Werther

Massenet, Jules

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Werther Libretto

WERTHERDrame lyrique en 4 actes et 5 tableaux

WERTHERPoème de MM. Edouard Blau,

WERTHERPaul Milliet et Georges Hartmann

WERTHERMusique de J. Massenet

WERTHERWerther, 23 ans, 1r ténor

WERTHERAlbert, 25 ans, 1r baryton

WERTHERLe Bailli, 50 ans, baryton or basse

WERTHERSchmidt, ami de Bailli, 2me ténor

WERTHERJohann, ami de Bailli, baryton or basse

WERTHERBruhlmann, jeune homme, coryphée

WERTHERCharlotte, fille du Bailli, 20 ans, mezzo soprano ou 1re chanteuse

WERTHERSophie, sa sour, 15 ans, 1st soprano

WERTHERKatchen, jeune fille, coryphée

WERTHERLes Enfants (six) Fritz, Max, Hans, Karl, Gretel, Clara ,

soprani, voix d'enfants

WERTHERUn petit paysan, un domestique

WERTHERFiguration:

WERTHERhabitants du bourg de Wetzler; invités, ménétriers

WERTHER(Au dernier tableau, dans la coulisse,

WERTHERchoristes femmes, avec les voix d'enfants)

SYSTEMActe I

PRÉLUDELa Maison du Bailli (Juillet 178...)

PRÉLUDE(A gauche, la maison à  large baie vitrée,

PRÉLUDEavec une terrasse praticable, couverte de feuillages,

PRÉLUDEprécédée d'un escalier en bois.

PRÉLUDEA droite, le jardin. Au fond, une petite porte à  claire voie.

PRÉLUDEAu loin, les maisons du bourg et la campagne.

PRÉLUDEAu premier plan, une fontaine.

PRÉLUDEAu lever du rideau, le Bailli est assis sur la terrasse,

PRÉLUDEau milieu de ses six enfants qu'il fait chanter.

Le rideau se lève sur un grand éclat de rire,

PRÉLUDEtrès prolongé des Enfants.)

grondant

LE BAILLIAssez! Assez!

LE BAILLIM'écoutera-t-on cette fois?

LE BAILLIRecommençons! recommençons!

LE BAILLISurtout pas trop de voix! pas trop de voix!

chantant avec brusquerie, très fort et sans nuances

LES ENFANTSNoël! Noël! Noël!

LES ENFANTSJésus vient de naître,

LES ENFANTSVoici notre divin maître...

se fâchant

LE BAILLIMais non! ce n'est pas ça!

LE BAILLINon! Non! ce n'est pas ça!

sévèrement

LE BAILLIOsez-vous chanter de la sorte

LE BAILLIQuand votre soeur Charlotte est là !

LE BAILLIElle doit tout entendre au travers de la porte!

LE BAILLI(Les Enfants ont paru tout émus, au nom de Charlotte:

LE BAILLIils reprennent le Noël avec gravité.)

LES ENFANTSNoël! Noël!

avec satisfaction

LE BAILLIC'est bien! C'est bien!

LES ENFANTSJésus vient de naître

LES ENFANTSVoici notre divin maître

LES ENFANTSRois et bergers d'Israël!

LES ENFANTSDans le firmament

LES ENFANTSDes anges gardiens fidèles

LES ENFANTSOnt ouvert grandes leurs ailes

LES ENFANTSEt s'en vont partout chantant: Noël!

LES ENFANTSLES ENFANTS et LE BAILLI

LES ENFANTSNoël!

LES ENFANTSJésus vient de naître!

LES ENFANTSVoici notre divin maître,

LES ENFANTSRois et bergers d'Israël!

LES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël! Noël!

LE BAILLIC'est bien cela!

LE BAILLINoël! Noël! Noël! Noël! Noël!

LE BAILLI(Johann et Schmidt qui s'étaient arrêtés

LE BAILLIà  la porte du jardin pour écouter le choeur d'enfants

LE BAILLIderrière la haie, sont entrés dans la cour.)

JOHANNBravo pour les enfants!

SCHMIDTBravo pour le couplet!

accourant joyeusement

LES ENFANTSAh! monsieur Schmidt!

LES ENFANTSAh! monsieur Johann!

LES ENFANTS(Schmidt et Johann embrassent

LES ENFANTSles Enfants et les félicitent.)

au Bailli

JOHANNEh! mais, j'y pense vous chantez Noël en Juillet.

JOHANNBailli, c'est s'y prendre à  l'avance!

qui est descendu et serre la main à  ses amis

LE BAILLICela te fait rire, Johann!

LE BAILLIMais quoi?

LE BAILLITout le monde n'est pas artiste comme toi.

Et ce ne sont point bagatelles

LE BAILLIQue d'apprendre le chant

avec importance

LE BAILLIle chant! à  ces jeunes cervelles!

à  Sophie qui vient d'entrer

SCHMIDTBonjour, Sophie!

SCHMIDTEh! Eh! Charlotte n'est pas loin...

lui faisant une révérence

SOPHIEEn effet, monsieur Schmidt! puisque nous prenons soin,

SOPHIECharlotte et moi, de la famille.

au Bailli

JOHANNHein, le superbe temps!

JOHANNViens-tu?

à  Johann

LE BAILLIDans un instant.

à  Johann, continuant la conversation

SOPHIEMa soeur s'habille pour le bal...

à  Schmidt

LE BAILLIOui, ce bal d'amis et de parents

LE BAILLIQue l'on donne à  Wetzlar.

LE BAILLIOn vient prendre Charlotte.

SCHMIDTC'est donc cela!

SCHMIDTKoffel a mis sa redingote,

SCHMIDTSteiner a retenu le cheval du brasseur,

SCHMIDTHoffmann a sa calèche et Goulden sa berline;

SCHMIDTenfin, monsieur Werther m'a paru moins rêveur!

à  ses deux amis

LE BAILLIFort bien, ce jeune homme.

JOHANNOui; mais pas fort en cuisine...

insistant

LE BAILLIIl est instruit... très distingué...

vivement

SCHMIDTUn peu mélancolique...

JOHANNAh! certes! jamais gai!

poursuivant son idée

LE BAILLILe Prince lui promet, dit-on, une ambassade,

LE BAILLIIl l'estime et lui veut du bien...

avec mépris

JOHANNUn diplomate!

JOHANNBah! ça ne vaut rien à  table!

de même

SCHMIDTÇa ne sait pas boire une rasade!

au Bailli en lui tendant les mains

JOHANNA Tout à  l'heure au Raisin d'or.

de même

SCHMIDTOui, tu nous dois une revanche.

se récriant

LE BAILLIEncor!

revenant sur ses pas

JOHANNDame! Et puis, c'est le jour des écrevisses!

JOHANNGrosses comme le bras

JOHANNGretchen nous l'a promis...

LE BAILLIO les gourmands! les deux complices!

Les deux hommes font mine de se retirer.

LE BAILLIVous n'attendez donc pas Charlotte, mes amis?

à  Johann

SCHMIDTNous la verrons ce soir.

SCHMIDTNous voulons faire un petit tour sur le rempart.

souriant, à  Johann

LE BAILLIPour t'ouvrir l'appétit?

un peu grognon, à  Schmidt

JOHANNToujours il exagère...

JOHANNAllons, viens, il est tard!

revenant au Bailli

SCHMIDTA propos!

SCHMIDTQuand Albert revient-il?

simplement

LE BAILLIJe l'ignore, il ne m'en parle pas encore,

LE BAILLImais il m'écrit que ses affaires vont au mieux.

SCHMIDTParfait! Albert est un garçon brave et fidèle,

SCHMIDTc'est un mari modèle pour ta Charlotte, et nous, les vieux,

SCHMIDTnous danserons à  perdre haleine à  la noce prochaine!

Les deux hommes s'en allant bras dessus bras dessous.

gaîment

SCHMIDTEh! bonsoir, les enfants!

gaîment

JOHANNBonsoir, les enfants!

au Bailli; plus bas

SCHMIDTA tantôt!

de même

JOHANNA tantôt!

