Cherubin
Massenet, Jules
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Cherubin Libretto
CHÉRUBINComédie chantée en Trois Actes
CHÉRUBINPoème de MM. Francis de Croisset & Henri Cain
CHÉRUBINMusique de J. Massenet
CAST :Chérubin soprano lyrique (petite Falcon)
CAST :L'Ensoieillad soprano
CAST :Nina soprano de sentiment
CAST :La Comtesse soprano
CAST :La Baronne mezzo-soprano (comique)
CAST :Le Philosophe basse chantante ou baryton un peu grave
CAST :Le Compte baryton
CAST :Le Duc ténor trial (comique)
CAST :Le Baron baryton (comique)
CAST :Le Capitaine Ricardo 2e ténor
CAST :L'Hôtelier baryton (comique)
CAST :Un officier (très grand) basse
CHOEURSCoryphées: 6 Manolas (sop.), 6 Officiers (ténors)
CHOEURSServiteurs, Servantes, Voyageurs, Voyageuses, Seigneurs, Dames, etc.
DANSEPaysans et Paysannes
SYSTEMActe 1
Un salon (sorte de "temple d'amour")
(Le fond complètement ouvert sur la terrasse du château,
où aboutit le haut d'un escalier qui monte du parc.
Tous les serviteurs du château, hommes, femmes et la valetaille,
entourent Jacoppo, le précepteur de Chérubin (surnommé le Philosophe)
qui les harangue.)
à haute voix
LE PHILOSOPHEServantes,
3 sopranos
3 SERVANTESVoilà !
LE PHILOSOPHE... bonnes et lingères,
3 mezzo-sopranos
3 AUTRE SERVANTESVoilà !
LE PHILOSOPHEServiteurs, valets, marmitons,
3 basses, en gross voix
3 SERVITEURSVoilà !
LE PHILOSOPHEBoulangères et fromagères,
6 SERVANTESVoici! Voici! Voici! Voici!
LE PHILOSOPHECuisiniers à triple menton,
LE PHILOSOPHEQu'avez-vous préparé pour fêter votre maître,
LE PHILOSOPHECar Chérubin n'est plus un page aux cheveux blonds.
fièrement
LE PHILOSOPHEIl porte depuis hier, plus déluré qu'un reître,
LE PHILOSOPHEL'épée en bon acier qui sonne à ses talons.
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
LE PHILOSOPHEVivat! Vivat! Vivat! Vivat!
galamment
LE PHILOSOPHEDans un instant Chérubin va paraître.
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
entre eux joyeusement
LE PHILOSOPHEVivat! Dans un instant Chérubin va paraître!
LE PHILOSOPHEvivat! vivat! vivat! vivat!
LE PHILOSOPHEEntendons-nous
LE PHILOSOPHEEntendons-nous avant que de tous les côtés
LE PHILOSOPHENous arrivent ses invités.
LE PHILOSOPHEEntendons-nous!
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
très affaires
LE PHILOSOPHEAvant que de tous les côtés
LE PHILOSOPHENous arrivent ses invités.
LE PHILOSOPHEVoilà ! voilà Voilà ! voilà ! Voilà ! voilà !
3 basses, avec volubilité
LE PHILOSOPHEDindes, dindons et dindonne aux
LE PHILOSOPHEGravitent autour de nos broches.
3 ténors, avec volubilité
LE PHILOSOPHEEt la fournaise des fourneaux
LE PHILOSOPHELes dore comme des brioches.
6 servantes, répétant avec volubilité
LE PHILOSOPHELes dore, dore comme des brioches.
SERVITEURSLes dore, dore comme des brioches! des brioches!
SERVITEURSNous avons fait ratisser
SERVITEURSSarcler, émonder, tailler
SERVITEURSDe long en large, de large en long!
LES SERVANTESDans nos cuisines nous glaçâmes
LES SERVANTESDeux cents sorbets...
LES SERVANTESMille pralines!
LES SERVANTESDeux cents sorbets...
LES SERVANTESMille pralines!
LES SERVANTESDeux cents sorbets,
LES SERVANTESMille pralines!
qui, depuis un instant, s'est bouché les oreilles
LE PHILOSOPHEChut! vous m'assourdissez!
LE PHILOSOPHEVous m'assourdissez!!
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
renchérissant encore
LE PHILOSOPHEEt le parc est comme un salon!
LE PHILOSOPHEOui! le parc est comme un salon!
LE PHILOSOPHENous avons râtissé,
LE PHILOSOPHEChut! Aie!
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
LE PHILOSOPHENous avons tout taillé,
LE PHILOSOPHEDindons et dindonneaux sont
LE PHILOSOPHEcomme des brioches! des brioches! des brioches!
LE PHILOSOPHEVoilà ! voilà ! voilà !
LE PHILOSOPHEVous m'assourdissez! Vous m'assourdissez!
essayant de crier plus fort que tous afin d'être écouté
LE PHILOSOPHEMes camarades, mes braves camarades.
LE PHILOSOPHESachez l'autre motif qui vous rassemble ici.
LE PHILOSOPHEPour qu'en ce jour vous fêtiez Chérubin,
LE PHILOSOPHEfier de ses premiers grades,
LE PHILOSOPHEVotre jeune seigneur, à tous ici présents,
LE PHILOSOPHEVeut rendre un bienfaisant hommage:
LE PHILOSOPHEAux serviteurs il fait doubler les gages.
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
avec ravissement
LE PHILOSOPHEAh!
LE PHILOSOPHEEt fait remise aux paysans
LE PHILOSOPHED'un an de dîme et de fermages!
LE PHILOSOPHESERVANTES et SERVITEURS
avec une folie joie
LE PHILOSOPHEVivat! vivat! vivat! vivat! Chérubin! Chérubin!
la ronde folle s'éloigne en criant
LE PHILOSOPHEVive Chérubin!
cris prolongés; au loin, encore fort:
LE PHILOSOPHEVive Chérubin!
(Pendant que les cris s'atténuent et que le Philosophe,
sur la terrasse, écoute avec ravissement le nom de Chérubin
que ces braves gens acclament, le Comte,
le Duc et le Baron sont entrés.)
très loin
LE PHILOSOPHEVive Chérubin!
Ne pas suivre la déclamation qui se terminera avec le musique.
d'un air vexé
LE DUCVive Chérubin!
LE DUCMa parole on n'entend plus que ce cri là !
froidement
LE COMTEToute la canaille raffole de ce maudit garnement là !
ironique, au Philosophe, qui vient et qui salue.
LE BARONMes compliments, monsieur le Philosophe,
LE COMTEVotre élève est un fier vaurien!
les bras au ciel
LE DUCDilapider ainsi son bien!
LE COMTEC'est la ruine! la catastrophe!
LE PHILOSOPHEIl est généreux, voilà tout!
sèchement
LE COMTEIl est fou, monsieur, il est fou!
(Le Comte hausse les épaules et sort.
Le Philosophe reste bouche bée.)
au Duc, avec mauvaise humeur
LE BARONDire que j'ai quitté Grenade
LE BARONPour faire honneur au nouveau grade...
LE BARONDe ce petit hurluberlu.
se moquant de lui
LE DUCC'est ta femme qui l'a voulu.
d'un air contrit
LE BARONC'est ma femme qui l'a voulu!
à lui-même, d'un air vexé
LE DUCEt moi... c'est ma pupille!
à part
LE DUCPour ce galopin...
à part
LE BARONChacune s'enflamme... mais qu'il prenne garde...
LE DUC... ce vrai galopin!
accentué
LE BARONLe mari regarde, le mari regarde...
avec exagération
LE DUC... mais qu'il prenne garde...
de même
LE BARON... et s'il se hasarde...
légèrement et faisant le geste de pourfendre
LE DUC... à toi, Chérubin!
même geste que le Duc
LE BARON... à toi, Chérubin!
LE DUC... à toi, Chérubin!
LE BARON... à toi, Chérubin!
LE BARONLE DUC et LE BARON
LE BARON... à toi, Chérubin!
à part
LE PHILOSOPHEPauvre Chérubin! Pauvre Chérubin!
imitant le ton du Philosophe en le parodiant
LE DUCPauvre Chérubin!
au Philosophe sournoisement
LE BARONMais qu'il prenne garde...
LE DUCCe vrai galopin...
LE DUCMais qu'il prenne garde! à toi, Chérubin!
LE BARONLe mari regarde... le mari regarde...
LE BARONEt s'il se hasarde... à toi, Chérubin!
LE PHILOSOPHEPauvre Chérubin!
avec émotion
LE PHILOSOPHEChérubin, quelle sera ta destinée en cette vie...
(Le Duc et Le Baron, en sortant: au Philosophe,
en le lardant de coups d'épée imaginaires.)
LE PHILOSOPHELE DUC et LE BARON
LE PHILOSOPHE... à toi, Chérubin! à toi, Chérubin! à toi, Chérubin!
Ils disparaissent.
LE PHILOSOPHELorsque la gloire te viendra?
LE PHILOSOPHEObscur, si déjà l'on t'envie,
LE PHILOSOPHEHélas! qui plus tard t'aimera?
survenant, joyeuse, et s'annonçant, vivement
NINAC'est moi, Philosophe!
ravi, joignant les mains
LE PHILOSOPHEO destin!
souriant
LE PHILOSOPHEEh bien!
avec une joie intime
LE PHILOSOPHE... la voilà ta réponse.
changeant de ton, à Nina
LE PHILOSOPHEOù donc allez-vous?
contrite
NINAJe renonce à le retrouver ce matin.
malicieusement
LE PHILOSOPHENina, vous cherchez, je parie,
LE PHILOSOPHECe Chérubin!
au nom Chérubin, Nina sourit.
LE PHILOSOPHECe polisson!
au mot de polisson, Nina a un cri de surprise indigné
LE PHILOSOPHECe garnement!
révoltée
NINAAh! c'est trop fort!
faisant l'étonné
LE PHILOSOPHEOh!
furieuse, tenant tête au Philosophe
NINAIl est charmant, oui, monsieur!
NINACharmant et très brave.
NINAIl n'a pas un front soucieux,
NINAMais faut-il déjà qu'il soit grave,
NINAQuand la gaîté rit dans ses yeux!
NINAVous dites: c'est un polisson!
NINAMais je sais qu'il n'est que volage.
NINAEt d'ailleurs, il aurait raison
NINAD'avoir les défauts de son âge.
NINAOn le hait... insinuez-vous,
NINAPrenez garde, c'est par rancune,
NINACar si plus d'un en est jaloux,
avec un peu d'émotion
NINAC'est qu'il plaît sans doute à plus d'une.
très chanté
NINAIl plaît, on ne sait pas pourquoi,
NINAIl plaît dès qu'il dit quelque chose,
NINAEt quand... timide... il devient coi...
NINAIl plaît parce qu'il devient rose.
plus chaleureux
NINAPuis, c'est l'ami que je défends
plus accentué
NINAEt défendrai
plus vibrant
NINA... plus que moi-même...
Elle voit ce brave Philosophe qui, ravi, lui sourit, radieuse
NINAMais je me fâchais... suis-je enfant!
(Nina tombe toute émue dans les bras
du Philosophe qui l'embrasse.)
NINAVous l'aimez!
avec élan et affection
LE PHILOSOPHEOui, je l'aime!
NINAVous l'aimez... autant que je l'aime!... autant!
(Les deux amis de Chérubin restant ainsi un instant.
Bruyants éclats de rire se rapprochant peu à peu; apeurée.)
NINAMon tuteur!
gentil et suppliant
NINAMonsieur, devant lui oubliez ce que j'ai pu dire!
(Elle s'enfuit. Nouveau éclats de rire de Duc et du Baron
qui arrivent tous deux par l'escalier du parc.)
au fond
LE DUCC'est merveilleux!
LE BARONC'est inouï!
montrant le côté du parc en éclatant toujours de rire.
LE DUCVraiment, c'est à mourir de rire!
Les voix, les rires se rapprochent encore, puis tout à fait.
LE DUCNon. C'est trop drôle en vérité!
s'avance en riant bruyamment; se pâmant
LE BARONJe pleure, Duc.
de même
LE DUCBaron, j'en crève!
rires
légèrement stupéfié
LE PHILOSOPHEPourquoi donc cette hilarité?
Nouveau éclats de rire.
au Philosophe
LE DUCChérubin, ce fou,...
avec intention
LE DUCVotre élève...
éclats de rire
LE DUCJe ris tant que j'en dois m'asseoir...
reprenant son récit
LE DUCA fait dépêcher hier au soir
LE DUCVers Madrid, à vitesse extrême,
LE DUCUn courrier...
secoué par le rire
LE DUCpour que ce soir même...
LE DUCVienne mimer, danser ici,
LE DUCDevinez qui?
LE DUCLE DUC et LE BARON
insistant
LE DUCDevinez qui?
tremblant un peu
LE PHILOSOPHEMais... j'imagine...
LE PHILOSOPHEQuelque histrion...
LE PHILOSOPHELE DUC et LE BARON
LE PHILOSOPHENon.
LE DUCLa première ballerine
LE DUCQue toute l'Europe admira,
LE DUCLE DUC et LE BARON
LE DUCL'Ensoleillad de l'Opéra!
ignorant
LE PHILOSOPHEL'Ensoleillad?
LE PHILOSOPHELE DUC et LE BARON
LE PHILOSOPHEOui!
imitant l'Ensoleillad
LE BARONCelle qui danse comme on vole.
de même
LE DUCElle, Thaïs, Phyrné, Cypris, venir ici!
bien chanté
LE DUCSur ma parole, Chérubin est gris.
