Le froid à Paris

J. Faure

Il faisait froid, le six Janvier,

Paris était gelé sur place,

Le Thermomètre Chevalier

Marquait dix degrés sous la glace.

Les employés dans leur bureau

Se chauffaient autour d'un grand poële,

Et je songeais aux porteurs d'eau,

Qui sont mouillés jusqu'à la moëlle.

Les passants, laids à faire peur,

Agitaient leurs jambes rétives

Et lançaient des flots de vapeur

A l'instar des locomotives.

Des cachenez d'un goût affreux

Laissaient voir des fronts blancs et rouges...

Et je pensais aux malheureux

Qui n'ont pas de feu dans leurs bouges.

Une élégante, au pied cambré,

Sur le sol battait la mesure,

Son corps paraissait enterré

Dans le velours et la fourrure.

Ses yeux, soleils parisiens,

Cachaient leurs rayons sous un voile...

Et je songeais aux bohémiens,

Qui couchent à la belle étoile.

Près d'un hôtel passant le soir

Je vis, se dressant sur les hanches,

Des cavaliers en habit noir

Danser avec des robes blanches;

Ils bondissaient sur les planchers

Comme des bons-hommes de liège...

Et je songeais à leurs cochers,

Qui les attendaient sur leur siège!

Je rentrai chez moi tout transi;

Mais, quel dénouement de théâtre!

L'amitié m'attendait ici,

Un bon feu pétillait dans l'atre.

A ces deux intimes foyers

S'échauffa notre causerie...

Et nous pensions aux prisonniers,

Qui sont là-bas en Sibérie!