LE BAILLIOui! Bonsoir! Bonsoir

LE BAILLISOPHIE, JOHANN et LES ENFANTS

LE BAILLIBonsoir! Bonsoir!

LE BAILLIJOHANN et SCHMIDT

à  pleine voix

LE BAILLIVivat Bacchus! semper vivat!

aux Enfants

LE BAILLIRentrez! nous redirons notre Noël ce soir,

LE BAILLIavant goûter, note par note!

LE BAILLI(Le Bailli a remonté l'escalier

LE BAILLIet une fois dans la maison.)

LE BAILLISophie, il faut aller voir ce que fait Charlotte.

(Sophie sort. Le Bailli s'installe dans le fauteuil de cuir à  crémaillère;

LE BAILLIles plus jeunes de ses enfants se blottissent sur ses genoux,

LE BAILLIet écoutant religieusement la leçon qu'il leur donne.

LE BAILLILa baie vitrée est à  demi fermée.

LE BAILLIWerther, accompagné d'un jeune paysan, s'avance dans la cour

LE BAILLIet regarde curieusement la maison.)

au paysan

WERTHERAlors, c'est bien ici la maison du Bailli?

congédiant son guide

WERTHERMerci.

WERTHER(seul, Werther pénètre plus avant dans la cour

WERTHERet s'arrête devant la fontaine.)

WERTHERJe ne sais si je veille ou si je rêve encore!

WERTHERTout ce qui m'environne a l'air d'un paradis;

WERTHERle bois soupire ainsi qu'une harpe sonore,

WERTHERUn monde se révèle à  mes yeux éblouis!

WERTHERO nature, pleine de grâce,

WERTHERReine du temps et de l'espace

WERTHERDaigne accueillir celui qui passe et ta salue,

WERTHERHumble mortel!

WERTHERMystérieux silence!

WERTHERO calme solennel!

WERTHERTout m'attire et me plaît!

WERTHERCe mur, et ce coin sombre...

WERTHERCette source limpide et la fraîcheur de l'ombre;

WERTHERil n'est pas une haie, il n'est pas un buisson où n'éclose unefleur,

WERTHERoù ne passe un frisson!

WERTHERO nature! enivre-moi de parfums,

WERTHERMère éternellement jeune, adorable et pure!

WERTHERO nature!

WERTHEREt toi, soleil, viens m'inonder de tes rayons!

dans l'intérieur de la maison

LES ENFANTSJésus vient de naître!

LES ENFANTSVoici notre divin maître,

LES ENFANTSRois et bergers d'Israël!

LES ENFANTSDans le firmament des anges gardiens fidèles

LES ENFANTSont ouvert grandes leurs ailes

LES ENFANTSet s'en vont partout chantant: Noël!

écoutant

WERTHERChers enfants!

à  lui-même

WERTHERIci-bas rien ne vaut les enfants!

WERTHERChers enfants!

WERTHERAutant notre vie est amère...

WERTHERautant leurs jours sont pleins de foi,

WERTHERleur âmes pleine de lumière!

WERTHERah! Comme ils sont meilleurs que moi!

WERTHER(Werther va jusqu'à  la fontaine

WERTHERet reste un instant dans une calme contemplation.

WERTHERCharlotte entre: le enfants quittent les bras de Bailli

WERTHERet sautent au devant d'elle.)

LES ENFANTSCharlotte! Charlotte!

au Bailli

CHARLOTTEEh! bien père, es-tu content d'eux?

LE BAILLIContent, content! ce n'est pas merveilleux!

entourant Charlotte

LES ENFANTSSi, père est très content! très content! très content!

embrassant sa fille et admirant sa toilette

LE BAILLIComme te voilà  belle, Mignonne!

LES ENFANTSOh! mais c'est vrai!

LE BAILLIVenez, mademoiselle, qu'on vous regarde!

LE BAILLINos amis seront jaloux!

souriante

CHARLOTTENos amis ne sont pas exacts

CHARLOTTEau rendez-vous voilà  ce dont je suis bien sûre!

CHARLOTTEEt j'en vais profiter pour donner

CHARLOTTEle goûter aux enfants.

CHARLOTTE(Charlotte va chercher sur le buffet un immense pain rond

CHARLOTTEqu'elle se dispose à  couper en tartines et qu'elle va distribuer aux Enfants.

CHARLOTTEOn entend dans le lointain les grelots d'un cheval et le bruit d'une voiture.)

LE BAILLIHâte-toi, car j'entends la voiture!

LE BAILLI(Les Enfants se pressent autour de Charlotte

LE BAILLIles mains tendues vers elle.

LE BAILLIWerther qui a monté l'escalier,

LE BAILLIs'arrête et contemple un moment ce spectacle sans être vu.)

LES ENFANTS(à  mesure qu'ils reçoivent leur goûter

LES ENFANTSles Enfants s'en vont en sautant)

HANSMerci!

GRETELMerci!

GRETELHANS et GRETEL

GRETELMerci, grande soeur!

KARLMerci!

CLARAMerci!

CLARAKARL et CLARA

CLARAMerci!, grande soeur!

MAXMerci!

FRITZMerci!

LE BAILLI(apercevant Werther

LE BAILLIet allant au devant de lui)

LE BAILLIAh! monsieur Werther!

LE BAILLIVous venez visiter mon petit ermitage...

LE BAILLImieux mon petit royaume, et j'en suis vraiment fier.

lui présentant Charlotte

Ma fille, qui prend soin de ce ménage

LE BAILLIet de tous ces enfants gâtés...

LE BAILLIdepuis le jour où leur même nous a quittés!

simplement

CHARLOTTEPardonnez-moi, monsieur, de m'être fait attendre,

CHARLOTTEmais je suis en effet une maman très tendre,

CHARLOTTEet mes enfants exigent que ma main

CHARLOTTEleur coupe chaque jour leur pain!

(Les invités entrent dans la cour.

CHARLOTTELe Bailli va à  leur rencontre ainsi

CHARLOTTEque Sophie qui reparaît toute rieuse.)

LE BAILLIArrivez donc, Brühlmann!

LE BAILLICharlotte est prête! On vous attend!

LE BAILLI(Brühlmann marche côte à  côte avec Kätchen;

LE BAILLIils vont les yeux dans les yeux

LE BAILLIet ne font même pas attention au Bailli qui les suit en riant.)

avec un soupir d'extase

BRÜHLMANNKlopstock!

avec ravissement

KÄTCHENDivin Klopstock!

riant, à  Brühlmann

LE BAILLIBavards! Vous direz le reste à  la fête...

LE BAILLIun aussi long discours vous mettrait en retard!

LE BAILLI(Werther est resté muet et interdit en regardant Charlotte,

LE BAILLIet quand la jeune fille se tourne vers la glace pour mettre son écharpe,

LE BAILLIil saisit le plus jeune des Enfants et l'embrasse.

LE BAILLIL'Enfant a peur de cet élan de tendresse.)

à  l'Enfant que Werther a saisi dans ses bras

CHARLOTTEEmbrasse ton cousin!

se relevant, étonné

WERTHERCousin? Suis-je bien digne de ce nom?

enjouée

CHARLOTTEEn effet, cousin! c'est un honneur insigne... Mais...

CHARLOTTEnous en avons tant qu'il serait bien fâcheux

CHARLOTTEque vous fussiez le plus mauvais d'entre eux!

Werther s'éloigne en regardant Charlotte.

CHARLOTTE(à  Sophie, avec autorité, sans sévérité,

CHARLOTTEen lui montrant les Enfants)

CHARLOTTETu me remplaceras, Sophie, tu sais, je te les confie!

aux Enfants

CHARLOTTEVous serez sages comme avec moi?

SOPHIEOui, mais ils aimeraient bien mieux que ce fût toi!

WERTHER(avec extase, tandis que Charlotte

WERTHERembrasse les Enfants)

WERTHERO spectacle idéal d'amour et d'innocence.

WERTHEROù mes yeux et mon coeur sont ravis à  la fois!

WERTHERQuel rêve... de passer... une entière existence...

WERTHERCalmé par ses regards et bercé par sa voix!