LE BARONIl est gris.
LE DUCIl est gris.
(entre et continue joyeusement la phrase du Duc
et de Baron, épanoui)
CHÉRUBINJe suis gris.
CHÉRUBINLE DUC et LE BARON
un peu gênés
CHÉRUBINLui!
ravi
LE PHILOSOPHELui!
CHÉRUBINJe suis gris!
fou de jeunesse
CHÉRUBINJe suis ivre!
CHÉRUBINC'est le soleil qui m'a grisé,
CHÉRUBINC'est le soleil, je suis ivre!
CHÉRUBINDuc, je suis si content de vivre
CHÉRUBINQue je pourrais... vous embrasser.
CHÉRUBINJ'ai dix-sept ans, cela me grise,
CHÉRUBINJ'ai dix-sept ans!
CHÉRUBINPlus de tuteur! la liberté!
avec volubilité
CHÉRUBINJe veux faire tant de bêtises
CHÉRUBINQue vous serez épouvantés!
CHÉRUBINC'est le soleil qui m'a grisé...
avec ravissement
CHÉRUBINJe suis ivre!
Il éclat de rire; avec aplomb
CHÉRUBINEnfin, je vous le dis... en toute confidence,
CHÉRUBINRegardez ce billet!
CHÉRUBINBaron! Duc! venez voir...
CHÉRUBINL'Etoile de Madrid, la reine de la Danse,
CHÉRUBINL'Ensoleillad, enfin,
triomphant
CHÉRUBINnous arrive ce soir!
suffoquant de surprise, de dépit et de colère
LE DUCNon! ce n'est pas vrai! c'est impossible!
donnant son avis avec gravité
LE BARONEt d'abord, c'est inadmissible! grotesque!
apoplectique
LE DUCC'est fou!
affirmant
CHÉRUBINC'est ainsi.
Il relit avec délices le billet de l'Ensoleillad.
(D'une voix étouffée par la colère, n'osant s'attaquer directement
à Chérubin, et s'adressant au Philosophe qui ne sait que répondre.)
LE DUCL'Ensoleillad... danser ici...
LE DUCMais c'est inouï de bêtise!
LE DUCMontrez-moi, monsieur s'il vous plaît,
LE DUCLe rideau...
persifleur
LE BARONLa rampe...
s'épongeant
LE DUCLa frise...
LE BARONLes accessoires du Ballet?
Haletant, tirant à lui le Philosophe ahuri.
LE DUCPour danser le grand pas des Alcyons rebelles,
LE DUCOù donc sont les portants, où donc sont les chandelles?
sceptique, retournant le Philosophe de son côté
LE BARONEt la trappe, monsieur, pour danser Belphégor,
LE BARONCar il faut une trappe à défaut d'un décor.
(congestionné, rouge, hors de lui. Même jeu pour le Philosophe
qui virevolte et ne sait plus à quel saint se vouer)
LE DUCEt pour mimer l'étoile éclairant les Rois Mages...
LE BARONOù comptez-vous, monsieur, accrocher vos nuages?
de la meilleure grâce du monde
CHÉRUBINOh! rassurez-vous, s'il vous plaît,
CHÉRUBINNous n'aurons pas d'apothéose,
Point de grands pas, point de ballet,
galamment
CHÉRUBINNous danserons tout autre chose.
très rythmé; dans le vieux style
CHÉRUBINNous danserons, c'est bien mieux,
CHÉRUBINEn dépit des modes nouvelles,
CHÉRUBINLes vieilles danses des aïeux.
sans respirer
CHÉRUBINJe n'en connais pas de plus belles!
CHÉRUBINNous aurons pour décor mouvant
CHÉRUBINLe feuillage où PhÅ“bé s'égare
CHÉRUBINEt, parmi la plainte du vent,
CHÉRUBINL'alerte chanson des guitares.
Point n'est besoin pour ces ballets
CHÉRUBINDe portants, de frise ou de toiles.
CHÉRUBINNous aurons le bois pour palais
CHÉRUBINEt pour chandelles les étoiles!
(Les invités de Chérubin arrivent sur la terrasse; on les voit se saluer,
se pencher sur la balustrade pour mieux voir venir filles et garçons du village;
on entend au loin le rythme des danses. Chérubin passe dans les groupes,
salué par les hommes, regardé par les femmes, baisant la main aux plus jolies.)
le plaignant
LE DUCIl est fou!
avec compassion
LE BARONLe pauvre garçon!
doucement
LE PHILOSOPHEComme sa folie a raison!
joyeux, à deux invités, désignant le lointain
LE PHILOSOPHEAccourez voir, don Sanche! les paysans!
LE PHILOSOPHEIls ont leurs habits du dimanche!
LE PHILOSOPHEIls dansent! écoutez!
allant à la Comtesse qui vient de paraître
CHÉRUBINComtesse! Enfin!
LA COMTESSETout doux!
lui baissant les mains
CHÉRUBINMa marraine! je vous adore!
troublée
LA COMTESSELe Comte arrive! Taisez-vous!
bas et vivement
CHÉRUBINNon, il ne peut nous voir encore. Tout au fond du jardin,
CHÉRUBINdans le vieux saule creux que la mousse décore j'ai glissé
CHÉRUBINce matin une lettre où je dis combien je vous adore.
émue
LA COMTESSEUne lettre!
vivement
LA COMTESSEMon époux! Taisez-vous!
(Le Comte arrive, toise Chérubin qui lui fait un beau salut.
La Comtesse s'éloigne avec son mari.)
(barrant la route à Chérubin; elle respire
des sels pour cacher son émoi.)
LA BARONNECa, venez!
s'inclinant très bas
CHÉRUBINQuoi, Baronne?
avec une compassion excessive
LA BARONNEO petit imprudent! Vous parlez bas à la Comtesse...
LA BARONNELe Comte est fort jaloux pourtant. Je tremble pour votre jeunesse...
CHÉRUBINTrop bonne!
(La Baronne s'éloigne en poussant un petit soupir attendri
et laissant Chérubin un peu étonné; puis, Chérubin se met à rire
et court à Nina qui paraît.)
très petite fille; à Chérubin
NINAAh! Chérubin, c'est mal,
NINAC'est mal... vous m'avez fait hier la promesse
NINADe m'accompagner à la messe
NINAEt l'on vous a vu à cheval!
très gentil
CHÉRUBINHélas! c'est vrai.
CHÉRUBINJe ne puis feindre.
CHÉRUBINMais puisque j'étais loin de vous
CHÉRUBINJ'ai manqué un moment très doux,
CHÉRUBINJe suis par conséquent à plaindre.
(Chérubin regarde si on le voit. Comme tous les invités
observent l'arrivée des paysans, il en profite pour essayer de prendre
un baiser à la fillette, qui l'esquive en riant et se sauve
en le menaçant gentiment du doigt.)
CHÉRUBINNINA, LA COMTESSE, LA BARONNE et LES INVITÉS
avec plaisir
CHÉRUBINLes paysans!
avec plaisir
LE PHILOSOPHEIls vont danser!
à part, désignant les paysans qui vont paraître
LE DUCDes paysans!
avec dégoût
LE BARONDes paysans!
avec satisfaction
LE PHILOSOPHELes paysans! Ils vont danser!
LE PHILOSOPHELE DUC et LE BARON
vexés
LE PHILOSOPHEIls vont danser!
LE PHILOSOPHETOUTES sauve CHÉRUBIN
LE PHILOSOPHEIls vont danser!
LE PHILOSOPHEC'est amusant!
Le Duc et le Baron, ironiques.
LE PHILOSOPHEC'est amusant!
(allant vers l'escalier du parc et s'adressant
à ses vassaux; alerte, vivant)
CHÉRUBINVenez ici, les belles filles,
CHÉRUBINVenez ici avec les gas,
CHÉRUBINCar de si loin on ne voit pas
CHÉRUBINBriller vos yeux sous vos mantilles.
Les gas et les filles envahissent la terrasse.
à part, radieux
LE PHILOSOPHEO mon Chérubin! O mon Chérubin!
LE PHILOSOPHELE DUC et LE BARON
à part, même intention
LE PHILOSOPHEDes paysans! Ils vont danser!
LES INVITÉSVive Chérubin! Vive Chérubin!
LES INVITÉSLE DUC et LE BARON
à part, levant les épaules
LES INVITÉSIl est notre hôte, il le faut bien!
lugubres
LES INVITÉSVive Chérubin!
LES INVITÉSFête Pastorale
NINALES INVITÉS et LES INVITÉS
en admiration, à Chérubin
NINABravo! Bravo! Bravo! Bravo!
NINAC'est ravissant!
NINANINA, LA COMTESSE, LA BARONNE et LES INVITÉS
NINAC'est exquis!
LES INVITÉSAdorable, cher Marquis!
LES INVITÉSC'est ravissant! Adorable! Ravissant!
Les gas et les filles sortent en menant grand bruit.
à des Dames; galamment
CHÉRUBINPour vous on a dressé les tables.
Les femmes remercient.
CHÉRUBINLE DUC et LE BARON
à eux-mêmes, réciproquement, très grognons
CHÉRUBINCe jeune homme est insupportable!
(Les Invités sortent sur un bruit joyeux de rires
et de compliments. Musique au loin.)
sopranos et mezzo-sopranos; au loin
VOIXAh! ah! ah! ah!
(De douces musiques jouent dans le parc à l'apparition
des Invités sur la terrasse. Chérubin va s'asseoir
et s'évente de son mouchoir de dentelle.)
radieux, à lui-même
LE PHILOSOPHEOn chante, on rit. Tous sont contents.
LE PHILOSOPHEA cette joie, à ce printemps,
LE PHILOSOPHEIl n'est pas d'ennui qui résiste.
Chérubin pousse un gros soupir.
LE PHILOSOPHEQuoi! Chérubin!
LE PHILOSOPHETe voilà triste.
nouveau soupir
LE PHILOSOPHETout à l'heure encor si joyeux,
affectueux
LE PHILOSOPHEPourquoi des larmes dans tes yeux...
LE PHILOSOPHEEt pourquoi, toi, si gai, fais-tu cette grimace?
avec gravité
CHÉRUBINMa gaîté, Philosophe. est toute à la surface.
stupéfié
LE PHILOSOPHEPourquoi, juste ciel!
CHÉRUBINJe ne sais!
LE PHILOSOPHEQuoi! l'on fête ton nouveau grade,
LE PHILOSOPHETu vas de succès en succès...
LE PHILOSOPHED'où te vient donc ce sombre accès?
CHÉRUBINAh! je sens que je suis malade!
LE PHILOSOPHEMalade? Je suis interdit!
CHÉRUBINOui, j'ai peur d'une catastrophe.
LE PHILOSOPHED'où souffres-tu, mon cher petit?
gentiment triste
CHÉRUBINDu coeur, mon pauvre Philosophe!
câlin, enfantin et tendre
CHÉRUBINPhilosophe, dis-moi pourquoi
CHÉRUBINMon coeur se dérobe
CHÉRUBINQuand j'entends à côté de moi
CHÉRUBINLe bruit d'une robe.
CHÉRUBINDis-moi pourquoi je suis troublé
CHÉRUBINEt deviens tout pâle
CHÉRUBINQuand je vois le vent soulever
CHÉRUBINLes franges d'un châle.
CHÉRUBINDis-moi pourquoi mon pauvre coeur
CHÉRUBINSans raison qui vaille
CHÉRUBINPour un ruban, une faveur,
CHÉRUBINS'étonne ou défaille...
CHÉRUBINComment peut-on pour un chiffon,
CHÉRUBINPour un bout d'étoffe
CHÉRUBINEtre ému d'un mal si profond...
simplement
CHÉRUBINMon cher Philosophe?
avec affection et une douce tristesse
LE PHILOSOPHEPetit, le mal qui te dévore
LE PHILOSOPHEJe l'ai connu, voici longtemps.
LE PHILOSOPHEJe voudrais en souffrir encore,
LE PHILOSOPHECar on n'en souffre qu'à vingt ans.
avec une infinie tendresse
LE PHILOSOPHEAime ton mal, petit.
LE PHILOSOPHEPersonne ne l'éprouva sans le bénir.
avec une exaltation progressive
LE PHILOSOPHEAime ton mal!
LE PHILOSOPHEC'est ta jeunesse qui frissonne,
LE PHILOSOPHEC'est l'amour et c'est l'avenir!
très ému, palpitant et ravi
CHÉRUBINAh! Philosophe! quelle chance... quelle chance...
LE PHILOSOPHEAime ton mal, petit,
CHÉRUBINL'amour! c'était là mon tourment
CHÉRUBINC'était là ma démence?
LE PHILOSOPHEAime ton mal, petit.
LE PHILOSOPHEC'est ta jeunesse qui frissonne...
LE PHILOSOPHEC'est l'amour
CHÉRUBINQuelle lumière brusquement!
CHÉRUBINAu diable la mélancolie!
CHÉRUBINAh! les bonheurs que j'entrevois!
(en mêlant un peu de gaminerie à ces élans,
à cette fièvre.)
CHÉRUBIN... et c'est l'avenir... c'est l'avenir!!
CHÉRUBINJe veux aimer, aimer à la folie,
CHÉRUBINJe veux aimer toutes les femmes à la fois!!
(à Chérubin, essayant de le retenir;
avec une sage philosophie)
LE PHILOSOPHEContente-toi d'en aimer une...
