Les nuages
C. Widor
Les nuages vont vite, vite,
Au fond du ciel couleur de fer,
Et ces faux amis m'ont tout l'air
De fuir la ville que j'habite.
Où s'envolent-ils? Ce n'est pas
Vers la merveilleuse contrée
Où ma pensée est demeurée,
En Orient, là-bas, là-bas.
En Orient les cieux sont calmes,
Les senteurs des fleurs d'oranger
Flottent dans le vent, si léger
Qu'il agite à peine les palmes.
Et sous le ciel trop doux à voir,
Je ne sais pas de place prête
Pour un pâle et triste poète
Ni pour un froid nuage noir.
Enfuyons-nous par les espaces,
Chevauchons les vents furieux
Et partons pour les sombres cieux
Qui luisent sur la mer des glaces.
Grandioses et désolés
Les caps sont noyés de ténèbres,
Les flots chantent des mots funèbres:
Écoutons-les, écouton-les!
Les grands ours blancs, au poil sauvage,
Errent affamés sur le bord
De ces muets déserts du Nord
Pour en défendre le passage.
Mais au printemps la neige en pleurs
Ruisselle des collines vertes,
Commes des blessures ouvertes
Ruisselle le sang des douleurs.
Je vois, frappé d'un sortilège,
Au clair de lune voltiger
L'essaim féerique et mensonger
Des elfes sur les perce-neige.
Et je suis amoureux des yeux
D'une Norvégienne innocente
Qui veut que mon désir consente
A ne plus fuir vers d'autres cieux.
C'est peu de dire qu'elle est blonde
Comme un soleil du mois de mai;
Comme un beau lac, vaste et calmé,
Son âme est douce, mais profonde.
Ô Norvégienne aux yeux si bleus,
Petite fille au cœur si tendre,
Parle-moi, car j'aime à t'entendre
Me dire un récit merveilleux,
Où, dans les lointains clairs et vagues,
Des ondines aux blanches mains
Se promènent sur les chemins
Tumultueux des larges vagues.