WERTHER(La plupart des invités est déjà  presque sortie;

WERTHERrestent encore Brühlmann et Kätchen,

WERTHERabsorbés et silencieux, près de la fontaine.

WERTHERCharlotte est prête maintenant, elle descend dans la cour.

WERTHERWerther va à  sa rencontre. Sophie

WERTHERet les Enfants forment un groupe sur la terrasse

WERTHERet envoient des baisers à  leur grande soeur.)

saluant Werther

LE BAILLIMonsieur Werther!

CHARLOTTEAdieu... père!

à  Charlotte

LE BAILLIAdieu, ma chérie...

LE BAILLI(Charlotte et Werther s'éloignent

LE BAILLIsuivis d'un groupe d'invités.

LE BAILLIBrühlmann et Kätchen s'en vont les derniers

LE BAILLIsans avoir dit une parole.)

avec bonhomie, les regardant en souriant

LE BAILLIA ceux-là  ne souhaitons rien! Klopstock!

LE BAILLIDivin Klopstock! l'extase magnétique!

LE BAILLIcela me paraît sans réplique!

Sophie a fait rentrer les enfants dans la maison.

LE BAILLI(tout en fredonnant, va chercher sa longue pipe

LE BAILLIen porcelaine qu'il a décrochée du râtelier.)

LE BAILLIVivat Bacchus! semper vivat!

en fredonnant

LE BAILLIVivat Bacchus! semper vivat Bacchus!

LE BAILLI(Il s'installe toujours fredonnant et d'un air un peu gêné,

LE BAILLIdans son large fauteuil et se dispose à  fumer.)

LE BAILLIVivat Bacchus! semper vivat!

SOPHIE(a reparu et sourit en voyant le Bailli;

SOPHIEelle a été tout doucement prendre

SOPHIEdans le coin de la chambre la canne

SOPHIEet le chapeau du Bailli qu'elle lui apporte

SOPHIEgentiment; avec malice)

SOPHIEEt qui donc a promis d'aller au Raisin d'or?

d'un ton embarrassé

LE BAILLIQui? Moi? te laisser seule?

SOPHIEEh bien?

fredonnant entre ses dents

LE BAILLILa la la la la la la la la la la! Non!

gravement

SOPHIEJe l'exige! Schmidt et Johann doivent t'attendre encor.

LE BAILLI(se laissant convaincre et prenant le chapeau

LE BAILLIet la canne des mains de Sophie)

LE BAILLIRien qu'un moment... alors...

Il s'éloigne; se retournant, à  Sophie

LE BAILLIau fait promesse oblige!

LE BAILLI(Sophie accompagne le Bailli

et ferme la porte de la rue sur lui.

LE BAILLILa nuit tombe peu à  peu.

Albert paraît; il vient du jardin,

LE BAILLIun manteau sur le bras;

LE BAILLIil est entré doucement et interroge la maison du regard;

LE BAILLIil s'approche et aperçoit Sophie qui redescend.)

ALBERTSophie!

reconnaissant Albert

SOPHIEAlbert! Toi de retour?

ALBERTOui, moi, petite soeur, bonjour!

Il l'embrasse.

SOPHIEQue Charlotte sera contente de te revoir!

ALBERTElle est ici?

SOPHIENon, pas ce soir! Elle qui jamais s'absente.

plus accentué

SOPHIEAussi, pourquoi n'as-tu pas prévenu?

simplement

ALBERTJ'ai voulu vous surprendre...

ALBERTParle-moi d'elle, au moins!

ALBERTIl me tarde d'apprendre si de moi l'on s'est souvenu?

ALBERTcar c'est bien long, six mois d'absence...

avec simplicité

SOPHIEChez nous, aux absents

tendrement

SOPHIEchacun pense, et d'ailleurs, n'es-tu pas son fiancé?

joyeux

ALBERTA chère enfant! Et que s'est-il passé?

SOPHIERien... on s'est occupé de votre mariage...

ALBERTDe notre mariage!

SOPHIEOn y dansera... dis?

ALBERTBeaucoup... et davantage!

avec chaleur

ALBERTOui, je veux que pour tous il y ait du bonheur...

ALBERTj'en ai tant au fond du coeur!

reconduisant Sophie jusqu'au perron

ALBERTVa, rentre: J'ai peur qu'on t'appelle

ALBERTet qu'on apprenne mon retour; n'en dis rien,

ALBERTje serai près d'elle dès le lever du jour.

rentrant

SOPHIEA demain, à  demain, à  demain...

gentiment

SOPHIEMonsieur mon beau frère.

Elle ferme la porte vitrée.

seul

ALBERTElle m'aime! Elle pense à  moi!

ALBERTQuelle prière de reconnaissance

ALBERTet d'amour monte de mon coeur à  ma bouche!

ALBERTOh! comme à  l'heure du retour un rien nous émeut et nous touche...

ALBERTet comme tout possède un charme pénétrant!

ALBERTAh! je voudrais qu'en rentrant Charlotte

ALBERTretrouvât les pensers que je laisse:

ALBERTTout mon espoir et toute ma tendresse!

ALBERT(Il s'éloigne lentement. La nuit est venue;

ALBERTla lune éclaire la maison peu à  peu.

ALBERTCharlotte et Werther paraissent à  la porte du jardin;

ALBERTils viennent lentement, se tenant par le bras,

ALBERTet ne s'arrêtent qu'au bas du perron où tous deux

ALBERTrestent un moment silencieux.)

simplement

CHARLOTTEIl faut nous séparer. Voici notre maison,

CHARLOTTEc'est l'heure du sommeil.

plus accentué

WERTHERAh! pourvu que je voie ces yeux toujours ouverts,

WERTHERces yeux mon horizon, ces doux yeux:

WERTHERmon espoir et mon unique joie...

WERTHERQue m'importe à  moi le sommeil?

WERTHERLes étoiles et le soleil peuvent bien dans le ciel tour

WERTHERà  tour reparaître, j'ignore s'il est jour...

WERTHERj'ignore s'il est nuit!

doux et calme

WERTHERMon être demeure indifférent à  ce qui n'est pas toi!

souriant

CHARLOTTEMais, vous ne savez rien de moi.

pénétré

WERTHERMon âme a reconnu votre âme, Charlotte,

WERTHERet je vous ai vue assez pour savoir

WERTHERquelle femme vous êtes!

souriant

CHARLOTTEVous me connaissez?

grave et tendre

WERTHERVous êtes la meilleure ainsi que la plus belle des créatures!

confuse

CHARLOTTENon!

WERTHERFaut-il que j'en appelle à  ceux

WERTHERque vous nommez vos enfants?

pensive et se rapprochant de Werther

CHARLOTTEHélas! oui, mes enfants...

simplement et attendri

CHARLOTTEVous avez dit vrai!

CHARLOTTEC'est que l'image de ma mère

CHARLOTTEest présente à  tout le monde ici.

CHARLOTTEEt pour moi, je crois voir

plus accentué

CHARLOTTEsourire son visage quand

CHARLOTTEje prends soin de ses enfants... de mes enfants!

tendrement

CHARLOTTEAh! je souhaiterais que dans cette demeure elle revint!

CHARLOTTEet vit au moins quelques instants si je tiens

CHARLOTTEles serments faits à  la dernière heure!

très attendrie

CHARLOTTEChère, chère maman, que ne peux-tu nous voir?

WERTHERO Charlotte! ange du devoir,

WERTHERLa bénédiction du ciel sur toi repose!

CHARLOTTESi vous l'aviez connue!

CHARLOTTEAh! la cruelle chose de voir ainsi partir

CHARLOTTEce qu'on a de plus cher!

CHARLOTTEQuels tendres souvenirs... et quel regret amer!

CHARLOTTEPourquoi tout est-il périssable?

CHARLOTTELes enfants ont senti cela très vivement;

CHARLOTTEils demandent souvent d'un ton inconsolable:

CHARLOTTEPourquoi les hommes noirs ont emporté maman?

WERTHERRêve! Extase! Bonheur!

WERTHERJe donnerais ma vie pour garder à  jamais ces yeux,

WERTHERce front charmant, cette bouche adorable, étonnée et ravie...