LE PHILOSOPHEC'est déjà d'un choix hasardeux.
se sauvant; gaîment
CHÉRUBINMais déjà j'en aime au moins deux!
(Il lui lance de loin ces dernières paroles et regarde partir Chérubin
par la terrasse, en hochant la tête.)
LE PHILOSOPHEC'est que tu n'en aimes aucune!
(Le Comte entre, furieux, et s'adresse au Philosophe
qui vient d'accourir au devant de lui.)
d'un ton sec et violent
LE COMTEOù Chérubin se cache-t-il, le savez-vous?
interdit et prudent
LE PHILOSOPHEQuoi?
LE COMTESi vous le savez, parlez.
LE PHILOSOPHEQue de courroux!
LE COMTEParlez-vous?
LE PHILOSOPHECalmez, monsieur, votre colère...
LE PHILOSOPHEQu'a donc fait Chérubin qui puisse vous déplaire?
LE COMTEJe veux le voir.
hésitant
LE PHILOSOPHELe voir? Puis-je à lui me substituer?
LE COMTEImpossible, monsieur, je viens pour le tuer!
bondissant
LE PHILOSOPHELe tuer!
LE COMTELe gredin! Il ose se permettre
LE COMTED'envoyer cette lettre...
LE COMTEA la Comtesse!
(vivement: apercevant la Comtesse
qui paraît avec Nina.)
LE COMTEPas un mot!
(Le Philosophe va au-devant de Nina et reste
près d'elle un peu à l'écart.)
au Comte
LA COMTESSEJe vous cherchais depuis tantôt...
LA COMTESSENous avons, nous tenant chacune par l'épaule,
LA COMTESSELongé le bois le long des chênes...
rageur, bas à la Comtesse
LE COMTEEt des saules...
à part
LA COMTESSEO mon Dieu!
(à la Comtesse, brusquement lui montrant
les vers de Chérubin)
LE COMTEConnaissez-vous ces vers?
très troublée
LA COMTESSEMais non!
Le Philosophe et Nina se rapprochent et écoutent.
furieux
LE COMTEMais si!
ironique
LE COMTELe madrigal commence ainsi
LE COMTE«Pour celle qu'en secret j'adore!»
à part, très émue; vivement
NINAMes vers!
à la Comtesse
LE COMTEEh bien?
LA COMTESSEJe les ignore.
violemment, bas
LE COMTEPerfide, ils sont pour toi!
très simplement
NINAEh bien! non! ces vers sont pour moi!
LE COMTEPour vous?
(bas à Nina qui ne comprend pas et la regarde
avec de grands yeux étonnes)
LA COMTESSEVous me sauvez!
à part
LE PHILOSOPHECher ange!
à Nina
LE COMTEVous voulez me donner le change?
NINAMais!
LE COMTEComment me prouver que ces vers sont pour vous?
simple
NINAPourquoi donc vous mettre en courroux?
à part, défaillante
LA COMTESSEJe suis perdue!
à part
LE PHILOSOPHESeigneur, ayez pitié de nous!
impératif, à Nina
LE COMTEEh bien?
au Comte, essayant de détourner la colère du Comte
LE PHILOSOPHEC'est une enfant encore...
furieux
LE COMTEQui m'abusait...
Ingénument, disant les vers de Chérubin
NINA«Pour celle qu'en secret j'adore!»
affectueusement
NINACes vers sont faits pour moi, m'a juré Chérubin.
à part
LA COMTESSEAh! le traître, l'infâme!
à part, les yeux au ciel
LE PHILOSOPHEO satané gredin!
change doucement la chanson de Chérubin
NINA«Lorsque vous n'aurez rien à faire
NINAMandez-moi vite auprès de vous,
NINALe paradis que je préfère,
NINAC'est un coussin à vos genoux.
NINAVous me remarquerez à peine,
NINAJe me garderai de parler...
NINAEt je retiendrai mon haleine
NINASi mon souffle peut vous troubler.
NINAAfin que dans mon coeur morose
NINAL'hiver fasse place au printemps,
NINAJe demande bien peu de chose:
NINAUn sourire de temps en temps...
NINAEt si c'est trop... un regard même
NINASuffira pour me transformer.
NINACar sans rien dire je vous aime
NINAAutant qu'un être peut aimer.»
franchement
NINAVous voyez! je connais par coeur tout le poème!
à Nina, lui remettant le billet
LE COMTEAussi je vous le rends, Nina,
LE COMTEIl est à vous.
à la Comtesse
LE COMTEEt vous, pardonnez-moi!
(Nina confuse prend le billet et sort en causant
avec le Philosophe qui l'accompagne jusqu'à la terrasse.)
(dépitée, pendant que le Comte s'incline
en lui baisant la main; à part)
LA COMTESSEC'est la Nina qu'il aime!
LE COMTEMes soupçons, madame, étaient fous!
LE COMTEJe me repens!
s'éloigne - le Comte se rapproche
LA COMTESSEMais...
LE COMTESoyez bonne!
prenant après hésitation le bras du Comte qui sort avec elle.
LA COMTESSEPour cette fois, je vous pardonne!
en sortant, à la dérobée, avec dépit
LA COMTESSEC'est la Nina qu'il aime!
seul, avec un tendre émoi
LE PHILOSOPHEC'est la Nina que tu choisis!
LE PHILOSOPHEAh! Chérubin! j'en suis saisi!
LE PHILOSOPHEMoi qui craignais pour ta jeune âme,
LE PHILOSOPHEQui tremblais pour ton avenir,
LE PHILOSOPHETu rêves d'épouser la femme
LE PHILOSOPHEA qui je rêvais de t'unir!
Entre Chérubin. Il est tout animé.
CHÉRUBINPhilosophe!
LE PHILOSOPHEAh! petit, viens vite!
LE PHILOSOPHEIl faut que je te félicite;
LE PHILOSOPHEViens dans mes bras, je suis heureux!
CHÉRUBINEt moi, Philosophe... amoureux!
LE PHILOSOPHEOui, je sais.
étonné
CHÉRUBINTu sais que je l'aime?
LE PHILOSOPHEOui.
CHÉRUBINTu l'as vue, elle?
LE PHILOSOPHEElle même.
CHÉRUBINAh! n'est-ce pas que c'est un être merveilleux?
LE PHILOSOPHESon coeur pur apparaît au cristal de ses yeux.
légèrement goguenard
CHÉRUBINEst-il très pur?
croyant avoir mal entendu
LE PHILOSOPHEHein, quoi?
ravi
CHÉRUBINEntends ces airs allègres! Vois, elle fait porter
CHÉRUBINsa chaise par deux nègres.
LE PHILOSOPHEQui de nous deux est fou?
CHÉRUBINRegarde, la voilà !
LE PHILOSOPHEComment, tu n'es donc pas amoureux de Nina?
surpris
CHÉRUBINMoi?
LE PHILOSOPHEDe qui donc alors?
(Montrant le cortège de l'Ensoleillad,
que l'on aperçoit à présent.)
fier, enthousiaste
CHÉRUBINVois! Cela se devine!
CHÉRUBINJ'aime l'Ensoleillad!
épouvanté
LE PHILOSOPHENon!
triomphant
CHÉRUBINSi!
(Il envoie un baiser à l'Ensoleillad qui passe
dans sa chaise à porteurs et qui lui sourit.)
accablé
LE PHILOSOPHEBonté divine!
RIDEAU.
SYSTEMActe II
LE PHILOSOPHE(La grade cour-jardin d'une vieille et importante posada à l'enseigne:
LE PHILOSOPHE"Bon gîte contre bon argent."
LE PHILOSOPHEDes voyageurs, des voyageuses crient, tempêtent contre l'Aubergiste,
LE PHILOSOPHEcontre les valets et les servantes de l'auberge.)
LE PHILOSOPHELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
à tue-tête
LE PHILOSOPHEUne chambre!
LE PHILOSOPHELES SERVANTES et LES VALETS
à tue-tête
LE PHILOSOPHERien!
LE PHILOSOPHELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
LE PHILOSOPHEUne chambre!
LE PHILOSOPHELES SERVANTES et LES VALETS
LE PHILOSOPHERien!
à tue-tête
L'AUBERGISTEJe vous dis que tout est pris.
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
L'AUBERGISTEUne chambre! Une chambre! à n'importe quel prix!
L'AUBERGISTERien! Je vous dis que tout est pris. Rien!
L'AUBERGISTELES SERVANTES et LES VALETS
L'AUBERGISTEOn vous dit que tout est pris.
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
L'AUBERGISTE... à n'importe quel prix!
L'AUBERGISTEUne chambre! une chambre! une chambre! à n'importe quel prix!
L'AUBERGISTEToute est pris! tout est pris! toute est pris!
L'AUBERGISTEPuis qu'on vous dit que tout es pris!
L'AUBERGISTELE SERVANTES et LES VALETS
L'AUBERGISTETout est pris! tout est pris! tout est pris!
L'AUBERGISTEPuis qu'on vous dit que tout est pris!
à l'Aubergiste, d'un air menaçant
LES VOYAGEUSESSur son enseigne on n'inscrit pas
LES VOYAGEUSES«Bon gîte contre bon argent!»
LES VOYAGEUSESQuand on ne peut loger les gens!
de même
LES VOYAGEURSSur son enseigne on n'inscrit pas
LES VOYAGEURS«Bon gîte contre bon argent!»
LES VOYAGEURSQuand on ne peut loger les gens!
apoplectique
L'AUBERGISTEAh! pas tant de désinvolture!
L'AUBERGISTEVous n'êtes pas nobles , ma foi!
L'AUBERGISTEC'est demain grand bal chez le Roi!
L'AUBERGISTEAllez coucher dans vos voitures.
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
rageuses exclamations des voyageurs
L'AUBERGISTEAh!
L'AUBERGISTEEt n'abîmez pas mon jardin!
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSE et LES VOYAGEURS
tous, exaspérés
L'AUBERGISTEButor! gredin! qu'on le bâtonne, qu'on le tue! Misérable!
très bousculé par les voyageurs
L'AUBERGISTEA moi, mes gens! dehors, plébéienne cohue!
L'AUBERGISTELES SERVANTES et LES VALETS
L'AUBERGISTEDehors! Dehors! Dehors! Dehors!
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
L'AUBERGISTEButor! Butor! gredin! gredin! misérable!
L'AUBERGISTELES SERVANTES et LES VALETS
L'AUBERGISTEDehors! Dehors!
L'AUBERGISTELES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
tout, en hurlant
L'AUBERGISTENon! Non!
L'AUBERGISTE(Les Valets et les Servantes, à coups de broches, de balais etc...
L'AUBERGISTEchassent ces forcenés dehors. - Cris, tumulte.
L'AUBERGISTELa Comtesse et La Baronne paraissent.)
LA COMTESSEAh! Baronne! Enfin, c'est ici.
LA BARONNEJe n'en puis plus, chère Comtesse.
à part
L'AUBERGISTEComtesse, Baronne!!
avec suffisance
L'AUBERGISTE... ah! voici les gens que j'aime, la Noblesse!!
s'avançant et saluant
L'AUBERGISTEMesdames, mon respect me prosterne à vos pieds.
à l'Aubergiste lui coupant la parole
LA BARONNEOù sont nos chambres?
LA COMTESSENos époux ont dû, je suppose,
LA COMTESSERetenir nos appartements?
empressé
L'AUBERGISTEOui, deux appartements charmants;
L'AUBERGISTEL'un est tout bleu, l'autre est tout rose,
L'AUBERGISTEQue vos grâces lèvent les yeux... C'est là .
regardant avec son face à main
LA COMTESSECe balcon du milieu?
prétentieuse, sentimentale
LA BARONNEOù s'enchevêtrent des glycines...
L'AUBERGISTENon... les deux fenêtres voisines... Là ...
sursautant
LA COMTESSEUne lucarne!
horrifiée
LA BARONNEUn oeil de boeuf!
L'AUBERGISTELe mobilier en est tout neuf.
LA BARONNEC'est affreux!
LA COMTESSEHorrible!
LA BARONNELugubre!
faisant l'article
L'AUBERGISTEC'est au Midi, c'est très salubre.
ultra nerveuse
LA COMTESSENous choisir ces taudis! nos maris étaient gris!
d'un air décidé
LA COMTESSEJ'arrête l'autre chambre à n'importe quel prix!
L'AUBERGISTEC'est impossible.
LA COMTESSEAh! ça, bélître, ignores-tu mon rang?
LA BARONNEMon titre?
tout en s'inclinant
L'AUBERGISTEAh! fussiez-vous princesses de Bagdad,
L'AUBERGISTEJe vous refuserais.
LA COMTESSELa colère me gagne.
LA COMTESSEManant! loges-tu donc ce soir le roi d'Espagne?
avec mystère
L'AUBERGISTELe roi, non... mais qui sait... la Reine? Ensoleillad!!
LA COMTESSELa danseuse!
LA BARONNEUne fille!
LA COMTESSEAh! j'étouffe!
LA BARONNEJ'enrage!
LA COMTESSEJ'étouffe!
LA BARONNEJ'enrage!
survenant
L'AUBERGISTEQuel est ce bruit?
au Comte avec agitation
LA COMTESSEMonsieur, c'est un indigne outrage!
renchérissant
LA BARONNEA quoi donc sert notre vertu?
de même
LA COMTESSEA quoi donc sert notre noblesse?
LA COMTESSESi par l'aplomb d'une drôlesse
LA BARONNESi par l'aplomb d'un drôlesse
effrayé
LE COMTEChut!
qui est entré avec le Comte, de même
LE BARONChut!
