTEEh! mais, c'est ton emploi;

LE COMTETu veilleras pour nous, et nous rirons pour toi.

LE COMTERien ne nous manquera, je pense;

LE COMTECar sagement j'ai su choisir

LE COMTEMes compagnons, pour le plaisir,

LE COMTEMon gouverneur pour la prudence.

LE GOUVERNEURQui peut vous inspirer pareille extravagance?

LE COMTEC'est mon page Isolier... mon rival.

LE GOUVERNEURL'imprudent!

LE COMTEQui, ne connaissant point l'objet de ma tendresse,

LE COMTEM'a suggéré lui-même un tel déguisement

LE COMTEPour mieux enlever sa maîtresse.

LE GOUVERNEUREt le ciel le punit.

LE COMTEEn me récompensant.

LE CHOEUROh! la bonne folie!

LE CHOEURC'est charmant, c'est divin!

LE CHOEURLe plaisir nous convie

À

LE CHOEURce joyeux festin.

(Ils se mettent à table).

LE GOUVERNEUREh! mais, quelle triste observance!

LE GOUVERNEURRien que du laitage et des fruits.

LE COMTEC'est le repas de l'innocence, Mesdames.

LE GOUVERNEURPoint de vin!

SYSTEMSCÈNE CINQUIÈME

Les précédents, Raimbaud, tenant un panier sous son

manteau de pèlerine.

RAIMBAUDEn voici, mes amis.

se levant

TOUSC'est Raimbaud!

RAIMBAUDEn héros j'ai tenté l'aventure,

RAIMBAUDEt je viens avec vous partager ma capture.

Air

RAIMBAUDDans ce lieu solitaire,

RAIMBAUDPropice au doux mystère,

RAIMBAUDMoi, qui n'ai rien à faire,

RAIMBAUDJe m'étais endormi.

RAIMBAUDDans mon âme indécise,

RAIMBAUDCertain goût d'entreprise

RAIMBAUDQue l'exemple autorise

RAIMBAUDVient m'éveiller aussi.

RAIMBAUDC'est le seul moyen d'être

RAIMBAUDDigne d'un pareil maître,

RAIMBAUDEt je veux reconnaître

RAIMBAUDCe manoir en détail!

RAIMBAUDJe pars... Je m'oriente;

À

RAIMBAUDmes yeux se présente

RAIMBAUDUne chambre élégante,

RAIMBAUDC'est celle du travail.

RAIMBAUDUne harpe jolie...

RAIMBAUDDe la tapisserie;

RAIMBAUDPrès d'une broderie

RAIMBAUDJ'aperçois un roman!

RAIMBAUDMême en une chambrette,

RAIMBAUDJ'ai, dans une cachette,

RAIMBAUDCru voir l'historiette

RAIMBAUDDu beau Tyran-le-Blanc!

RAIMBAUDMarchant à l'aventure

RAIMBAUDSous une voûte obscure,

RAIMBAUDJe vois une ouverture...

RAIMBAUDC'est un vaste cellier,

RAIMBAUDDont l'étendue immense

RAIMBAUDEt la bonne apparence

RAIMBAUDAttestaient la prudence

RAIMBAUDDu sir de Formoutier,

RAIMBAUDArsenal redoutable,

RAIMBAUDQui fait qu'on puise à table

RAIMBAUDUn courage indomptable

RAIMBAUDContre le Sarrasin.

RAIMBAUDArmée immense et belle,

RAIMBAUDD'une espèce nouvelle,

RAIMBAUDPlus à craindre que celle

RAIMBAUDDu sultan Saladin...

RAIMBAUDPrès des vins de Touraine,

RAIMBAUDJe vois ceux d'Aquitaine,

RAIMBAUDEt ma vue incertaine

RAIMBAUDS'égare en les comptant.

RAIMBAUDLà, je vois l'Allemagne;

RAIMBAUDIci, brille l'Espagne;

RAIMBAUDLà, frémit le champagne

RAIMBAUDDu joug impatient.

RAIMBAUDJ'hésite... ô trouble extrême!

RAIMBAUDÔ doux péril que j'aime!

RAIMBAUDEt seul, avec moi-même,

RAIMBAUDContre tant d'ennemis,

RAIMBAUDAu hasard, je m'élance.

RAIMBAUDSans compter je commence;

RAIMBAUDJ'attaque avec vaillance,

À

RAIMBAUDla fois vingt pays.

RAIMBAUDQuelle conquête

RAIMBAUDPour moi s'apprête!...

RAIMBAUDMais je m'arrête,

RAIMBAUDJ'entends du bruit.

RAIMBAUDQuelqu'un s'avance,

RAIMBAUDVers moi s'élance!

RAIMBAUDOn me poursuit.

RAIMBAUDLes échos en frémissent,

RAIMBAUDLes voûtes retentissent,

RAIMBAUDEt moi, je fuis soudain.