WERTHERSans que nul à  son tour les contemple un moment!

WERTHERLe céleste sourire! oh! Charlotte! je vous aime...

WERTHERje vous aime... et je vous admire!

revenant à  elle; gravit rapidement le marches du perron

CHARLOTTENous somme fous! rentrons...

d'une voix altérée, et la retenant

WERTHERMais... nous nous reverrons?

dans la maison, en rentrant, à  haute voix; parlé

LE BAILLICharlotte! Charlotte! Albert est de retour!

défaillante

CHARLOTTEAlbert?

interrogeant Charlotte

WERTHERAlbert?

bas et tristement à  Werther

CHARLOTTEOui, celui que ma mère m'a fait jurer

CHARLOTTEd'accepter pour époux...

encore à  voix basse, et comme s'accusant

CHARLOTTEDieux m'est témoin qu'un instant près de vous...

CHARLOTTEj'avais oublié le serment qu'on me rappelle!

Werther se cache le visage avec sas mains, comme s'il sanglotait.

avec effort

WERTHERA ce serment... restez fidèle! Moi...

WERTHERj'en mourrai! Charlotte!

Charlotte se retourne une dernière fois.

seul, désespérée, lorsque Charlotte a disparu

WERTHERUn autre! son époux!

SYSTEMActe II

RIDEAULes Tilleuls

RIDEAUEn Septembre, même année

RIDEAUA Wetzler

RIDEAU(La place. Au fond: le temple protestant.

RIDEAUA gauche: le presbytère.

RIDEAUA droite: la Wirthschaft entourée de houblons.

RIDEAUDevant le temple: des tilleuls taillés qui en laissent voir la porte.

RIDEAUUn banc sous les tilleuls, près de l'entrée du presbytère.

RIDEAUSchmidt et Johann sont assis, attablés devant la Wirthschaft.

RIDEAUAu fond, à  droite: la route et la campagne.

RIDEAUBeau temps; Dimanche, après midi.)

le verre en main

JOHANNVivat Bacchus! Semper vivat!

JOHANNC'est dimanche!

de même

SCHMIDTVivat Bacchus! Semper vivat! c'est dimanche!

SCHMIDTJOHANN et SCHMIDT

SCHMIDTVivat! Vivat Bacchus!

SCHMIDTSemper vivat! Vivat Bacchus!

SCHMIDTSemper vivat!

SCHMIDTVivat Bacchus! semper vivat!

(Une servante sort de la Wirthschaft

SCHMIDTet sert de nouveau à  boire aux des amis.)

JOHANNAh! l'admirable journée!

JOHANNDe ce joyeux soleil j'ai l'âme illuminée!

SCHMIDTQu'il est doux vivre quand l'air est si léger, le ciel si bleu... le vin si clair!

JOHANNC'est dimanche!

SCHMIDTC'est dimanche!

Orgue dans le temple.

d'un ton gouailleur

SCHMIDTAllez! chantez l'office et que l'orgue résonne!

avec gaîté et franchise

SCHMIDTDe bénir le Seigneur il est bien des façons,

SCHMIDTmoi, je le glorifie en exaltant ses dons!

SCHMIDTGloire à  celui qui nous donne d'aussi bon vin

SCHMIDTet fait l'existence si bonne!

SCHMIDTBénissons le Seigneur!

de même

JOHANNDe bénir le Seigneur il est bien des façons,

JOHANNmoi, je le glorifie en exaltant ses dons!

JOHANNBénissons le Seigneur! Bénissons le Seigneur!

regardant

JOHANNDu monde! encor du monde! On vient de tous côtés!

JOHANNLe Pasteur verra bien fêtés ses cinquante ans de mariage!

SCHMIDTC'est bon pour un Pasteur cinquante ans de ménage,

SCHMIDTDieu le soutient!

SCHMIDTMais moi je n'aurais pu jamais en supporter autant!

Charlotte et Albert paraissent.

se lève en les regardant et se penche vers Schmidt

JOHANNEt cependant, j'en sais qui ne s'effraieraient

JOHANNguère de semblable félicité!

les désignant

JOHANNTiens! ceux-là ... par exemple!

se levant

SCHMIDTEt bien! à  leur santé allons vider encore un verre!

SCHMIDT(Ils rentrent tous les deux dans la Wirthschaft.

SCHMIDTCharlotte et Albert sont arrivés sous les tilleuls,

SCHMIDTils s'asseoient sur le banc.)

avec tendresse

ALBERTTrois mois! Voici trois mois que nous somme unis!

ALBERTIls ont passé bien vite... et pourtant il me semble

ALBERTque nous avons vécu toujours ensemble!

doucement

CHARLOTTEAlbert!

ALBERTSi vous saviez comme je vous bénis!

encore plus tendre

ALBERTMais, moi, de cette jeune fille si calme

ALBERTet souriante au foyer de famille,

ALBERTai-je une femme heureuse et sans regrets?

se levant et simplement

CHARLOTTEQuand une femme a près d'elle à  toute heure

CHARLOTTEet l'esprit le plus droit et l'âme la meilleure,

CHARLOTTEque pourrait-elle regretter?

ému

ALBERTOh! la douce parole...

ALBERTet comme à  l'écouter je me sens tout heureux...

ALBERTet j'ai l'âme ravie!

(Charlotte, accompagnée d'Albert, se dirige vers le temple;

ALBERTpuis Albert échange quelques mots avec ceux qui vont à  l'office.

ALBERTWerther a paru au haut de la route.

ALBERTIl descend et contemple de loin

ALBERTavec un tourment visible l'intimité des deux époux.)

à  lui-même, avec douleur

WERTHERUn autre est son époux! Un autre est son époux!

WERTHERDieu de bonté, si tu m'avais permis de marcher

WERTHERdans la vie avec cet ange à  mon côté,

WERTHERmon existence entière n'aurait

WERTHERjamais été qu'une ardente prière!

WERTHEREt maintenant... parfois... j'ai peur de blasphémer!

WERTHERC'est moi! moi!

douloureusement

WERTHERqu'elle pouvait aimer!

WERTHERJ'aurais sur ma poitrine pressé la plus divine,

WERTHERla plus belle créature que Dieu même ait su former!

WERTHERC'est moi, c'est moi... qu'elle pouvait aimer!

WERTHERLorsque s'ouvrait le ciel qui s'illumine,

WERTHERsoudain je l'ai vu se fermer!

WERTHERJe l'ai vu se fermer! c'est moi!

WERTHERc'est moi... qu'elle pouvait aimer! ah!

WERTHERJ'aurais sur ma poitrine pressé la plus divine,

WERTHERla plus belle créature que Dieu même ait su former!

WERTHERC'est moi! c'est moi... qu'elle pouvait aimer! s'est moi...

WERTHERqu'elle pouvait aimer!

WERTHERTout mon corps en frisonne, et tout mon être

avec un accent déchirant

WERTHERen pleure!

WERTHER(Werther dans la plus grande agitation veut s'éloigner,

WERTHERmais il tomber accablé sur le banc, la tête dans ses mains.

WERTHERSchmidt et Johann reparaissent sur le seuil de la Wirthschaft.

WERTHERSchmidt donne le bras à  Brühlmann navré et muet.)

en entrant, à  Brühlmann

SCHMIDTSi! Kätchen reviendra, je vous dis!

à  Brühlmann, tout en marchant

JOHANNA quelle heure et quel jour, aura lieu ce retour,

JOHANNqu'importe! puisqu'elle reviendra!

geste de dénégation de Brühlmann

SCHMIDTPuisqu'elle reviendra!

JOHANNSept ans de fiançailles, ça ne peut s'oublier de la sorte!

entraînant Brühlmann

SCHMIDTDépêchons-nous! car j'entends le signal,

SCHMIDTsi nous manquons l'office, au moins, ouvrons le bal!

(Ils sortent en trébuchant.

SCHMIDTEn sortant du temple, Albert est descendu,

SCHMIDTil pose la main sur l'épaule de Werther qui tressaille

SCHMIDTet fait un mouvement comme pour s'éloigner d'Albert.)