LE BARONLA BARONNE et LA COMTESSE
LE BARONNotre prestige est abattu! A quoi donc sert notre vertu!!
LE BARONLE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
tous trois avec mystère et frayeur
LE BARONChut! Chut! parlez tout bas!
LE BARONLA COMTESSE et LA BARONNE
LE BARON... notre vertu!
LE BARONLE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
LE BARONChut! parlez tout bas!
LE COMTELa prudence vous le commande.
LE COMTELA COMTESSE et LA BARONNE
LE COMTEPourquoi?
en confidence
LE BARONVous ne savez donc pas qu'ici
LE BARONLE COMTE, LE BARON et L'AUBERGISTE
LE BARONC'est le Roi qui la commande.
survenant
LE DUCHolà ! quelqu'un!
LE DUCLA COMTESSE et LA BARONNE
LE DUCLe Duc!
à la Comtesse, à la Baronne
LE DUCMesdames!
Il leur baise la main; au Comte, au Baron
LE DUCMessieurs, le devoir vous réclame;
LE DUCLe Roi reçoit dans un moment.
LE DUCLE COMTE et LE BARON
LE DUCNous partons.
LE DUC(Le Comte et le Baron s'inclinent les domestiques
LE DUCles aident à s'apprêter.)
mystérieusement à l'Aubergiste
LE DUCCet appartement?
montrant la fenêtre du balcon
L'AUBERGISTELe voilà !
à l'Aubergiste
LE DUCC'est bien... la personne vous arrivera d'ici peu...
Il remet des pièces d'or à l'Aubergiste.
saluant très bas
L'AUBERGISTEQue votre Seigneurerie est bonne...
LE DUCAdieu, Mesdames!
LE DUCLE COMTESSE et LE BARONNE
font leur plus belle révérence.
LE DUCDuc, adieu!
Le Duc, le Comte et le Baron sortent.
RICARDO6 MANOLAS et 6 OFFICIERS
RICARDO(Au loin, et se rapprochant peu à peu,
RICARDOla voix des officiers et de leurs petites amies.)
RICARDOLe vin rend gai, l'amour rend fou,
allant aussitôt regarder au dehors
L'AUBERGISTEVoici les officiers.
L'AUBERGISTE(Il frappe dans ses mains; servantes
L'AUBERGISTEet valets arrivent apportant des tables, etc.)
RICARDOVive Bacchus!
RICARDORICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
RICARDOVive Cythère!
RICARDOSur terre on vit très peu de temps.
RICARDOIl faut donc s'amuser,
RICARDORICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
RICARDOIl faut donc s'amuser beaucoup!
La troupe joyeuse envahit le jardin de la posada.
sopranos, en criant
LES MANOLASDes gâteaux! Des gâteaux!
Officiers et Manolas s'installent s'embrassent; rires et cris.
ténors, s'exclamant
LES OFFICIERSPas ce vin là ! non!
à l'Aubergiste
LA COMTESSEQuelles sont ces femmes?
L'AUBERGISTEDes filles de plaisir.
entraînant la Comtesse vers la posada
LA BARONNECette auberge est infâme.
LA BARONNERICARDO, MANOLAS et OFFICIERS
LA BARONNELe vin rend gai, l'amour rend fou.
RICARDOC'est moi, Ricardo, qui régale!
L'AUBERGISTEHolà ! à ces seigneurs versez de mon vieux vin Manzanille.
Nouvelles exclamations joyeuses.
réclamant, à tue-tête
LES MANOLASDes gâteaux!
à l'Aubergiste; avant de boire et montrant son verre plein
RICARDOEst-il très bon?
n'osant pas trop s'avancer
L'AUBERGISTEIl est meilleur.
L'AUBERGISTEMANOLAS et OFFICIERS
en joie
L'AUBERGISTESur terre on vit très peu de temps!
très cavalièrement à l'Aubergiste
RICARDOSi tout n'est pas très fin, hôtelier, on t'étrille.
RICARDOApprends donc que dans un moment
RICARDONous allons tous fêter, avec ces belles filles,
RICARDOUn nouveau compagnon, cornette au régiment!
s'éloignant
L'AUBERGISTEVous serez satisfait.
L'AUBERGISTE(Les Manolas arrangent leurs coiffures;
L'AUBERGISTEtapotent leurs robes tout en causant.)
UNE FILLEQuel âge a ce cornette?
négligemment
RICARDOJe ne sais pas!
UNE AUTRE FILLEVingt ans?
3 AUTRE SERVANTESTrente ans?
3 AUTRE SERVANTESBlond?
3 AUTRE SERVANTESBeau garçon?
3 AUTRE SERVANTESSes titres?
3 AUTRE SERVANTESLA 1re
3 AUTRE SERVANTES... son pays?
3 AUTRE SERVANTESLA 2de
3 AUTRE SERVANTES... son rang?
RICARDOQue de sornettes!
Enlaçant la taille d'une belle fille: Pepa
RICARDOPensez à nous, qu'il aille au diable!
OFFICIERSIl a raison!
OFFICIERSIl a raison!
se récriant
MANOLASMais nous sommes ici pour fêter sa venue!
apparaissant sur le seuil de la posada
CHÉRUBINCamarades, et vous, beautés, je vous salue!
CHÉRUBINRICARDO et TOUS LES OFFICIERS
stupéfiés
CHÉRUBINC'est lui! c'est lui! qu'il est petit! qu'il est petit!
surprises
MANOLASC'est lui! c'est lui! qu'il est gentil! qu'il est mignon!
RICARDOMon sabre est plus haut que son corps!
basse ou baryton - grosse voix
UN TRÈS GRAND OFFICIERIl nous arrive à la ceinture!
UN TRÈS GRAND OFFICIERRICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
UN TRÈS GRAND OFFICIER... qu'il est petit!
se mordant les lèvres, arrive crânement sur eux.
CHÉRUBINJe ne suis pas grand, mais... tout doux...
CHÉRUBINVous verrez que sous la mitraille
CHÉRUBINJe saurai redresser la taille,
CHÉRUBINEt qu'à la première bataille
CHÉRUBINJe paraîtrai plus grand que vous!
applaudissant Chérubin
LES MANOLASBravo! Bravo! Bravo! Bravo!
Chérubin embrasse et lutine une des filles, Pepa.
furieux
LES OFFICIERSComment, il embrasse... il caresse...
furieux
RICARDOMa maîtresse! Il a besoin d'une leçon!
s'avançant
RICARDOÇà , deux mots, mon jeune garçon!
a frémi sous cette interpellation
CHÉRUBINJe suis à vos ordres, brave homme!
suffoqué
RICARDOBrave homme! Il veut que je l'assomme!
il met la main à son épée
CHÉRUBINAssommez-moi, si vous l'osez!
avec transport
LES MANOLASBravo! Bravo!
hors de lui
RICARDOL'audace est sans pareille!
à Chérubin
RICARDOSi je vous vois encor donner un seul baiser
RICARDOJe vais vous couper les oreilles!
Il met la main à son épée; Chérubin l'arrête du geste.
à Ricardo, gentiment
CHÉRUBINNe mettez pas flamberge au vent
CHÉRUBINPour chaque baiser que je donne,
CHÉRUBINVous vous battriez trop souvent!
à ses amis, montrant Chérubin
RICARDOIl raille encor!
reprenant
CHÉRUBINMais si vous tentez ce destin
CHÉRUBINVous vous battrez comme respire.
CHÉRUBINVous vous battrez soir et matin
sans respirer
CHÉRUBINEt la nuit! Car la nuit m'inspire!
d'un petit air rageur
CHÉRUBINVous vous battrez à l'infini,
CHÉRUBINVous en aurez crampes et fièvres!
très souriant et moqueur
CHÉRUBINOn voit moins d'abeilles au nid
CHÉRUBINQue je n'ai de baisers aux lèvres!
dégaînant
RICARDOBattons-nous donc!
avec son plus fin sourire
CHÉRUBINC'est entendu!
CHÉRUBIN(Les Valets accourent et ouvrent la grande porte de fond.
CHÉRUBINOn aperçoit une jeune femme très élégante descendre
CHÉRUBINd'un carrosse. Elle a un loup.)
à Ricardo, à Chérubin, aux Officiers
LES MANOLASL'arme au fourreau. Le duel est défendu!
observant les mouvements de la jeune femme
CHÉRUBINQuelle taille! et quel fin visage!
aux Manolas
CHÉRUBINMesdames, livrez-moi passage,
CHÉRUBINJe vais l'embrasser sous son loup.
L'Ensoleillad masquée, entre, suivie de ses femmes.
à Chérubin
LES MANOLASVous la connaissez?
lestement
CHÉRUBINPas du tout!
CHÉRUBIN(Chérubin embrasse L'Ensoleillad sur le cou;
CHÉRUBINsurprise, elle retire son masque.
CHÉRUBINChérubin stupéfié reconnait L'Ensoleillad.)
à Chérubin
L'ENSOLEILLADC'est vous?
CHÉRUBINC'est vous!
pliant le genou et lui baissant la main
CHÉRUBINAh! j'ai l'âme marrie,
CHÉRUBINMe pardonnerez vous jamais ma brusquerie!
lui faisant signe de se relever
L'ENSOLEILLADEn effet, le baiser fut brusque et mal donné!
tendant la joue
L'ENSOLEILLADFaites mieux, cette fois, vous serez pardonné!
L'ENSOLEILLAD(Au milieu des acclamations et des rires des Manolas,
L'ENSOLEILLADChérubin embrasse du bout des lèvres Ensoleillad.)
à Chérubin, s'impatientant
RICARDOMonsieur, je vous attends.
dégaînant
CHÉRUBINEn garde!
voulant l'arrêter
L'ENSOLEILLADComment! Un duel! vous êtes fou!
CHÉRUBINUn bon ange me garde
CHÉRUBINPuisque je me bats devant vous.
aux Manolas; simple et galant
CHÉRUBINDaignez ici prendre vos aises.
aux Serviteurs
CHÉRUBINServantes, valets, quelques chaises...
CHÉRUBIN(Les Officiers installent les dames afin qu'elles soient bien placées
CHÉRUBINpour assister au duel; pendant ce temps les violons arrivent.)
UN TRÈS GRAND OFFICIERVoici les violons mandés pour le festin.
nerveux
RICARDORenvoyez-les.
très gai
CHÉRUBINDu tout, battons-nous en musique!
RICARDORenvoyez-les, c'est enfantin!
CHÉRUBINNon, qu'ils entrent!
lui envoyant un baiser et une rose
L'ENSOLEILLADC'est héroïque!
à Chérubin
RICARDOEtes-vous bientôt prêt
RICARDOCar la main me picote.
à L'Ensoleillad, ayant ramassé la rose
CHÉRUBINVos pieds n'ont pas de tabouret.
à Ricardo
CHÉRUBINJ'y suis!
aux violons
CHÉRUBINMessieurs!
CHÉRUBIN(Il lance aux musiciens une bourse pleine; puis il met la rose
CHÉRUBINde l'Ensoleillad à sa bouche et tombe en garde.
CHÉRUBINLes violons se hâtent de s'accorder.)
CHÉRUBINUne gavotte!
Le duel commence.
L'ENSOLEILLADJ'ai peur!
RICARDOA toi!
parlé
CHÉRUBINManqué!
se cachant la tête derrière son éventail
L'ENSOLEILLADMon Dieu!
à deux
LES MANOLASJ'ai chaud!
D'AUTRESJ'ai froid!
L'ENSOLEILLADSeigneur! Je tremble!
petit cri d'effroi
LES MANOLASAh!
aux musiciens, tout en se battant
CHÉRUBIN…ça, messieurs de l'archet, voyons... un peu d'ensemble!!
CHÉRUBIN(L'Aubergiste accourt avec Le Philosophe. Cri des filles;
CHÉRUBINà cette reprise Chérubin est près d'être touché.
CHÉRUBINL'Ensoleillad s'évanouit - on l'entoure.)
éploré
LE PHILOSOPHEUn duel!
L'AUBERGISTEUn duel! chez moi!
criant
L'AUBERGISTEAlguazils!
à ce mot, grand tohu-bohu
L'AUBERGISTEalguazils!!
tenant l'Aubergiste par le cou
CHÉRUBINTais-toi! tais-toi!
CHÉRUBIN(Chérubin lâche l'Aubergiste pour courir
CHÉRUBINaux pieds de l'Ensoleillad évanouie.)
CHÉRUBINLES MANOLAS et LES OFFICIERS
CHÉRUBINQuelle algarade!
apercevant Chérubin aux pieds de l'Ensoleillad
RICARDOMais... que fait-il encor?
calmant Ricardo
LES OFFICIERSDu calme, camarade!
affolé; au capitaine Ricardo
LE PHILOSOPHEQuoi! vous vouliez j'en suis tremblant,
LE PHILOSOPHETuer cet enfant là ...
furieux
RICARDODites: cet insolent!
tremblant de colère
RICARDOEmbrasser Pepa, ma maîtresse;
RICARDOC'est un outrage.
indulgent
LE PHILOSOPHEUne caresse!
RICARDOIl l'offensa!
rectifiant
LE PHILOSOPHEIl l'embrassa.
RICARDOC'est une insulte, sur mon âme!
LE PHILOSOPHEAh!
avec vivacité
LE PHILOSOPHEcomme l'on voit bien que vous n'êtes pas femme!