RAIMBAUDMais, que m'importe?

RAIMBAUDGaîment j'emporte

RAIMBAUDToute ma gloire et mon butin.

ôtant les bouteilles du panier

TOUSPartageons son butin!

TOUSQu'il avait de bon vin

TOUSLe seigneur châtelain!

TOUSPendant qu'il fait la guerre

TOUSAu Turc, au Sarrasin;

À

TOUSsa santé si chère

TOUSBuvons ce jus divin.

TOUSBuvons, buvons jusqu'à demain.

TOUSQuelle douce ambroisie!

TOUSCélébrons tour à tour

TOUSLe vin et la folie,

TOUSLe plaisir et l'amour.

LE COMTEOn vient... c'est la tourière!...

LE COMTESilence! taisez- vous!

LE COMTEMettez-vous en prière,

LE COMTEOu bien c'est fait de nous.

SYSTEMSCÈNE SIXIÈME

Les précédents, Dame Ragonde, traversant le

théâtre et examinant si les pèlerines n'ont

besoin de rien.

(fermant leur pèlerine, et cachant leur bouteille,

sans avoir l'air de voir Ragonde)

TOUS LES CHEVALIERSModèle d'innocence

TOUS LES CHEVALIERSEt de fidélité,

TOUS LES CHEVALIERSQue le ciel récompense

TOUS LES CHEVALIERSVôtre hospitalité!

TOUS LES CHEVALIERSAh! que le ciel vous récompense!

(Ragonde les regarde d'un air attendri, lève

les yeux au ciel, et s'éloigne).

RAIMBAUDElle a disparu,

RAIMBAUDRéparons bien le temps perdu.

LE GOUVERNEURDe crainte encore peut-être

LE GOUVERNEURQu'on n'arrive soudain,

LE GOUVERNEURFaisons bien disparaître

LE GOUVERNEURLes traces du butin.

(Il boit).

TOUSBuvons, buvons, soudain!...

TOUSQu'il avait de bon vin,

TOUSLe seigneur châtelain!

TOUSPendant qu'il fait la guerre

TOUSAu Turc, au Sarrasin;

TOUSÀ sa santé si chère

TOUSBuvons ce jus divin.

TOUSBuvons, buvons jusqu'à demain.

TOUSQuelle douce ambroisie!

TOUSCélébrons tour à tour

TOUSLe vin et la folie,

TOUSLe plaisir et l'amour.

LE COMTEMais on vient encore... silence!

SYSTEMSCÈNE SEPTIÈME

Les précédents, la comtesse, Dame Ragonde,

plusieurs femmes, portant des flambeaux.

feignant de ne pas les voir

TOUSModèle d'innocence

TOUSEt de fidélité,

TOUSQue le ciel récompense

TOUSVôtre hospitalité!

à part, aux autres femmes

LA COMTESSEQuel doux ravissement! combien je les admire!

Haut

LA COMTESSEDu repos voici le moment.

LA COMTESSEQue chacune de vous,

LA COMTESSEMesdames, se retire

LA COMTESSEDans son appartement.

LE COMTEAdieu, noble comtesse... ah! si le ciel m'entend,

LE COMTEBientôt viendra l'instant peut-être,

LE COMTEOù pourrai vous faire connaître

LE COMTECe qu'éprouve pour vous mon coeur reconnaissant.

TOUSModèle d'innocence

TOUSEt de fidélité,

TOUSQue le ciel récompense

TOUSVôtre hospitalité!

(Le comte et les chevaliers prennent les flambeaux

des mains des dames, et se retirent).

SYSTEMSCÈNE HUITIÈME

La comtesse, Dame Ragonde, quelques autres dames.

(commençant à défaire son voile).

LA COMTESSEOui, c'est une bonne oeuvre, et qui, dans notre zèle,

Écoutant

LA COMTESSEDoit nous porter bonheur. On sonne à la tourelle,

LA COMTESSEQui vient encore?

regardant par la fenêtre

DAME RAGONDEUn page.

LA COMTESSEUn page dans ces lieux,

LA COMTESSEDont l'enceinte est par nous aux hommes interdite!

LA COMTESSEJe veux savoir quel est l'audacieux...

SYSTEMSCÈNE NEUVIÈME

Les précédents, Isolier, et les autres femmes.

ISOLIERC'est moi, belle cousine, et point je ne mérite

ISOLIERLe fier courroux qui brille en vos beaux yeux.

LA COMTESSEQui vous amène ici?

ISOLIERLe duc mon maître.

ISOLIERIl m'a chargé de vous faire connaître

ISOLIERQue les preux chevaliers...

DAME RAGONDEParlez, mon coeur frémit.

ISOLIERQu'on attendait demain, arrivent cette nuit.