à  Werther

ALBERTAu bonheur dont mon âme est pleine,

ALBERTAmi, parfois il vient se mêler un remord...

étonné

WERTHERUn remord?

avec franchise

ALBERTJe vous sais un coeur loyal et fort;

ALBERTMais celle qui devint ma femme vous apparut

ALBERTau jour qu'elle était libre encore,

ALBERTet peut-être près d'elle avez-vous fait un rêve envolé sans retour?

ALBERTA la voir si belle et si douce je connais trop le prix du bien

ALBERTqui m'est donné pour ne comprendre pas que sa perte est cruelle!

lui prenant la main affectueusement

ALBERTComprendre ce tourment, c'est l'avoir pardonné.

WERTHERVous l'avez dit:

WERTHERMon âme est loyale et sincère,

contenant à  peine son émotion

WERTHER...si j'avais du passé trop amer souvenir,

WERTHERretirant cette main qui la serre,

WERTHERje fuirais loin de vous pour ne plus revenir!

WERTHERMais, comme après l'orage une onde est apaisée,

WERTHERmon coeur ne souffre plus de son rêve oublié,

WERTHERet celui qui sait lire au fond de ma pensée...

WERTHERn'y doit trouver jamais que la seule amitié

WERTHERet ce sera ma part de bonheur sur la terre.

Sophie accourt, des fleurs dans les mains.

à  Albert, gaîment

SOPHIEFrère! voyez! Voyez le beau bouquet!

SOPHIEJ'ai mis, pour le Pasteur, le jardin au pillage!

SOPHIEEt puis, l'on va danser!

SOPHIEPour le premier menuet c'est sur vous je compte...

observant Werther et grondait légèrement

SOPHIEAh! le sombre visage!

naïvement et gentiment

SOPHIEMais aujourd'hui, monsieur Werther,

SOPHIEtout le monde est joyeux! le bonheur est dans l'air!

SOPHIEDu gai soleil pleine de flamme dans l'azur resplendissant

SOPHIEla pure clarté descend de nos fronts jusqu'à  notre âme!

SOPHIETout le monde est joyeux! le bonheur est dans l'air!

SOPHIEEt l'oiseau qui monte aux cieux dans la brise qui soupire...

SOPHIEest revenu pour nous dire que Dieu permet d'être heureux!

SOPHIETout le monde est joyeux!

SOPHIELe bonheur est dans l'air!

SOPHIETout le monde est heureux!

à  part, plus sombre

WERTHERHeureux! pourrai-je l'être encore?

à  Sophie

ALBERTVa porter ton bouquet, chère petite soeur, je te rejoins.

Sophie s'éloigne de quelques pas.

à  Werther

ALBERTWerther! nous parlions du bonheur...

ALBERTOn le cherche bien loin... on l'appelle... On l'implore!

avec intention

ALBERTEt voici que peut-être il passe en nos chemins...

ALBERTUn sourire à  la lèvre et des fleurs dans les mains!

Werther garde le silence.

sur le seuil du presbytère à  Albert

SOPHIEAh! frère, venez vite!

à  Werther

SOPHIEVous entendez, Monsieur Werther,

SOPHIEje vous invite pour le premier menuet!

en s'approchant et en s'éloignant peu à  peu

SOPHIEDu gai soleil plein de flamme dans l'azur resplendissant

SOPHIEla pure clarté descend de nos fronts jusqu'à  notre âme!

SOPHIETout le monde est joyeux!

SOPHIELe bonheur est dans l'air!

SOPHIETout le monde est heureux!

en disparaissant

SOPHIE(Albert a rejoint Sophie

SOPHIEet il est entré avec elle dans le presbytère.)

seul

WERTHERAi-je dit vrai?

WERTHERL'amour que j'ai pour elle n'est-il pas le plus pur comme le plus sacré!

WERTHEREn mon âme... un coupable désir est-il jamais entré?

avec explosion

WERTHEROui je mentais! je mentais! Ô Dieu! souffrir sans cesse...

WERTHERou bien toujours mentir!

WERTHERC'est trop de honte et de faiblesse! Je dois, je veux partir!

Charlotte paraît sur le seuil du temple et se dirige vers le presbytère.

l'aperçoit et très ému, changeant de ton; à  part

WERTHERPartir? Non! je ne veux que me rapprocher d'elle!

sans remarquer Werther

CHARLOTTEComme on trouve en priant une force nouvelle!

de loin

se détournant

CHARLOTTEVous venez aussi chez le Pasteur?

se rapprochant et tristement

WERTHERA quoi bon? pour vous voir toujours auprès d'un autre!

se rapprochant encore de Charlotte restée immobile

WERTHERAh! qu'il est loin ce jour plein d'intime douceur...

WERTHEROù mon regard a rencontré le vôtre pour la première fois!

WERTHEROù nous sommes tous deux demeurés si longtemps, tout près...

WERTHERsans nous rien dire...

WERTHERCependant que tombait des cieux

WERTHERun suprême rayon qui semblait un sourire...

WERTHERsur notre émoi silencieux!

froidement

CHARLOTTEAlbert m'aime, et je suis sa femme!

avec emportement

WERTHERAlbert vous aime! Qui ne vous aimerait?

plus doucement

CHARLOTTEWerther!

CHARLOTTEN'est-il donc pas d'autre femme ici-bas digne de votre amour...

CHARLOTTEet libre d'elle-même? Je ne m'appartiens plus...

CHARLOTTEpourquoi donc m'aimez-vous?

WERTHEREh! demandez aux fous d'où vient que leur raison s'égare?

résolument

CHARLOTTEEh bien! puisqu'à  jamais le destin nous sépare...

CHARLOTTEéloignez-vous! partez! partez!

WERTHERAh! quel mot ai-je entendu?

gravement

CHARLOTTECelui qu'il faut de moi que l'on entende!

violemment

WERTHEREt qui donc le commande?

CHARLOTTELe devoir!

plus doucement

CHARLOTTEL'absence rend parfois la douleur moins amère...

douloureusement

WERTHERAh! me donner l'oubli n'est pas en son pouvoir!

plus doucement encore

CHARLOTTEPourquoi l'oubli? Pensez à  Charlotte au contraire, pensez...

CHARLOTTEà  son repos; soyez fort... soyez bon.

apaisé peu à  peu

WERTHEROui! j'ai pour seul désir que vous soyez heureuse!

avec des larmes, mais calme

WERTHERMais ne plus vous revoir... c'est impossible! non!

avec une grande douceur

Ami, je ne suis pas à  ce point rigoureuse...

CHARLOTTEet ne saurais vouloir un exil éternel...

se dominant

CHARLOTTEvous reviendrez... bientôt... tenez... à  la Noël!

suppliant

WERTHERCharlotte!

se retourne et disparaît

CHARLOTTEA la Noël!

CHARLOTTE(Werther veut la rappeler; mais il revient sur ses pas... découragé et abattu.

CHARLOTTESongeant et regardant le chemin par lequel Charlotte a disparu.)

après un moment d'accablement, avec résolution

WERTHEROui! ce qu'elle m'ordonne...

WERTHERpour son repos... je le ferai!

WERTHEREt si la force m'abandonne...

WERTHERAh! c'est moi pour toujours qui me reposerai!

songeant

WERTHERPourquoi trembler devant la mort?

WERTHERdevant la nôtre?

fiévreusement

WERTHEROn lève le rideau...

mystérieux

WERTHERpuis on passe de l'autre côté,

WERTHERVoilà  ce qu'on nomme mourir!

songeant encore

WERTHEROffensons-nous le ciel en cessant de souffrir?

simplement

WERTHERLorsque l'enfant revient d'un voyage, avant l'heure,

WERTHERbien loin lui garder quelque ressentiment,

WERTHERau seul bruit de ses pas tressaille la demeure

WERTHERet le père joyeux l'embrasse longuement!

WERTHERO Dieu! qui m'as créé, serais-tu moins clément?

WERTHERNon, tu ne saurais pas, dérobé sous voiles,

WERTHERrejeter dans la nuit ton fils infortuné!

douloureusement

WERTHERton fils!

tendrement

WERTHERDevinant ton sourire au travers des étoiles

WERTHERil reviendrait vers toi d'avance pardonné!