LE PHILOSOPHE(Tout cette scène avec agitation, émotion tendre,
LE PHILOSOPHEet chaleur sans cesse grandissante, très larmoyant)
LE PHILOSOPHESongez, monsieur, que l'on est au printemps...
LE PHILOSOPHEQue la fille est jolie et qu'il a dix-sept ans!
avec émotion et agitation
LE PHILOSOPHEDix-sept ans! c'est un coeur que l'amour illumine.
LE PHILOSOPHEOn rêve... on chante... on rit... on veut mourir,...
LE PHILOSOPHEEt l'on est malheureux de ne pouvoir souffrir...
chaleureux
LE PHILOSOPHEEt l'âme se fleurit comme l'herbe au printemps!
LE PHILOSOPHESongez donc! dix-sept ans!
LE PHILOSOPHEDix-sept ans!
avec des larmes
LE PHILOSOPHEdix-sept ans!!
ému, prenant les mains du Philosophe
RICARDOAh! vous avez raison!
L'AUBERGISTE(accourant, s'épongeant le front tout en regardant
L'AUBERGISTEl'Ensoleillad qui sourit à Chérubin)
L'AUBERGISTEQuel discrédit pour ma maison!
allant vers Ricardo
CHÉRUBINA nous!
bon enfant, tendant la main à Chérubin
RICARDOTa main!
désespéré de ce qui arrive
L'AUBERGISTEL'Ensoleillad évanouie!
L'AUBERGISTELES MANOLAS et LES OFFICIERS
L'AUBERGISTEC'était l'Ensoleillad!
avec la voix brisée par l'émotion
L'AUBERGISTEMessieurs! j'avais l'honneur... de recevoir chez moi...
L'AUBERGISTEL'Ensoleillad... mandée au Palais... par le Roi!
L'AUBERGISTERICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
L'AUBERGISTEPar le Roi!
L'AUBERGISTE(Le temps que Chérubin est de nouveau avec l'Ensoleillad,
L'AUBERGISTELe Philosophe en profite pour jeter le trouble en l'âme des assistants.)
LE PHILOSOPHESi le Roi connaît cette affaire
LE PHILOSOPHENous sommes tous perdus...
RICARDOLES MANOLAS et LES OFFICIERS
Tous, effrayés et entre eux.
RICARDOSi le Roi connaît cette affaire
RICARDONous sommes tous perdus!
RICARDOQue faire?
arrivant en s'éventant, toute gracieuse et provocante
L'ENSOLEILLADBah! messieurs, c'est tout arrangé.
L'ENSOLEILLADVous parlez de péril de crime,
L'ENSOLEILLADMais on ne s'est pas égorgé;
L'ENSOLEILLADCe duel n'était qu'un jeu d'escrime.
Le Philosophe ravi, rentre dans la posada en soufflant et en s'épongeant.
une coupe de champagne à la main, avec crânerie et désinvolture
L'ENSOLEILLADPlus de soucis, de la gaîté!
L'ENSOLEILLADAh! buvons
sans respirer
L'ENSOLEILLADpour que la joie en nos âmes renaisse!
L'ENSOLEILLADFilles, buvez à la jeunesse!
éclatant de rire et d'ivresse
L'ENSOLEILLADAh! Garçons, buvez, buvez à la beauté! à la
caressant
L'ENSOLEILLADbeauté!
tendre et amoureux
L'ENSOLEILLADJe bois à vox amants, je bois à vos maîtresses,
L'ENSOLEILLADJe bois aux coeurs heureux, aux coeurs brisé... amis!
L'ENSOLEILLADJe bois à toutes les caresses,
L'ENSOLEILLADEt je bois à tous les baisers!
L'ENSOLEILLADOui! je bois à tous les baisers!
L'ENSOLEILLADJe bois aux baisers, aux caresses... à tous les baisers!
RICARDOLES MANOLAS et LES OFFICIERS
Les Manolas et les Officiers, avec une joie enthousiaste
RICARDOA l'Ensoleillad! à l'Ensoleillad! à la Reine de l'amour et de la beauté!!
L'ENSOLEILLADJe bois à la beauté!!
entourée de tous ces jeunes gens et des belles filles
L'ENSOLEILLADSoit, j'accepte la Royauté,
L'ENSOLEILLADMais puisque je suis souveraine,
L'ENSOLEILLADA l'endroit du duel, ici même,
L'ENSOLEILLADJ'ouvre le bal!
L'ENSOLEILLADMe suit qui m'aime!
très marqué et saccadé
L'ENSOLEILLAD…la! la! la! la! la! la! la! la! la!
L'ENSOLEILLAD"Manola"
dans un grand élan:
TOUSBrava!
cri prolongé
accourant
L'AUBERGISTEMadame, en votre appartement
L'AUBERGISTEvotre poudreuse est préparée.
avec chagrin
CHÉRUBINVous partez?
CHÉRUBINRICARDO, LES MANOLAS et LES OFFICIERS
désolés
CHÉRUBINVous partez?
avec mélancolie
L'ENSOLEILLADLes meilleurs moments ont, hélas, le moins de durée!
RICARDOLES MANOLAS et LES OFFICIERS
RICARDOVous partez?
L'ENSOLEILLADAdieu, adieu, ma petite cour,
L'ENSOLEILLADUn destin plus grand loin de vous m'entraîne,
L'ENSOLEILLADMais dans un palais quand je serai Reine
L'ENSOLEILLADJe regretterai ce règne d'un jour!
L'ENSOLEILLADAdieu! ma petite cour! adieu!
RICARDOLES MANOLAS et LES OFFICIERS
RICARDOAdieu, notre Reine d'un jour! adieu!
à Chérubin avant de disparaître
L'ENSOLEILLADJ'espère vous revoir.
très amoureux
CHÉRUBINAh! combien je vous aime!
L'Ensoleillad disparaît.
à Chérubin, avant de partir
LES OFFICIERSAu revoir, camarade, à demain!
à Chérubin
RICARDOMon estime est pour vous extrême,
RICARDOSerrons-nous à nouveau la main.
cordial
LES OFFICIERSAu revoir, camarade, à demain!
aux amis qui s'éloignent
CHÉRUBINLe vin rend gai, l'amour rend fou!
CHÉRUBINVive Bacchus!
CHÉRUBINLES MANOLAS et LES OFFICIERS
en disparaissent
CHÉRUBINVive Cythère!
CHÉRUBINSur terre on vit très peu de temps!
CHÉRUBINLES MANOLAS et LES OFFICIERS
assez loin
CHÉRUBINIl faut donc s'amuser...
CHÉRUBINIl faut donc s'amuser beaucoup!
Le crépuscule commence à tomber.
très loin
LES OFFICIERSLe vin rend gai, l'amour rend fou!
LES OFFICIERSVive Bacchus!
qui vient d'entrer et écoute les voix qui s'atténuent; à chérubin
LE PHILOSOPHEMédite sur ceci, Chérubin, et prends garde...
nerveux, lui coupant la parole
CHÉRUBINLaisse-moi, tu bavardes!
saisi
LE PHILOSOPHEQu'as-tu donc?
CHÉRUBINJe me tiens à quatre
CHÉRUBINPour ne pas, toi, te provoquer!
LE PHILOSOPHEComment, moi?
CHÉRUBINJ'ai failli me battre
CHÉRUBINEt mon premier duel est manqué.
anéanti
LE PHILOSOPHEQuoi! c'est cela qui te tracasse;
LE PHILOSOPHEVraiment, c'est à désespérer.
regardant la fenêtre de l'Ensoleillad qui s'est éclairée
CHÉRUBINL'Ensoleillad devant sa glace
CHÉRUBINDoit en ce moment se parer
inquiet
LE PHILOSOPHEViens donc!
CHÉRUBINNon!
CHÉRUBIN(Durant que Chérubin va et vient cherchant
CHÉRUBINà apercevoir l'Ensoleillad,
CHÉRUBINle Philosophe le suit tout en parlant;
CHÉRUBINet Chérubin lui répond de façon très distraite.)
LE PHILOSOPHELe Duc te déteste,
LE PHILOSOPHEEt le Comte demeure ici.
sur la point des pieds
CHÉRUBINRaison de plus pour que je reste;
CHÉRUBINJe verrai ma marraine aussi.
LE PHILOSOPHESonge au péril qui t'environne.
CHÉRUBINMe prends-tu donc pour un poltron?
de plus en plus agité
LE PHILOSOPHECette fenêtre est au baron.
CHÉRUBINBravo! je verrai la baronne!
LE PHILOSOPHEMais choisis-en une à la fois.
le plus gravement de monde
CHÉRUBINJe voudrais bien, je ne peux pas.
LE PHILOSOPHEIl les aime par ribambelles!
CHÉRUBIN(s'arrêtant enfin pour éclairer une bonne fois l'esprit
CHÉRUBINde son vieux maître)
CHÉRUBINJe ne peux me fixer, les femmes sont trop belles!
CHÉRUBINUne femme! Une Femme!
très caressant et animé
CHÉRUBINCe mot me rend tout attendri...
CHÉRUBINIl me parfume l'âme!
sans respirer
CHÉRUBINUne femme!
CHÉRUBINCe mot, c'est mon mot favori, quel doux mot: une femme!
CHÉRUBINDe soupirer ce nom, je ne puis me lasser... ce nom, ce nom est une ivresse!
CHÉRUBINUne femme!
CHÉRUBINQuel mot charmant à prononcer...
CHÉRUBINQuelle caresse...
CHÉRUBINEt je ne puis choisir.
CHÉRUBINChacune tour à tour
CHÉRUBINMe met le coeur en flamme!
CHÉRUBINEt je tombe à l'instant amoureux de l'amour...
CHÉRUBINDès que passe une
caressant
CHÉRUBINfemme!
LE PHILOSOPHEPour élève, un tel garnement!
au Philosophe, lestement en s'éloignant
CHÉRUBINVoilà ton châtiment!
CHÉRUBIN(se dressant sur la pointe des pieds
CHÉRUBINvers la fenêtre de l'Ensoleillad)
CHÉRUBINAh! lui parler!
l'adjurant affectueusement
LE PHILOSOPHEPetit, recule... l'Ensoleillad voit chaque jour
LE PHILOSOPHELes plus fins roués de la Cour
LE PHILOSOPHEEt tu vas être ridicule!
CHÉRUBINJe reste.
LE PHILOSOPHEPourquoi t'obstiner?
d'un air frondeur et décidé
CHÉRUBINParce que... toi,
vivement
CHÉRUBINtu m'as donné des conseils que je tiens à suivre.
LE PHILOSOPHEMoi! Dieu puissant!
LE PHILOSOPHEJ'étais donc gris.
avec un grand sérieux
CHÉRUBINPhilosophe, vous étiez ivre!
consterné
LE PHILOSOPHEJuste ciel! Et que t'ai-je appris?
doctoral
CHÉRUBINTu m'as dit:
léger, vif, avec volubilité
CHÉRUBINSi tu veux séduire
CHÉRUBINBeaucoup de femmes ici-bas voici comme il faut te conduire...
qui vient de sursauter, l'interrompant
LE PHILOSOPHEDoux Jésus!
avec un sentiment de prière dans la voix.
CHÉRUBINAh!
CHÉRUBIN(subitement, observant que la fenêtre
CHÉRUBINde l'Ensoleillad va s'ouvrir)
CHÉRUBINVa-t'en!
LE PHILOSOPHEMais non, il ne faut pas.
vivement cette fois
CHÉRUBINMais va-t'en donc?
sortant accablé
LE PHILOSOPHEMea culpa!!
L'Ensoleillad paraît derrière son balcon en fer forgé.
L'ENSOLEILLADQui parle dans la nuit confuse?
L'ENSOLEILLADQuelle est l'ombre sur le gazon?
bas
CHÉRUBINSoyons naïf et vous, ma muse,
CHÉRUBINInspirez-moi quelque chanson.
éclairée par la lumière de sa chambre
L'ENSOLEILLADLa lune en nappe d'or s'étale
L'ENSOLEILLADLa brise est tiède comme un bain...
L'ENSOLEILLADLa nuit me rend sentimentale.
à part
CHÉRUBINSois poitrinaire, Chérubin.
CHÉRUBIN(Il chante en s'accompagnant
CHÉRUBINsur son épée en guise de guitare.)
CHÉRUBINMadame! J'ai vingt ans à peine
CHÉRUBINEt je suis un adolescent;
CHÉRUBINMais j'ai tant d'amour et de peine
sans respirer
CHÉRUBINQue déjà je suis languissant...
CHÉRUBINLe baiser, ma lèvre l'ignore,
CHÉRUBINTous mes rêves sont orphelins,
CHÉRUBINEt je suis très naïf encore.
avec un intérêt légèrement railleur
L'ENSOLEILLADVous vous en vantez?
CHÉRUBINJe m'en plains!
L'ENSOLEILLADPauvre enfant! Il a l'air sincère!
L'ENSOLEILLAD(Elle réfléchit une seconde et recule doucement
L'ENSOLEILLADvers la chambre où elle disparaîtra en disant:)
L'ENSOLEILLADIl ne faut pas vous désoler...
L'ENSOLEILLADJe descends pour vous consoler!
La lune éclaire tout le jardin.
subitement ému et tremblant
CHÉRUBINIci l'Ensoleillad!
CHÉRUBINNous serons seuls ensemble!!
CHÉRUBINMon Dieu! c'est pour de vrai que cette fois je tremble...