TOUTESQuoi! nos maris... bonté divine!...

ISOLIERSeront de retour à minuit.

ISOLIEROui, dans l'ardeur qui les domine,

ISOLIERIls veulent en secret vous surprende ce soir.

TOUTESAh! cet heureux retour comble tout notre espoir!

ISOLIERLe duc le croit aussi; mais il pense en son âme

ISOLIERQu'un mari bien prudent prévient toujours sa femme,

ISOLIERUn bonheur trop subit peut-être dangereux.

DAME RAGONDEQuoi! nos maris enfin reviennent en ces lieux!

DAME RAGONDEAh! le ciel les devait à nos vives tendresses.

DAME RAGONDEJe cours en prévenir nos aimables hôtesses.

l'arretant

ISOLIEREt qui donc?

DAME RAGONDEQuatorze vertus...

DAME RAGONDEQue le comte Ory, vôtre maître,

DAME RAGONDEPoursuivait.

ISOLIERDe terreur tous mes sens sont émus.

ISOLIERAchevez... ce sont peut-être

ISOLIERDes pèlerines?

DAME RAGONDEOui, vraiment.

ISOLIERC'est fait de nous... Sous ce déguisement

ISOLIERVous avez accueilli le comte Ory lui même,

ISOLIEREt tous ses chevaliers.

TOUTESÔ ciel!

LA COMTESSETerreur extrême!

DAME RAGONDEQue dire à mon mari, trouvant en ses foyers

DAME RAGONDESa chaste épouse avec quatorze chevaliers?

TOUTESHélas! à quel péril sommes-nous réservées?

ISOLIERUne heure seulement, et vous êtes sauvées.

ISOLIEROn va nous secourir... il faut gagner du temps.

TOUTESHélas! hélas! je tremble!

LA COMTESSEPlus terrible à lui seul que les autres ensemble,

LA COMTESSELe comte Ory... le voici... je l'entends.

(Toutes les dames s'enfuient en poussant un grand cri.

Isolier va soufer la lampe qui est sur le guéridon,

puis, s'enveloppant du voile que la comtesse vient

de quitter, il se place sur le canapé, et fait signe

à la comtesse de s'approcher de lui).

SYSTEMSCÈNE DIXIÈME

Isolier, assis sur le canapé; La comtesse, debout,

s'appuyant prés de lui; le comte, sor tant de sa chambre.

La nuit est complète.

Trio

LE COMTEÀ la faveur de cette nuit obscure,

LE COMTEAvançons-nous, et sans la réveiller,

LE COMTEIl faut céder au tourment que j'endure;

LE COMTEAmour me berce, et ne puis sommeiller.

Ensemble

LA COMTESSEAh! sa seule présence

LA COMTESSEFait palpiter mon coeur;

LA COMTESSELa nuit et le silence

LA COMTESSERedoublent ma frayeur.

ISOLIERDe crainte et d'espérance

ISOLIERJe sens battre mon coeur.

ISOLIERLa nuit et le silence

ISOLIERRedoublent son erreur.

LE COMTED'amour et d'espérance

LE COMTEJe sens battre mon coeur;

LE COMTEEt sa seule présence

LE COMTEEst pour moi le bonheur.

bas, à la comtesse

ISOLIERParlez-lui.

LA COMTESSEQui va là?

LE COMTEC'est moi: c'est soeur Colette.

LE COMTESeule, et dans cette chambre où je ne peux dormir,

LE COMTETout me trouble, et tout m'inquiète.

LE COMTEJ'ai peur... permettez-moi... près de vous... de venir.

LE COMTEISOLIER et LA COMTESSE

à part

LE COMTEAh! quelle perfidie!

avançant près d'Isolier

LE COMTEÔ moments pleins de charmes!

LE COMTEQuand on est deux, on a moins peur.

à part

ISOLIEROui, lorsqu'on est deux.

prenant la main d'Isolier

LE COMTEAh! je n'ai plus d'alarmes.

LA COMTESSEQue faites-vous?

pressant la main d'Isolier

LE COMTEPour moi plus de frayeur!

LE COMTEQuand cette main est sur mon coeur.

à part, et riant

LA COMTESSEIl presse ma main sur son coeur.

bas, à la comtesse

ISOLIERBeauté sévère, Laissez- le faire;

ISOLIERSon bonheur ne vous coûte rien.

à part

LE COMTEGrand Dieu! quel bonheur est le mien!

Ensemble

LE COMTED'amour et d'espérance

LE COMTEJe sens battre mon coeur;

LE COMTEAmour, par ta puissance,

LE COMTEAchève mon bonheur.

LA COMTESSEAh! sa seule présence

LA COMTESSEFait palpiter mon coeur;

LA COMTESSELa nuit et le silence

LA COMTESSERedoublent ma frayeur.