WERTHERPère! Père! Père, que je ne connais pas,

WERTHERen qui pourtant j'ai foi, parle à  mon coeur, appelle-moi!

WERTHERAppelle-moi!

sans voix, presque parlé

WERTHERAppelle-moi!

(Werther va s'éloigner lorsque paraît Sophie

WERTHERsur le seuil du presbytère.)

gaîment

SOPHIEMais venez donc! le cortège s'approche,

SOPHIEet soit dit sans reproche, c'est vous seul qu'on attend!

brusquement

WERTHERPardonnez-moi, je pars!

suffoquée

SOPHIEVous partez!

embarrassé

WERTHERA l'instant...

répétant; très émue

SOPHIEA l'instant... Mais sans doute...

SOPHIEvous reviendrez? demain? bientôt?

violemment et avec une grande émotion

WERTHERNon! jamais! adieu!

Il s'enfuit.

très émue, l'appelant

SOPHIEMonsieur Werther!

SOPHIE(elle court après lui jusqu'à  la route.

SOPHIEInquiète et troublée)

Au tournant de la route... il disparaît... plus

fondant en larmes

SOPHIErien!

elle redescend.

SOPHIEMon Dieu! tout à  l'heure j'étais si joyeuse!

(Le cortège de la Cinquantaine paraît -

SOPHIEon vient de différents côtés.)

apercevant Sophie et accourant auprès d'elle

CHARLOTTEAh! qu'est-ce donc? Elle pleure! Sophie!

tombant dans les bras de Charlotte

SOPHIEAh! Soeur! Monsieur Werther est parti!

tressaillant

ALBERTLui!

très accentué

SOPHIEEt pour toujours! Il vient de me le dire... et puis,

en sanglotant, sans retenir

SOPHIEil s'est enfui comme un fou!

à  elle-même et frappé

CHARLOTTEPour toujours!

sombre et considérant Charlotte

ALBERTIl l'aime!

ALBERT(Le cortège de la Cinquantaine traverse la place.

ALBERTAcclamations, vivats.)

SYSTEMActe III

RIDEAUCharlotte et Werther

24 Décembre 178...

RIDEAULe 24 Décembre, 5 heures du soir

RIDEAU(Dans la maison d'Albert. Le salon.

RIDEAUAu fond à  droite, dans un renfoncement très accentué,

RIDEAUune porte à  deux battants.

RIDEAUA gauche, dans le même coin, un grand poêle en faïence verte.

RIDEAUAu fond, le clavecin dont le clavier fait face - auprès: une fenêtre.

RIDEAUA droite, porte de la chambre d'Albert.

RIDEAUA gauche, porte de la chambre de Charlotte.

RIDEAUAu premier plan, à  gauche: un petit secrétaire;

RIDEAUplus en face: une table à  ouvrage et un fauteuil.

RIDEAUPresque à  droite, toujours au premier plan, un canapé.

RIDEAUUne lampe allumée (avec abat-jour) sur la table)

seule, assise près de la table à  ouvrage; songeant

CHARLOTTEWerther... Werther...

CHARLOTTEQui m'aurait dit la place que dans mon coeur

CHARLOTTEil occupe aujourd'hui?

CHARLOTTEDepuis qu'il est parti, malgré moi, tout me lasse!

Elle laisse tomber son ouvrage.

CHARLOTTEEt mon âme est pleine de lui!

(Lentement, elle se lève comme attirée

CHARLOTTEvers le secrétaire qu'elle ouvre.)

CHARLOTTECes lettres! ces lettres!

CHARLOTTEAh! je les relis sans cesse...

CHARLOTTEAvec quel charme... mais aussi quelle tristesse!

CHARLOTTEJe devrais les détruire... je ne puis!

CHARLOTTE(Elle est revenue près de la table,

CHARLOTTEles yeux fixés sur la lettre qu'elle lit.)

lisant

CHARLOTTE"Je vous écris de ma petite chambre:

CHARLOTTEau ciel gris et lourd de Décembre

CHARLOTTEpèse sur moi comme un linceul,

CHARLOTTEEt je suis seul! seul! toujours seul!"

CHARLOTTEAh! personne auprès de lui!

CHARLOTTEpas un seul témoignage de tendresse ou même de pitié!

CHARLOTTEDieu! comment m'est venu ce triste courage,

CHARLOTTEd'ordonner cet exil et cet isolement?

Après un temps elle a pris une autre lettre et l'ouvre.

lisant

CHARLOTTE"Des cris joyeux d'enfants montent sous ma fenêtre,

CHARLOTTEDes cris d'enfants! Et je pense à  ce temps si doux.

CHARLOTTEOù tous vos chers petits jouaient autour de nous!

CHARLOTTEIls m'oublieront peut-être?"

cessant de lire; avec expression

CHARLOTTENon, Werther, dans leur souvenir votre image reste vivante...

CHARLOTTEet quand vous reviendrez... mais doit-il revenir?

avec effroi

CHARLOTTEAh! ce dernier billet me glace et m'épouvante!

lisant

CHARLOTTE"Tu m'as dit: à  Noël, et j'ai crié: jamais!

CHARLOTTEOn va bientôt connaître qui de nous disait vrai!

CHARLOTTEMais si je ne dois reparaître au jour fixé,

CHARLOTTEdevant toi, ne m'accuse pas, pleure-moi!"

répétant avec effroi, craignant de comprendre

CHARLOTTE"Ne m'accuse pas, pleure-moi!"

reprenant sa lecture

CHARLOTTE"Oui, de ces yeux si pleins de charmes, ces lignes...

CHARLOTTEtu les reliras, tu les mouilleras de tes larmes...

CHARLOTTEO Charlotte, et tu frémiras!"

répétant sans lire

CHARLOTTE...tu frémiras! tu frémiras!

SOPHIE(entrant vivement et s'arrêtant à  la porte;

SOPHIEelle tient dans ses bras des jouets pour la fête du soir.)

SOPHIEBonjour, grande soeur!

SOPHIE(Charlotte surprise cache précipitamment

SOPHIEsur elle les lettres qu'elle tenait à  la main.)

SOPHIE...je viens aux nouvelles!

SOPHIE(Sophie s'avance gaîment

SOPHIEet dépose les objets sur un meuble.)

SOPHIEAlbert est absent... on ne te voit plus!

SOPHIEet le père est très mécontent...

encore préoccupée

CHARLOTTEEnfant!

qui a pris Charlotte par la taille

SOPHIEMais, souffres-tu?

se détachant des bras de Sophie

CHARLOTTEPourquoi cette pensée?

qui lui a gardé la main

SOPHIESi, ta main est glacée,

la regardant dans les yeux

SOPHIEet tes yeux sont rougis, je le vois bien!

se détournant, embarrassée

CHARLOTTENon, ce n'est rien...

se remettant

CHARLOTTEje me sens quelquefois... un peu triste... isolée!

CHARLOTTEMais si d'un vague ennui mon âme était troublée,

d'un ton enjoué mais forcé

CHARLOTTEJe ne m'en souviens plus...

CHARLOTTEet maintenant, tu vois: je souris...

câline

SOPHIECe qu'il faut, c'est rire, rire encore, comme autrefois!

à  part et avec intention

CHARLOTTEAutrefois!

gaîment

SOPHIEAh! le rire est béni, joyeux, léger, sonore!

léger

SOPHIEIl a des ailes, c'est un oiseau...

SOPHIEC'est un oiseau de l'aurore! C'est un oiseau!

SOPHIEC'est la clarté du coeur qui s'échappe en rayons!

SOPHIEAh! le rire est béni, joyeux, léger, sonore!

SOPHIEIl a des ailes, c'est un oiseau... c'est un oiseau! ah! ah!

SOPHIE(Sophie conduit Charlotte au fauteuil

SOPHIEet se laisse glisser à  ses genoux.)

SOPHIEEcoute! je suis d'âge à  savoir les raisons de bien des choses...

SOPHIEOui! tous les fronts ici sont devenus moroses...

hésitant

SOPHIEdepuis que Werther s'est enfui!