(Paraît l'Ensoleillad; un moment d'émotion,
CHÉRUBINpuis d'une voix tremblante:)
CHÉRUBINEnsoleillad!
Il conduit l'Ensoleillad vers le banc et la regarde avec extase.
CHÉRUBINLà ! près de moi?
L'ENSOLEILLADEnfant!
CHÉRUBIN..que vous êtes jolie!!
sincèrement ému
CHÉRUBINHélas! Ensoleillad!
un silence
L'ENSOLEILLADPourquoi ces grands yeux de
lié et caressant
L'ENSOLEILLADmélancolie?
des larmes dans la voix
CHÉRUBINVous partez demain...
CHÉRUBIN(Souriante, essuyant avec son fin mouchoir
CHÉRUBINde dentelles les larmes de Chérubin.)
L'ENSOLEILLADPas ce soir.
très malheureux
CHÉRUBINMais je ne dois plus vous revoir...
CHÉRUBINEt bientôt qui sait, demain même...
CHÉRUBINVous m'oublierez...
très ému
CHÉRUBINLe Roi vous aime.
amoureuse et avec élan
L'ENSOLEILLADQu'importe demain et tout l'avenir!
avec une infinie tendresse
L'ENSOLEILLADMon âme te parle
plus bas
L'ENSOLEILLADet ton coeur m'écoute.
L'ENSOLEILLADRêve que ce soir ne doit plus finir...
L'ENSOLEILLADPuisque pour un soir
avec abandon
L'ENSOLEILLADje t'appartiens toute.
L'ENSOLEILLADAdmire la nuit.
L'ENSOLEILLADLa lune ce soir a tant de clarté
L'ENSOLEILLADQu'un oiseau surpris croyant voir l'aurore
L'ENSOLEILLADAu bord de son nid s'est mis à chanter.
L'ENSOLEILLADEcoute, le bois tout entier s'éveille...
L'ENSOLEILLADEcoute...
L'ENSOLEILLADLe vent tout bas, nous souffle à l'oreille:
L'ENSOLEILLADAmants trop bavards, hâtez-vous d'aimer!
CHÉRUBINTon âme me parle...
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
CHÉRUBIN...et mon coeur l'écoute...
CHÉRUBINRêvons que ce soir ne doit plus finir.
CHÉRUBINAh! qu'importe demain! et tout l'avenir!
CHÉRUBINPuisque tu [je] t'[m]) appartiens toute, toute!
très amoureusement
L'ENSOLEILLADJe t'appartiens toute...
La lune se voile.
CHÉRUBINToute!
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
dans le bois
CHÉRUBINToute!
Enlacés, les deux amoureux s'éloignent dans le bois...
LE COMTE(paraissant à la petite porte charretière
LE COMTEqu'il referme soigneusement derrière lui)
LE COMTEEh bien?
à la porte de l'auberge
LE DUCPersonne?
à la porte des appartements
LE BARONNon, personne!
pendant que le Comte et le Baron inspectent
LE DUCLe Comtesse, ni la Baronne
LE DUCCe soir ne me donnent d'effroi.
LE DUCSi je tremble c'est pour le Roi! pour le Roi!
LE COMTEPlaçons-nous.
LE DUCPlaçons-nous.
LE BARONPlaçons-nous.
LE DUCJe veille à la porte.
LE BARONMoi, je surveille le verger.
LE COMTEJe surveilles les couloirs.
LE DUCDe la sorte nous conjurerons le danger.
LE DUCSoyons adroits!
LE COMTESoyons prudents!
LE BARONSoyons adroits!
LE BARONLE DUC, LE COMTE et LE BARON
LE BARON... tandis que tout repose...
LE BARONVeillons! Veillons!
LE DUCEt bien que vous soyez en cause,
LE DUCMes amis, ne pensez qu'au Roi!
LE COMTE... et soyons adroits!
LE BARON... et soyons prudents!
LE BARON(Pendant que le Duc, le Comte et le Baron vont au fond se consulter,
LE BARONl'Ensoleillad et Chérubin paraissent à l'orée du bois.)
amoureusement
CHÉRUBINEnsoleillad!
très effrayée, apercevant les trois hommes
L'ENSOLEILLADJ'ai peur! Ils sont là !
regardant, puis en prenant vite son parti
CHÉRUBINMa Mésange!
CHÉRUBINJe vais les dépister en leur donnant le change.
CHÉRUBINFais un détour... par le sentier. Là !
Il l'embrasse, goguenard
CHÉRUBINA fin chasseur plus fin gibier!!!
CHÉRUBIN(Elle s'esquive et rentre furtivement dans la posada.
Chérubin disparaît au moment où les trois hommes se séparent.
CHÉRUBINOn entend la voix de Chérubin)
CHÉRUBINLorsque vous n'aurez rien à faire
les trois hommes revenant vite les uns près des autres
CHÉRUBINLE DUC, LE COMTE et LE BARON
CHÉRUBINChérubin! c'est lui!
CHÉRUBINMandez-moi vite auprès de vous...
D'ici, la voix sort...
LE DUCIl se tait...
VOIXAh!
LE COMTENon!
LE DUCIl chante encor!
LE BARONIl chant encor!
comme plus loin
VOIXLe paradis que je préfère c'est un coussin à vos genoux!
VOIXLE DUC, LE COMTE et LE BARON
VOIXLe scélérat est dans le bois...
VOIXNous le tenons bien cette fois.
(L'Ensoleillad inquiète paraît à son balcon; on entend la voix
VOIXdes trois hommes criant: Taïaut)
émue
L'ENSOLEILLADJe les entends à sa poursuite...
L'ENSOLEILLADMais Chérubin se moque deux.
L'ENSOLEILLADHélas, le bonheur passe vite,
L'ENSOLEILLADNous étions si bien
lié et caressant
L'ENSOLEILLADseuls tous les deux!
L'ENSOLEILLADSes lèvres cherchaient mes lèvres dans l'ombre...
chaleureux
L'ENSOLEILLADChérubin! reviens! ah! reviens!
VOIXJe suis là !
regardant en vain
L'ENSOLEILLADChérubin!
toujours invisible
CHÉRUBINJ'ai dépisté la meute.
en riant
CHÉRUBINLe Duc jure si fort
CHÉRUBINQue la forêt s'ameute.
L'ENSOLEILLADMais... je ne te vois pas...
L'ENSOLEILLADOù donc te caches-tu?
apparaissant à califourchon sur le mur
CHÉRUBINJ'y suis!
L'ENSOLEILLADCiel! sur le mur!
en se préparant à descendre
CHÉRUBINAïe!
L'ENSOLEILLADQu'as-tu?
il descend par le treillage
CHÉRUBINNon! j'ai mal!
L'ENSOLEILLADOù donc?
continuant sa dégringolade
CHÉRUBINPas à l'oreille.
CHÉRUBINCar je m'étais assis sur un fond de bouteille.
amusée et joyeuse
L'ENSOLEILLADPrends garde!
sautant à terre
CHÉRUBINJe descends!
(Il prend une échelle et l'applique
CHÉRUBINcontre le balcon de l'Ensoleillad.
CHÉRUBINChérubin grimpe et se trouve aussitôt
CHÉRUBINen haut de l'échelle;
CHÉRUBINs'il ne peut pénétrer chez l'Ensoleillad;)
gaîment
CHÉRUBINMais c'est pour mieux monter!
L'ENSOLEILLADAh! mon Dieu!
CHÉRUBIN(il parvient, à travers les barreaux du balcon fermé,
CHÉRUBINà enlacer son amie; triomphant)
CHÉRUBINMe voilà !
L'ENSOLEILLADChérubin!!
CHÉRUBINMa beauté!
Ils s'étreignent. La lune les caresse d'un grand rayon.
avec élan
L'ENSOLEILLADAmour! amour!
sempre appassionate
L'ENSOLEILLADquand tu t'en mêles,
L'ENSOLEILLADLes jaloux peuvent sur venir;
L'ENSOLEILLADLes amants qu'on veut désunir...
CHÉRUBINTu les rapproches d'un coup d'aile.
avec élan
CHÉRUBINAmour! amour!
sempre appassionate
CHÉRUBINentends ma voix;
L'ENSOLEILLADPhoebé luit trop sur nos visages,
CHÉRUBINLes jaloux vont nous voir du bois...
L'ENSOLEILLADCache la lune...
L'ENSOLEILLADCache la lune d'un nuage.
La lune s'obscurcit.
joyeux
CHÉRUBINMiracle! Eros répond...
CHÉRUBINEt Phoebé s'obscurcit!!
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD et CHÉRUBIN
CHÉRUBINEros, Dieu d'allégresse, Eros!
CHÉRUBINO toi qui fais mourir d'une main qui caresse...
CHÉRUBINDivin Eros, Eros merci!
CHÉRUBIN(Tout à coup les jalousies des fenêtres
CHÉRUBINde la Baronne et de la Comtesse se soulèvent.)
effrayée
L'ENSOLEILLADDu bruit, descends.
L'ENSOLEILLAD(Ils se laisse glisser en bas de l'échelle...
L'ENSOLEILLADL'Ensoleillad s'est sauvée un instant dans sa chambre.)
de la fenêtre
LA COMTESSEQui va là ?
à part
CHÉRUBINMa marraine!
apparaissant de même
LA BARONNEQui parle?
à part
CHÉRUBINSeigneur, l'autre aussi!
vivement à la Baronne
CHÉRUBINC'est moi!
LA COMTESSEQuoi?
à la Comtesse
CHÉRUBINC'est moi!
très bas
LA COMTESSEVous ici!
revenant
L'ENSOLEILLADParlez plus haut, j'entends à peine!
L'ENSOLEILLADLE COMTESSE et LA BARONNE
L'ENSOLEILLADImprudent!
L'ENSOLEILLADQuoi?
surprise d'entendre plusieurs voix
L'ENSOLEILLADqui chuchotte ainsi?
L'ENSOLEILLADLA COMTESSE et LA BARONNE
surprises d'entendre plusieurs voix
L'ENSOLEILLAD... qui chuchotte ainsi?
cherchant une défaite
CHÉRUBINC'est le vent!!
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
CHÉRUBINQuoi?
CHÉRUBINChut! Puisque de si loin on ne peut s'embrasser,
CHÉRUBINPuisqu'on ne peut parler, lancez-moi quelque gage...
CHÉRUBINJ'implore un souvenir
tendre
CHÉRUBINà défaut d'un baiser.
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
CHÉRUBINAh! comment vous résister, beau page!
lui lançant un bouquet
LA BARONNETiens!
lui lançant sa jarretière
L'ENSOLEILLADTiens!
lui lançant un ruban de son cou
LA COMTESSETiens!
CHÉRUBIN(ravi, attrapant les trois gages,
CHÉRUBINpuis les pressant contre son coeur)
CHÉRUBINAh! le bon tour!
CHÉRUBINJe suis tout mitraillé d'amour!
effrayée
L'ENSOLEILLADLe Duc!
L'ENSOLEILLAD(Chaque fenêtre se ferme brusquement
L'ENSOLEILLADaprès chaque exclamation)
effarée
LA BARONNELe Baron!
craintive
LA COMTESSELe Comte!
Chérubin, pour apercevoir l'ennemi, grimpe sur l'échelle.
arrivant, une lanterne à la main
LE BARONIl est pris!
LE DUCCernons le jardin!
LE COMTEC'est un scandale!
LE DUCUne honte!
(Chérubin dégringole au milieu d'eux trois. Il jette devant
LE DUClui l'échelle, et, goguenard, provocant, les attend les bras croisés.)
LE BARONBandit!
LE DUCGredin!
Les trois hommes sont exaspérés.
dans une colère froide
LE COMTED'où venez-vous?
avec explosion
LE DUCDe quelle chambre?
désignant la chambre de la Comtesse, à part
LE COMTEVient-il d'ici?
montrant la chambre de la Baronne; à part
LE BARONVient-il de là ?
LE BARONLE DUC, LE COMTE et LE BARON
Tous, à Chérubin
LE BARONRéponds! Réponds!
leur éclatant de rire au nez
CHÉRUBINTra la la la la la la!!
CHÉRUBINLE DUC, LE COMTE et LE BARON
CHÉRUBINRéponds! Réponds!
CHÉRUBINJe m'amuse! Je m'amuse!
en levant sa lanterne vers Chérubin
LE BARONCe bouquet est à ma femme!
trépidant de rage concentrée
LE COMTECe ruban à la Comtesse!
avec explosion
LE DUCSa jarretière!!
CHÉRUBINJe m'amuse! Je m'amuse!
se découvrant
LE DUCPauvre Roi!
LE COMTECe ruban!
LE BARONCe bouquet!
LE DUCRendez la jarretière!
dégaînant
LE BARONRendez!
dégaînant
LE DUCRendez!
dégaînant
LE COMTE…ou c'est la mort! la mort! la mort!
roulant des yeux terribles
LE DUC…avec le cimetière!
LE BARON...avec le cimetière!
Tous les trois chargeant Chérubin avec des cris féroces.
CHÉRUBINJamais! Jamais! Jamais!
CHÉRUBINLE DUC, LE COMTE et LE BARON
CHÉRUBINTiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens! Tiens!
CHÉRUBIN(Chérubin tient tête aux trois énergumènes, mais,
CHÉRUBINaux cris arrivent aussitôt l'Aubergiste affolé
CHÉRUBINet Le Philosophe éploré.)
accourant affolé
L'AUBERGISTEAlguazils!! alguazils!!
L'AUBERGISTELE DUC, LE COMTE et LE BARON
L'AUBERGISTETiens! Tiens!
