Le fidèle Eckart

Mathieu

Alerte! au logis pressons vite le pas!

La chasse nocturne s'avance là-bas,

La chasse des Noires Sylphides...

Fuyons! on leurs lèvres boiraient sans merci

La bière qu'hélas! nous cherchons loin d'ici,

Et nous rentrerions, cruches vides.

Ainsi se parlaient les enfants soucieux.

Un vieux compagnon soudain s'offre à leurs yeux:

Fillettes, qu'on soit plus traitables!

Laissez approcher le cortège altéré;

Que qui le voudra puisse en prendre à son gré,

Et vous les rendrez favorables.

Il dit. Et voilà, tel qu'un rêve flottant,

Le choeur furibond qui survient à l'instant,

Saisit tous les pots, et de boire!

La bière épuisée, au travers de la nuit

Si prompte la chasse repart à grand bruit

Que l'oeil effrayé n'y peut croire.

Bien tristes s'en vont les enfants à leur tour,

L'honnête compère escortant leur retour:

En marche! et gaîment, les petites!

Hélas! le fouet veille, et nos cris n'y font rien!

Non, non: trêve aux pleurs! toute chose ira bien;

Mais çà, pas un mot, chattemites!

Trop dire est nuisible, et je vous le défends.

Je suis cet Eckart, protecteur des enfants,

Qu'attirent vos jeux éphémères.

Du nain merveilleux si jadis vous doutiez,

Sachez qu'en penser maintenant, et croyez

Aux graves récits de vos mères!

Enfin, non sans vrainte, on atteint le logis.

Aux mains des buveurs chaque pot est remis:

Les coups vont pleuvoir: point d'excuse:

L'un hume: "O délice! une bière de rois!"

Il verse à la ronde trois fois, quatre fois:

La cruche à tarir se refuse!

L'étrange nectar dure ainsi jusqu'au jour;

Et tous de crier en trinquant à l'entour:

"Sorcier qui nous lâche la bonde!"

Dous cape, à ces mots, rit le groupe enfantin;

Puis l'une, puis l'autre chuchote... et soudain

S'arrête la cruche féconde!

Si donc, chers amours, sans vous dire pourquoi,

Un père, un vieillard vous impose une loi,

Que nul en sa foi ne trébuche!

Et quand de parler il n'est point à propos,

Tenez, s'il se peut, votre langue en repos:

La bière alors vient dans la cruche.