Charlotte tressaille.

SOPHIEMais pourquoi laisser sans nouvelles.

baissant les yeux

SOPHIEceux qui lui sont restés fidèles?

se dégageant des bras de Sophie, se lève

CHARLOTTETout... jusqu'à  cette enfant, tout me parle de lui!

revenant à  Charlotte

SOPHIEDes larmes? Ah! pardonne, je t'en prie!

SOPHIEOui! j'ai tort de parler de tout cela!

ne se contraignant plus

CHARLOTTEVa! laisse couler mes larmes

affectueusement

CHARLOTTEelles font du bien, ma chérie!

CHARLOTTELes larmes qu'on ne pleure pas,

CHARLOTTEdans notre âme retombent toutes,

CHARLOTTEet de leurs patientes gouttes

CHARLOTTEMartèlent le coeur triste et las!

CHARLOTTESa résistance enfin s'épuise; le coeur se creuse...

CHARLOTTEet s'affaiblit: il est trop grand, rien ne l'emplit;

CHARLOTTEet trop fragile, tout le brise! Tout le brise!

effrayée

SOPHIETiens! Charlotte, crois-moi, ne reste pas ici, viens chez nous...

SOPHIEnous saurons te faire oublier ton souci.

changeant de ton avec enjouement

SOPHIELe père a fait apprendre à  tes enfants

SOPHIEde magnifiques compliments pour la Noël!

Sophie va reprendre les jouets qu'elle a déposés en entrant.

à  part, dans le plus grand trouble

CHARLOTTENoël! Ah! cette lettre!

répétant d'un ton sombre

CHARLOTTESi tu ne me vois reparaître au jour fixé...

CHARLOTTEdevant toi...ne m'accuse pas,

CHARLOTTEpleure-moi! pleure-moi!

revenant vers Charlotte

SOPHIEAlors! c'est convenu, tu viendras?

sans conviction

CHARLOTTEOui, peut-être...

avec une impatience affectueuse

SOPHIENon! non! certainement!

essayant de sourire

CHARLOTTECertainement!

insistant

SOPHIEBien vrai?

la rassurant

CHARLOTTEOui, j'irai! je te le promets, Mignonne!

câline

SOPHIETu viendras?

CHARLOTTEOui, j'irai...

SOPHIE(se retire doucement en regardant sa soeur avec tendresse,

SOPHIEmais Charlotte, subitement la rappelle par un geste

SOPHIEet l'embrasse avec effusion)

SOPHIETu viendras?

avec élan

CHARLOTTEAh! reviens! que je t'embrasse encore!

CHARLOTTE(Sophie s'éloigne.

CHARLOTTECharlotte seule, revient lentement vers la table.)

avec désespoir, spontanément et comme malgré elle

CHARLOTTEAh! mon courage m'abandonne! Seigneur! Seigneur!

avec élan et une ardeur suppliante

CHARLOTTESeigneur Dieu! Seigneur! J'ai suivi ta loi,

CHARLOTTEJ'ai fait et veux faire toujours mon devoir,

CHARLOTTEen toi seul j'espère car bien rude est l'épreuve

CHARLOTTEet bien faible est mon coeur!

CHARLOTTESeigneur Dieu! Seigneur Dieu! Seigneur!

CHARLOTTETu lis dans mon âme, hélas! tout la blesse!

CHARLOTTEhélas! tout la blesse et tout l'épouvante!

CHARLOTTEPrends pitié de moi, soutiens ma faiblesse! Dieu bon!

CHARLOTTEViens à  mon secours! Etends ma prière! Entends ma prière!

CHARLOTTEO Dieu bon! Dieu fort! ô Dieu bon! En toi seul j'espère!

CHARLOTTESeigneur Dieu! Seigneur Dieu!

La porte du fond s'ouvre, Werther paraît.

vivement

CHARLOTTECiel! Werther!

CHARLOTTE(Werther est debout, près de la porte, pâle,

CHARLOTTEpresque défaillant, s'appuyant à  la muraille.)

WERTHER(d'une voix entrecoupée sans presque regarder Charlotte;

WERTHERdouloureusement)

WERTHEROui! c'est moi! je reviens! et pourtant...

WERTHERloin de vous... je n'ai pas laissé passer une heur...

WERTHERun instant... sans dire:

WERTHERque je meure plutôt que la revoir!

WERTHERPuis... lorsque vint le jour que vous aviez fixé...

WERTHERpour le retour... je suis parti!

WERTHERSur le seuil de la porte... je résistais encor... je voulais fuir!

sans accent

WERTHERQu'importe d'ailleurs tout cela!

accablé

WERTHERMe voici!

très émue, cherchant à  se contenir et à  paraître indifférente

CHARLOTTEPourquoi cette parole amère? Pourquoi ne plus revenir?

CHARLOTTEQuant ici chacun vous attendait... mon père... les enfants!

s'approchant avec une curiosité expressive

WERTHEREt vous? Vous aussi?

CHARLOTTE(coupant court aux mots qu'elle sent

CHARLOTTEsur le lèvres de Werther et sans lui répondre)

CHARLOTTEVoyez! la maison est restée telle que vous l'aviez quittée!

CHARLOTTEA la revoir ainsi

tendrement

CHARLOTTEne vous semble-t-il pas qu'elle s'est souvenue?

jetant un regard autour de lui

WERTHEROui, je vois... ici rien n'a changé...

tristement

WERTHERque les coeurs! Toutes chose est encore à  la place connue!

tendrement et simplement

CHARLOTTEToute chose est encore à  la place connue!

va par la chambre

WERTHERVoici le clavecin qui chantait mes bonheurs

WERTHEROu qui tressaillait de ma peine.

WERTHERAlors que votre voix accompagnait la mienne!

venant près de la table

WERTHERCes livres! sur qui tant de fois nous

WERTHERavons incliné nos têtes rapprochées!

WERTHER(Allant au secrétaire sur lequel

WERTHERest placé la boîte aux pistolets)

WERTHEREt ces armes... Un jour ma main les a touchées...

d'une voix sourde

WERTHERdéjà  l'étais impatient du long repos auquel j'aspire!

CHARLOTTE(sans voir ce dernier mouvement,

CHARLOTTEest remontée vers le clavecin sur lequel elle a pris un manuscrit;

CHARLOTTEpuis elle redescend vers Werther)

CHARLOTTEEt voici ces vers d'Ossian que vous aviez commencé de traduire...

prenant le manuscrit

WERTHERTraduire! Ah! bien souvent mon rêve s'envola sur l'aile

WERTHERde ces vers, et c'est toi, cher poète,

WERTHERqui bien plutôt était mon interprète!

avec une tristesse inspirée

WERTHERToute mon âme est là !

WERTHERPourquoi me réveiller, ô souffle du printemps,

WERTHERpourquoi me réveiller?

WERTHERSur mon front je sens tes caresses,

WERTHEREt pourtant bien proche est le temps

WERTHERDes orages et des tristesses!

avec désespérance

WERTHERPourquoi me réveiller, ô souffle du printemps?

WERTHERDemain dans le vallon viendra le voyageur

WERTHERSe souvenant de ma gloire première...

WERTHEREt ses yeux vainement chercheront ma splendeur,

WERTHERIls ne trouveront plus que deuil et que misère!

WERTHERHélas!

avec désespérance

WERTHERPourquoi me réveiller ô souffle du printemps!

dans le plus grand trouble

CHARLOTTEN'achevez pas! Hélas! ce désespoir...

CHARLOTTEce deuil... on dirait... il me semble...

WERTHERCiel! Ai-je compris?

plus accentué

WERTHERAi-je compris?

palpitant

WERTHERDans cette voix qui tremble, dans ces doux yeux remplis

WERTHERde larmes n'est-ce pas un aveu que je lis?

frémissante

CHARLOTTEAh! taisez-vous!

en s'exaltant de plus en plus

WERTHERA quoi bon essayer de nous tromper encore...

suppliant

CHARLOTTEJe vous implore!

avec ardeur

WERTHERVa! nous mentions tous deux en nous disant vainqueurs

WERTHERde l'immortel amour qui tressaille en nos coeurs!