éploré.
LE PHILOSOPHETrois duels! ah! mon pauvre garçon!
LE PHILOSOPHETrois duels! Trois duels!
LE PHILOSOPHE(On sonne la cloche. Le duel s'est arrêté - la porte charretière est ouverte -
LE PHILOSOPHEla cour de la posada est envahie par une foule de serviteurs -
LE PHILOSOPHEavec torches et lanternes - de servantes, de passants, de voyageurs
LE PHILOSOPHEet voyageuses réveillés en sursaut, qui paraissent dans leurs costume de nuit.)
LES SERVANTESLES VOYAGEUSES et LES VOYAGEURS
LES SERVANTESQuel scandale! Quel scandale! Quel scandale!
LE DUCJe tuerai demain ce garçon!
LE DUCLe Roi me donnera raison!
LE DUCLE COMTE et LE BARON
LE DUCMa femme aimer ce polisson!
LE DUCAh! quelle indigne trahison!
CHÉRUBINTra la la! Tra la la!
CHÉRUBINJe m'amuse! Je m'amuse!
paraît le Corrégidor suive d'Alguazils
annonçant à tue-tête
SERVITEURSLe Corrégidor!!
se jette sur le Corrégidor; à part, avec effarement
LE BARONGardez-vous qu'on le soupçonne;
LE BARONMais avec la Comtesse il est bien!
même, jeu
LE COMTEAh! monsieur, n'en parlez a personne
LE COMTEIl vient de chez l'Ensoleillad!
de l'autre côté
LE COMTEChut! n'en dites rien!
de l'autre côté
LE BARONChut! n'en dites rien! n'en dites rien! rien!
même, jeu
LE DUCIl vient de chez la Baronne,
LE DUCchut! mais au Baronne n'en dites rien!
LE DUCL'AUBERGISTE, LES SERVANTES et LES VALETS
LE DUCPour la maison quel scandale!
LE DUCLe patron en perdra la raison!
Les trois fenêtres se sont ouvertes, les trois femmes sont apparues.
LE DUCLE DUC, LE COMTE et LE BARON
LE DUCChut! n'en dites rien!
Les trois femmes à leurs fenêtres.
éplorée, à part
L'ENSOLEILLADTrois duels à la fois! Ils le tueront!
à part
LA BARONNEIls le tueront!
LE PHILOSOPHETrois duels à la fois!
LE PHILOSOPHEIls le tueront! mon Dieu! O mon Dieu!
LE PHILOSOPHEO mon Dieu! O mon Dieu!
CHÉRUBINTra la la la la la la la la la!
CHÉRUBINJe suis gai comme un pinson!
CHÉRUBINZon! zon! zon!
CHÉRUBINAh! que je m'amuse! la la!
CHÉRUBINQuelle nuit! Je m'amuse! la! la!
CHÉRUBINL'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALETS et LA FOULE
CHÉRUBINQuel scandale! Quel scandale!
CHÉRUBINL'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
CHÉRUBINPauvre garçon! Ils le tueront!
CHÉRUBINLE DUC, LE COMTE et LE BARON
CHÉRUBINVoyez, il rit! voyez, il rit!
CHÉRUBINJe tuerai demain ce garçon!
L'ENSOLEILLADHélas! Hélas!
L'ENSOLEILLADLA COMTESSE et LA BARONNE
L'ENSOLEILLADC'en est fait! Ils le tueront!
L'ENSOLEILLADL'AUBERGISTE, LES SERVANTES, LES VALETS et LA FOULE
L'ENSOLEILLADQuel scandale! Pour la maison!
LE PHILOSOPHEMon Dieu! Il a trois duels!
LE PHILOSOPHELE DUC, LE COMTE et LE BARON
LE PHILOSOPHELe Roi me donnera raison!
LE DUCOui, je tuerai ce garçon!
LE DUCLE COMTE et LE BARON
LE DUCQuelle indigne trahison!
à Chérubin; très catégorique
LE COMTEDemain, je vous tuerai!
LES SERVANTESLES VALETS et LA FOULE
LES SERVANTESQuel scandale pour la maison!
LES SERVANTESQuel scandale pour la maison! Ah!
LES SERVANTESL'ENSOLEILLAD, LA COMTESSE et LA BARONNE
LES SERVANTESAh! Ah! mon Dieu!
LE PHILOSOPHEMon Dieu! Mon Dieu! Ah!
LE PHILOSOPHELE DUC, LE COMTE et LE BARON
LE PHILOSOPHEA mort! A mort! Ah!
CHÉRUBINTra la la! Tra la la! Tra la la!
CHÉRUBIN(Sur un signe du Corrégidor les alguazils entourent et arrêtent le Duc,
CHÉRUBINle Comte et le Baron qui protestent et se démènent comme des fous furieux.
CHÉRUBINLes trois femmes s'évanouissent,... chacune à son balcon.
CHÉRUBIN- cris - tumulte indescriptible.)
SYSTEMActe III
RIDEAULe patio pittoresque de la même posada espagnole
RIDEAU(Un escalier de bois conduit à la galerie du premier étage; à droite,
RIDEAUdes lauriers roses et des grenadiers dans des jarres forment
RIDEAUun coin printanier au milieu duquel Chérubin, accoudé sur une table,
RIDEAUécrit silencieusement.
Le Philosophe paraît: il s'avance discrètement du côté de Chérubin
RIDEAUet l'observe sans en être aperçu.)
doucement
LE PHILOSOPHEChérubin!
continuant à écrire et presque sans lever la tête
CHÉRUBINUn moment!
doucement
LE PHILOSOPHEChérubin!
intrigué
LE PHILOSOPHEQu'écris-tu là ?
de belle humeur
CHÉRUBINMon testament! J'ai trois duels!
estomaqué
LE PHILOSOPHEMalheureux!
un peu songeur, mais cependant frivole
CHÉRUBINAh! je soupire un peu...
assez légèrement
CHÉRUBINMais je n'ai pas l'âme morose...
CHÉRUBINJ'ai toujours vu la vie en bleu;
au mot de «mort» le pauvre Philosophe devient tout pâle
CHÉRUBINLa mort... je veux la voir en rose.
Il lit son testament.
CHÉRUBINSi je reçois un coup de dague,
CHÉRUBINSi ce soir je dois trépasser,
CHÉRUBINA Nina je donne ma bague...
CHÉRUBINPour être un peu son fiancé.
CHÉRUBINA l'Ensoleillad rose et brune,
CHÉRUBINDont l'amour un soir m'a grisé,
CHÉRUBINJe donne toute ma fortune,
CHÉRUBINEt c'est bien peu pour son baiser.
avec émotion
CHÉRUBINA mon seul ami...
CHÉRUBIN(le Philosophe désespéré lui fait signe
CHÉRUBINqu'il ne voudrait rien entendre)
CHÉRUBIN... j'abandonne
CHÉRUBINMes bois et mon manoir.
CHÉRUBINJe lui fis du chagrin par fois...
CHÉRUBINMais je sais bien qu'il me pardonne!
CHÉRUBIN(à ces mots, le Philosophe, qui sanglote,
CHÉRUBINse jette dans les bras de Chérubin.)
très ému
LE PHILOSOPHEMourir! Quand on a cet air radieux!
LE PHILOSOPHEQuand l'amour rayonne en ses yeux!
hors de lui
LE PHILOSOPHEMourir quand l'amour rayonne en ses yeux,
LE PHILOSOPHEMourir quand la vie en son coeur s'éveille,
LE PHILOSOPHEMourir quand on a cet air radieux,
CHÉRUBINQue dis-tu?
LE PHILOSOPHEMourir quand on a des couleurs pareilles!
LE PHILOSOPHEMourir! Mourir!
violemment ému
LE PHILOSOPHEMourir!
CHÉRUBINQue dis-tu?
LE PHILOSOPHEQue ta mort
enragé
LE PHILOSOPHEserait abominable!
LE PHILOSOPHENon! tu ne mourras point, par le diable!
amusé
CHÉRUBINIl jure!
transfiguré
LE PHILOSOPHEEn garde!
CHÉRUBINPourquoi donc?
confidentiel
LE PHILOSOPHEJe veux t'apprendre un coup de maître.
s'amusant beaucoup
CHÉRUBINTu t'es donc battu?
se confessant
LE PHILOSOPHEComme un reître.
CHÉRUBINToi si sage!
CHÉRUBIN(Le Philosophe s'armant d'une lardoire
CHÉRUBINlui donne une leçon d'escrime.)
LE PHILOSOPHEA ton espadon!
LE PHILOSOPHEJe simule un contre de quarte,
LE PHILOSOPHEEn sixte, en quarte,
LE PHILOSOPHEEn sixte, encor,
LE PHILOSOPHETon fer veut passer, je l'écarte,
LE PHILOSOPHEBattez, dégagez.
Il se fend
LE PHILOSOPHETu es mort!
enthousiasmé
CHÉRUBINBravo! Superbe!
revenant du dehors
L'AUBERGISTEUn duel encor! Alguazils! Alguazils!
CHÉRUBINTais-toi butor!
CHÉRUBINCe n'était qu'un jeu!
l'Aubergiste sort.
apparaissent la Comtesse et La Baronne
LE PHILOSOPHELa Comtesse!
CHÉRUBINEt la Baronne.
à la Comtesse
LA BARONNEDe l'adresse.
à la Baronne
LA COMTESSEDu calme!
au Philosophe, à part
CHÉRUBINQuel air courroucé!
à Chérubin, à part
LE PHILOSOPHEQui fait des fautes les supporte.
CHÉRUBINVa faire le guet à la porte!
Le Philosophe sort.
CHÉRUBIN(très ennuyé, voyant venir à lui
CHÉRUBINles deux femmes, à lui-même)
CHÉRUBINAh! quel moment je vais passer!
aux deux femmes
CHÉRUBINJe tombe aux pieds de tant de grâce!
Les deux femmes très irritées, très nerveuses.
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
CHÉRUBINPas de grands mots! Et pas de phrases!
CHÉRUBINMais...
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
sèchement et impératif
CHÉRUBINRépondez-nous... la vérité! la vérité! la vérité!
CHÉRUBINPour qui chantez-vous donc, beau page, cette nuit?
embarrassé
CHÉRUBINCette nuit?
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
après s'être consultées en confidence.
CHÉRUBINPourquoi demandez-vous des gages? Cette nuit?
CHÉRUBINCette nuit?
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
toutes les deux avec irritation et fermeté
CHÉRUBINLe vérité, voyons, Monsieur, la vérité!
commençant à en avoir assez.
CHÉRUBINEh bien, tant pis! Hier j'ai chanté...
soupirant
LA COMTESSEPour moi?
de même
LA BARONNEPour moi?
un peu confus
CHÉRUBINNon... pour une autre!
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
ayant tout deviné, furieuses, exaspérées
CHÉRUBINL'Ensoleillad!
arrivant vivement
LE PHILOSOPHEVos maris!
Il s'esquive aussitôt.
à part
LA COMTESSEBien!
LA COMTESSE(Le Comte et le Baron s'arrêtent en voyant leurs femmes causer
LA COMTESSEavec Chérubin. Celles-ci feignent d'ignorer
LA COMTESSEla présence de messieurs leurs maris
LA COMTESSEet accablent Chérubin qui souffre mille morts.)
LA COMTESSE(haut, en redoublant de colère vis à vis de Chérubin
LA COMTESSEet paraissant très amoureuse quand il s'agit de son mari)
LA COMTESSEVous me compromettiez aux yeux d'un époux que j'adore!
même jeu, plus outrée encore
LA BARONNEVous chantiez pour l'Ensoleillad
LA BARONNEEt mon pauvre mari, oui, mon mari l'ignore!
pris au jeu, au Comte
LE BARONLes entendez-vous?
à part, exaspéré
CHÉRUBINLes pécores!
LA BARONNEEnfin, répondez...
LA COMTESSEEst-ce vrai, répondez?
bas à Chérubin
LA COMTESSERépondez ou vous me perdez...
CHÉRUBIN(tremblant de rage, mais voulant malgré
CHÉRUBINtout disculper les deux femmes)
CHÉRUBINC'est vrai! c'est vrai!
LE BARON(accourant vers sa femme qui semble stupéfiée
LE BARONde le trouver là ; avec expansion)
LE BARONChère femme adorée!
jouant l'étonnement
LA BARONNEVous!
même jeu que le Baron
LE COMTEFemme aimée!
LA COMTESSE(même jeu que la Baronne,
LA COMTESSEmais avec plus de hauteur)
LA COMTESSEAh! c'est vous!
CHÉRUBIN(trépignant de rage devant
CHÉRUBINcette double comédie)
CHÉRUBINLes perfides! les perfides!
bas à sa femme
LE COMTEPardonnez-moi!
doucement à la sienne
LE BARONPardonnez-nous!
CHÉRUBIN(n'en pouvant plus, se tournant
CHÉRUBINvers les deux hommes; très décidé)
CHÉRUBINNos duels tiennent toujours, j'espère?
insolente
LA BARONNEVous dites?
persiflante et méprisante
LA COMTESSEUn duel? Pourquoi faire?
de même
LA BARONNEIl perd la tête ce garçon!
railleuse
LA COMTESSEIl devient fou!
anxieux
CHÉRUBINQue signifie?
même ton
LA COMTESSEIl faut une raison
LA COMTESSEPour exposer sa vie!