ISOLIERDe crainte et d'espérance

ISOLIERJe sens battre mon coeur;

ISOLIERSachons avec prudence

ISOLIERProlonger son erreur.

LA COMTESSEMaintenant, je vous en supplie,

LA COMTESSESoeur Colette, rentrez chez vous.

à Isolier

LE COMTEVous quitter... c'est perdre la vie...

LE COMTEOui, je demeure à vous genoux.

à part) (Haut

LA COMTESSEJe tremble. Ô ciel! que faites-vous?

LE COMTESachez le feu qui me dévore!

LE COMTEC'est un amant qui vous implore.

LA COMTESSEAh! grand Dieu! quelle trahison!

LE COMTEL'amour qui trouble ma raison

LE COMTEDoit me mériter mon pardon.

À Isolier qui veut se lever

LE COMTENe m'ôtez point, je la réclame,

LE COMTECette main que ma vive flamme...

LA COMTESSEAh! comme vous me pressez!

LA COMTESSELaissez-moi.

embrassant Isolier

LE COMTEVrai Dieu! Madame,

LE COMTEPeut-on vous aimer assez?

(En ce moment on entend sonner la cloche, et un bruit

de clairons retentit à la porte du château. Les femmes

de la comtesse se précipitent dans l'appartement

en tenant des flambeaux).

LE COMTEÔ ciel! quoi est ce bruit?

jetant son voile

ISOLIERL'heure dé la retraite.

ISOLIERCar il faut partir, Monseigneur.

le reconnaissant

LE COMTEC'est mon page Isolier!

ISOLIERCelui que soeur Colette

ISOLIEREmbrassait avec tant d'ardeur.

LE COMTEJe suis trahi! crains ma colère!

ISOLIERCraignez celle de mon père!

ISOLIERIl arrive dans ce castel.

ISOLIEREntendez-vous ce cris de joie?

LE COMTEÔ ciel!

SYSTEMSCÈNE ONZIÈME

Les précédents; le gouverneur, Raimbaud,

compagnons du comte Ory, en habits

de chevaliers, et paraissant à la grille à droite.

LE CHOEURAh! quelle perfidie!

LE CHOEURNous sommes tous

LE CHOEURSous les verrous;

LE CHOEURDélivrez-nous!

LE COMTEJe suis captif ainsi que vous.

LA COMTESSEVous qui faites la guerre aux femmes,

LA COMTESSEVous voilà donc nos prisonniers!

LE COMTEOui, nous sommes vaincus! à vos pieds, nobles dames,

LE COMTEJe demande merci pour tous mes chevaliers.

LE COMTEPour leur rançon qu'exigez-vous?

LA COMTESSEUn gage.

LA COMTESSEVôtre départ!... Évitez le courroux

LA COMTESSEDe nos maris.

ISOLIERPar un secret passage

ISOLIERJe vais guider vos pas, et vôtre page

ISOLIERFermera la porte sur vous.

LE COMTEC'est lui qui nous a jouées tous.

LA COMTESSEÉcoutez ces chants de victoire...

LA COMTESSECe sont de braves chevaliers

LA COMTESSEQue l'amour ainsi que la gloire

LA COMTESSEOn ramenés dans leurs foyers.

LA COMTESSELE COMTE et ses COMPAGNONS

LA COMTESSEÀ l'hymen cédons la victoire,

LA COMTESSEEt qu'il rentre dans ses foyers.

LA COMTESSEQuittons ces lieux hospitaliers.

(Isolier ouvre à gauche une porte secrète, par laquelle

le comte Ory et ses chevaliers disparaissent.

En ce moment s'ouvrent les portes du fond.

Le duc et les chevaliers revenant de la Palestine entrent,

précédés de leurs écuyers, qui portent des étendards

et des faisceaux d'armes. Dame Ragonde et les autres

femmes se précipitent dans les bras de leurs maris,

et la comtesse dans ceux de son frère: puis Isolier

va baiser la main du comte de Formeutiers, qui

le relève et l'embrasse Pendant le choeur suivant).

LE CHOEURHonneur aux fils de la victoire,

LE CHOEURHonneur aux braves chevaliers,

LE CHOEURQue l'amour ainsi que la gloire

LE CHOEUROnt ramenés dans leurs foyers!

à son mari

DAME RAGONDESeules, dans ce séjour, nous vivions d'espérance,

DAME RAGONDEAttendant le retour de nos preux chevaliers!

DAME RAGONDEEt nous n'avons reçu, pendant cinq ans d'absence,

DAME RAGONDEAucun homme en ce lieux.

aux maris

ISOLIERVous êtes les premiers.

LE CHOEURHonneur aux fils de la victoire,

LE CHOEURHonneur aux braves chevaliers,

LE CHOEURQue l'amour ainsi que la gloire

LE CHOEUROnt ramenés dans leurs foyers!