LA COMTESSELA COMTESSE et LA BARONNE
LA COMTESSEPour un duel il faut un outrage,
LA COMTESSEOr l'outrage n'existe plus!
avec colère
CHÉRUBINQue signifie!
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
CHÉRUBINQuittez ces grands airs superflus,
CHÉRUBINIls conviennent mal votre âge!
CHÉRUBINLE COMTE et LE BARON
railleurs
CHÉRUBINTous mes regrets, mon jeune enfant!
LE COMTETous mes regrets...
LE BARONAdieu, petit.
bondissant sous l'insulte
CHÉRUBINJe vous défends!
CHÉRUBINLA COMTESSE et LA BARONNE
éclatant de rire se moquant de lui
CHÉRUBINIl vous défend!
en manière de raillerie, à leurs cher maris
CHÉRUBINOh! prenez garde!
Tous remontent pour s'éloigner.
outré, hors de lui
CHÉRUBINAh! les coquines! les pendardes!
CHÉRUBINMe font-elles assez souffrir!
en se retournant
LE COMTETous mes regrets...
de même
LE BARONAdieu, petit.
LE BARONLA COMTESSE et LA BARONNE
de même
LE BARONAdieu, petit.
très nerveux - éclatant - emporté
CHÉRUBINAh! ne pas même pouvoir mourir!
CHÉRUBIN(On voit arriver le Duc, envoyé de Roi,
CHÉRUBINentouré d'officiers, de seigneurs et de pages.)
CHÉRUBINAh! le Duc! au moins lui!
Il se précipite vers le Duc.
très important; à haute voix à la foule qui accourt
LE DUCArrière! au nom du Roi!
à l'Aubergiste, haletant
LE DUCA l'Ensoleillad hâte-toi
LE DUCDe porter ce royal message.
frappé, à part
CHÉRUBINL'Ensoleillad!
à la foule qui envahit le patio, à tue-tête
L'AUBERGISTERangez-vous tous! livrez passage
L'AUBERGISTEA la chaise à porteurs du Roi!
L'AUBERGISTE(Il se hâte de gravir l'escalier
L'AUBERGISTEqui même chez l'Ensoleillad.
L'AUBERGISTEDes musiciens
guitaristes, mandolinistes
L'AUBERGISTE(dont aussitôt grimpé l'escalier
L'AUBERGISTEet donnent une aubade à l'Ensoleillad,
L'AUBERGISTEdevant sa porte, au 1er étage.
L'AUBERGISTELa foule écoute avec ravissement.
L'AUBERGISTEChérubin est seul, à part, très ému.)
L'ENSOLEILLAD(On entend la voix de l'Ensoleillad
L'ENSOLEILLADqui se marie avec les instruments)
L'ENSOLEILLADVive amour qui rêve, embrase et fuit!
L'ENSOLEILLADVive amour qui meurt en une nuit!
L'ENSOLEILLADPleurez donc damoiselles,
L'ENSOLEILLADMais des larmes frivoles!
L'ENSOLEILLADPleurez donc damoiselles,
L'ENSOLEILLADMais des larmes frivoles!
à part, très ému
CHÉRUBINVers elle tout mon coeur m'entraîne!
CHÉRUBINPendant un soir, l'éternité,
CHÉRUBINJe fus le roi de cette reine!
CHÉRUBINCe fut à moi tant de beauté!
CHÉRUBIN(L'Ensoleillad apparaît éclairée par un coup de soleil radieux;
CHÉRUBINelle reprend le chant de l'aubade, tout en restant
CHÉRUBINimmobile près de la porte ouverte.)
à pleine voix
L'ENSOLEILLADVive amour qui rêve, embrase et fuit!
L'ENSOLEILLADVive amour qui meurt en une nuit!
L'ENSOLEILLADSi l'amour a des ailes,
L'ENSOLEILLADC'est afin qu'il s'envole!
L'ENSOLEILLADSi l'amour a des ailes,
L'ENSOLEILLADC'est afin qu'il s'envole!
L'ENSOLEILLADSi l'amour a des ailes
L'ENSOLEILLADC'est afin qu'ils s'envole!
extasiée
LA FOULEL'Ensoleillad est reine par la beauté!
L'ENSOLEILLADAh!
L'ENSOLEILLAD(L'Ensoleillad va s'avancer, mais, devant l'attitude
L'ENSOLEILLADde Chérubin elle s'arrête... interdite.)
à l'Ensoleillad, fou de désespoir et d'amour
CHÉRUBINPar pitié! Ne pars pas!
CHÉRUBINAh! que ton coeur m'écoute!
CHÉRUBINTu m'as dit: Je t'appartiens toute!
CHÉRUBINTu m'as dit: Ce soir ne doit plus finir!
CHÉRUBINQu'importe
déchirant
CHÉRUBINdemain et tout l'avenir!
CHÉRUBINAh!
CHÉRUBIN(L'Ensoleillad descend lentement, les yeux fixés sur Chérubin tout palpitant;
CHÉRUBINparvenue au bas de l'escalier, faisant effort pour dissimuler son émotion et,
CHÉRUBINne pouvant reconnaître Chérubin en un pareil moment,
CHÉRUBINelle s'adresse à la foule en le désignant.)
L'ENSOLEILLADQuel est-il?
brisé
CHÉRUBINO mon Dieu!
CHÉRUBINLE DUC et LA FOULE
Tous à Chérubin
CHÉRUBINImpudent! qu'il recule!
CHÉRUBINPlace aux gens de Sa Majesté!
CHÉRUBIN(L'Ensoleiilade est montée dans sa chaise; la foule l'acclame pendant
CHÉRUBINqu'elle s'éloigne, laissant Chérubin éperdue et pleurant dans les bras
CHÉRUBINdu Philosophe qui vient d'entrer tout ému.)
unies
LA FOULEL'Ensoleillad est deux fois reine
LA FOULEPar la faveur et la beauté! par la beauté!
LA FOULEAdieu!
Tous s'inclinent. Sortie générale.
abattu, au Philosophe qui le berce dans comme un enfant
CHÉRUBINTon amitié me reste seule...
CHÉRUBINEt je n'ai plus que toi...
CHÉRUBINL'amour même, je le déteste,
CHÉRUBINOn a flétri ce que j'aimais.
affectueux
LE PHILOSOPHEC'est ton premier chagrin, en somme,
LE PHILOSOPHEBénis-Ie s'il t'a transformé;
très ému
LE PHILOSOPHETu viens de souffrir comme un homme,
LE PHILOSOPHETe voilà digne enfin d'aimer.
avec amertume
CHÉRUBINJe ne veux plus aimer jamais...
CHÉRUBINMon âme désormais a trop de dégoût...
CHÉRUBINJe ne veux plus aimer jamais...
CHÉRUBINLa femme est vile,
violent
CHÉRUBINelle est infâme!
avec une philosophie douce et consolante
LE PHILOSOPHENe plus aimer jamais!
LE PHILOSOPHEPourquoi, petit, tant de rancoeur?
LE PHILOSOPHENe plus aimer jamais!
LE PHILOSOPHEC'est bien à tort que tu t'irrites...
LE PHILOSOPHEA coeur léger fille sans coeur...
LE PHILOSOPHEOn a les femmes qu'on mérite! Petit!
LE PHILOSOPHEAttends la femme pleine de douceur
LE PHILOSOPHEQui console dans l'infortune,
LE PHILOSOPHEChacun de nous en connaît une...
LE PHILOSOPHEAttends de l'avoir rencontrée...
LE PHILOSOPHETu verras, petit, tu verras!
sincère, résolu
CHÉRUBINAh! jamais je n'ai tant désiré
palpitant et nerveux
CHÉRUBINUne épaule pour y pleurer,
CHÉRUBINUn bras qui me soutienne!
LE PHILOSOPHETu verras, petit, tu verras!
CHÉRUBINQu'elle vienne!
LE PHILOSOPHE...attends!!
avec un tendre élan
CHÉRUBINJ'attends!!
CHÉRUBIN(On a entendu le roulement d'une voiture puis quelques
CHÉRUBINdoux tintements de sonnailles.)
apercevant la Nina encore invisible; lentement
LE PHILOSOPHEEt quand Eliézer vit Rebecca paraître,
LE PHILOSOPHEIl dit: Mon Dieu, voici la femme de mon maître.
(Il sort doucement au moment où Nina apparaît au seuil de la posada.
LE PHILOSOPHEElle est dans ses vêtements de deuil.)
ému, troublé, courant à Nina
CHÉRUBINNina!
tremblante et s'arrêtant interdite
NINAChérubin!
CHÉRUBINEn voiles de deuil!
CHÉRUBINPourquoi si pâle et si changée...
CHÉRUBINEt pourquoi dans tout votre accueil
CHÉRUBINCette douceur découragée?
doucement, sans méchanceté, ni rancoeur
NINALas! est-ce à vous de l'ignorer?
l'attirant dans le coin fleuri du patio de la posada
CHÉRUBINNina! mon coeur tremble et s'étonne...
CHÉRUBINC'est moi qui vous fis tant pleurer?
très simple
NINAJe ne pleure plus... Demain j'abandonne
Le monde et les miens, Car j'entre au couvent.
NINAVoici vos vers... Je vous pardonne...
NINAJ'y croyais... J'étais une enfant.
NINAJ'ai dû vous paraître un peu bête.
NINAJ'ai cru, vous voyant plein d'émoi,
NINAQue j'avais fait votre conquête
NINAEt que ces vers étaient pour moi...
NINAJ'ai dû vous paraître un peu bête.
NINAQuand vous veniez auprès de moi...
NINAMon coeur me montait à la tête...
NINAJe tremblais... je ne sais pourquoi,
NINAMais je perdais un peu la tête...
NINAQuand vous veniez auprès de moi.
à mi-voix
NINAEt maintenant... que je m'apprête
NINAA vous quitter,
émue
NINAj'ai tant d'émoi...
NINAQue mon courage est en défaite...
simple
Adieu, adieu... demain j'entre en retraite.
NINAJe vous aimais! oubliez-moi! oubliez-moi!
regardant Chérubin
NINAVous pleurez?
des larmes plein les yeux
CHÉRUBINNina!
très émue
NINAQuoi, tu pleures?
CHÉRUBINCes larmes là sont meilleures
CHÉRUBINQue tout les vains plaisirs qu'autrefois j'ai connus.
palpitante
NINATu n'as plus ton rire moqueur!
ravi
CHÉRUBINUn sourire plus beau s'éveille dans mon coeur.
dans une progression d'émotion
NINAQuoi, tu ne railles pas?
NINATa tendresse est profonde?
CHÉRUBINAvec des yeux nouveaux je regarde le monde!
CHÉRUBINViens! ma Nina! viens! ma Nina! viens! tout contre moi.
vaincue, confiante, amoureuse
NINAMon Chérubin, je crois en toi!
CHÉRUBINJe n'avais de l'amour compris que la caresse...
CHÉRUBINNINA et CHÉRUBIN
CHÉRUBINAimer, sentir, souffrir, ces mots sont une ivresse!
NINAMon Chérubin, je crois en toi! je crois en toi!
NINAMon Chérubin, je crois en toi! toujours à toi!
CHÉRUBINViens contre moi, tout contre moi! tout contre moi!
CHÉRUBINO Nina! viens tout contre moi?
CHÉRUBINJe crois en toi!
CHÉRUBIN(Au moment où Chérubin et Nina sont encore enlacés,
CHÉRUBINrevient le Duc avec le Philosophe et les officiers
CHÉRUBINqui devaient être témoins dans le duel.
CHÉRUBINIls portent des épées de combat sous le bras.)
LE DUC(Suffoqué, en apercevant sa pupille dans les bras
LE DUCde ce petit gredin de Chérubin)
LE DUCDans ses bras, ma pupille!
LE DUCO rage! ô triple rage!
se tordant de rire
RICARDOQuel gaillard!
hors de lui
LE DUCA qui s'en prendra-t'il demain!
s'inclinant devant le Duc, ébahi
CHÉRUBINCe n'est pas un nouvel outrage,
CHÉRUBINLa Nina m'accorde sa main.
La Nina va supplier son tuteur qui semble lui dire: «Pauvre fille»!
goguenard, à Chérubin
RICARDOTu parles mariage...
RICARDOQuoi, tu sonnes déjà la retraite à ton âge?
radieux, frappant sur l'épaule de Ricardo
CHÉRUBINLa retraite! Allons donc.
Cloches lointaines
souriant et doux
CHÉRUBINDans ce lever du jour
CHÉRUBINEcoute le clocher qui s'éveille et résonne...
CHÉRUBINEcoute, ce n'est pas la retraite qui sonne...
CHÉRUBINC'est la diane pour l'éveil de notre amour!
LE PHILOSOPHE(bas à Chérubin en apercevant le ruban de la Comtesse
qui sort de son habit.)
LE PHILOSOPHECes gages, jette-les. Nina doit te suffire!
CHÉRUBIN(après un mouvement d'hésitation,
CHÉRUBINne pouvant se décider
CHÉRUBINà se dessaisir des gages d'amour,
CHÉRUBINavec en sourire indéfinissable,
CHÉRUBINil renfonce le ruban; parlé)
CHÉRUBINBah!!
CHÉRUBIN(courant à Nina qui a conquis son tuteur
CHÉRUBINet le plus ingénument du monde; parlé)
CHÉRUBINNina, je t'aime!
regardant Chérubin et joyeusement
RICARDOC'est Don Juan!
pensif, regardant Nina
LE PHILOSOPHEC'est Elvire!
SYSTEMRIDEAU