CHARLOTTEWerther!

extasié et palpitant

WERTHERAh! ce premier baiser, mon rêve et mon envie!

WERTHERBonheur tant espéré qu'aujourd'hui j'entrevois!

WERTHERIl brûle sur ma lèvre encor inassouvie ce baiser...

WERTHERce baiser demandé pour la première fois!

défaillante, tombe éperdue su la canapé

CHARLOTTEAh! Ma raison s'égare...

se jetant à  ses pieds

WERTHERTu m'aimes! tu m'aimes! tu m'aimes!

le repoussant

CHARLOTTE...non! tout ce qui nous sépare peut-il être oublié?

insistant

WERTHERTu m'aimes!

se défendant toujours

CHARLOTTEPitié!

WERTHERIl n'est plus de remords!

CHARLOTTENon!

WERTHERIl n'est plus de tourments!

CHARLOTTEAh! pitié!

WERTHERHors de nous rien n'existe et tout le reste est vain!

CHARLOTTEAh! Seigneur! défendez-moi!

avec transport

WERTHERMais l'amour seul est vrai,

WERTHERCar c'est le mot divin!

éperdue

CHARLOTTEDéfendez-moi, Seigneur, défendez-moi contre moi-même!

CHARLOTTEDéfendez-moi, Seigneur, contre lui... défendez-moi!

WERTHERViens! je t'aime! il n'est plus de remords...

WERTHERCar l'amour seul est vrai, c'est le mot, le mot divin!

WERTHERJe t'aime! Je t'aime! je t'aime!

dans les bras de Werther

CHARLOTTEAh!

se redressant, affolée

CHARLOTTEAh!

avec égarement

CHARLOTTEMoi! moi!

s'enfuyant

CHARLOTTEdans ses bras!

subitement revenu à  lui implorant Charlotte

WERTHERPardon!

résolument, se possédant enfin

CHARLOTTENon! Vous ne me verrez plus!

WERTHERCharlotte!

avec un reproche déchirant

CHARLOTTEC'est vous, vous! que je fuis l'âme désespérée!

CHARLOTTEAdieu! adieu! pour la dernière fois!

(Charlotte s'enfuit et ferme la porte de la chambre sur elle.

Werther se précipite sur ses pas.)

atterré

WERTHERMais non... c'est impossible!

WERTHEREcoute-moi! Ma voix te rappelle!

palpitant

WERTHERReviens!

WERTHERTu me seras sacrée! Reviens! Reviens!

presque parlé

WERTHERRien! pas un mot... elle se tait...

résolument

WERTHERSoit! Adieu donc! Charlotte a dicté mon arrêt!

remontant vers la porte du fond; avec ampleur

WERTHERPrends le deuil, ô nature! Nature!

WERTHERTon fils, ton bien aimé, ton amant va mourir!

WERTHEREmportant avec lui l'éternelle torture, ma tombe peut s'ouvrir!

Il s'enfuit.

entrant préoccupé et sombre, durement

ALBERTWerther, est de retour...

tout en plaçant son manteau sur un meuble

ALBERTon l'a vu revenir!

changeant de ton, avec étonnement

ALBERTPersonne ici? la porte ouverte sur la rue...

ALBERTQue se passe-t-il donc?

ALBERT(Il regarde un instant de côté de la fenêtre,

ALBERTcomme s'il voyait s'éloigner quelqu'un.

ALBERTPuis, le front rembruni,

il se dirige du côté de la chambre de Charlotte.)

parlé, appelant

ALBERTCharlotte!

plus haut avec insistance

ALBERTCharlotte!

paraissant et terrifiée à  la vue de son mari

CHARLOTTEAh!

d'un ton bref

ALBERTQu'avez-vous?

de plus en plus troublée

CHARLOTTEMais... rien...

insistant

ALBERTVous semblez émue troublée...

cherchant vainement à  se remettre

CHARLOTTEOui... la surprise...

méfiant presque violent

ALBERTEt qui donc était là ?

balbutiant

CHARLOTTELà ?

sombre

ALBERTRépondez!

ALBERT(Un domestique est entré apportant une lettre.

ALBERTAlbert remarque se présence

ALBERTet se trouve vers lui brusquement.)

ALBERTUn message?

ALBERT(Albert reconnait l'écriture

ALBERTet regarde fixement Charlotte.)

ALBERTDe Werther!

ne pouvant retenir un cri de surprise

CHARLOTTEDieu!

ALBERT(gravement et sans perdre

ALBERTCharlotte de vue; lisant)

ALBERT"Je pars pour un lointain voyage...

ALBERTvoulez-vous me prêter vos pistolets?"

à  part, se sentant défaillir

CHARLOTTEIl part!

continuant

ALBERT"Dieu vous garde tous deux!"

terrifiée

CHARLOTTEAh! l'horrible présage!

à  Charlotte, froidement

ALBERTDonnez-les-lui!

reculant épouvantée

CHARLOTTEQui? moi?

indifférent et la fixant

ALBERTSans doute...

ALBERT(Charlotte, comme fascinée par le regard de son mari

se dirige machinalement vers le secrétaire sur lequel

ALBERTest déposé la boîte aux pistolets.)

à  part

CHARLOTTEQuel regard!

(Albert se dirige vers sa chambre à  droite,

CHARLOTTEet avant d'y entrer il regarde encore Charlotte qui remonte,

CHARLOTTEen se soutenant à  peine,

CHARLOTTEvers le domestique auquel elle remet la boîte.

Le domestique sort.

CHARLOTTEAlbert froisse la lettre qu'il tenait à  la main,

la jette au loin avec un geste de colère

et entre vivement dans la chambre.

CHARLOTTEUne fois seule, Charlotte se rend compte de la situation,

CHARLOTTEelle semble se remettre et court prendre une mante

CHARLOTTEqui est déposée sur un des fauteuils.)

avec force

CHARLOTTEDieu! tu ne voudras pas que j'arrive trop tard!

Elle s'enfuit, désespérée.

Suivre de suite

SYSTEMActe IV

CHARLOTTE1er Tableau

CHARLOTTELa Nuit de Noël

CHARLOTTE2ème Tableau

CHARLOTTELa Mort de Werther

CHARLOTTELe cabinet de travail de Werther

CHARLOTTE(Un chandelier à  trois branches, garni d'un réflecteur,

CHARLOTTEéclaire à  peine la table chargée de livres et de papiers,

CHARLOTTEet sur laquelle il est placé.

CHARLOTTEAu fond, un peu sur la gauche,

CHARLOTTEen pan coupé une large fenêtre ouverte,

CHARLOTTEà  travers laquelle on aperçoit la place du village

CHARLOTTEet les maisons couvertes de neige;

CHARLOTTEl'une des maisons, celle du Bailli est éclairée.

CHARLOTTEAu fond à  droite, une porte.

CHARLOTTELa clarté de la lune pénètre dans la chambre.

CHARLOTTEWerther, mortellement frappé, est étendu près de la table.

La porte s'ouvre brusquement Charlotte entre.

CHARLOTTES'arrêtant aussitôt et, s'appuyant contre le chambranle de la porte,

CHARLOTTEcomme si le coeur lui manquait subitement.)

appelant avec angoisse

CHARLOTTEWerther! Werther!

Elle avance, anxieuse.

CHARLOTTERien!

CHARLOTTE(Passant derrière la table et cherchant,

CHARLOTTEelle découvre le corps inanimé de Werther

et se jette sur lui.

CHARLOTTEPoussant un cri et reculant subitement épouvantée.)

CHARLOTTEDieu! Ah! du sang!

CHARLOTTE(Elle revient vers lui, à  genoux,

CHARLOTTEle prenant dans ses bras)

CHARLOTTENon!

d'une voix étouffée

CHARLOTTEnon! c'est impossible! il ne peut être mort!

CHARLOTTEWerther! Werther! Ah! reviens à  toi...

CHARLOTTEréponds! réponds!

CHARLOTTEAh! c'est horrible!

ouvrant enfin les yeux

WERTHERQui parle?

reconnaissant

WERTHERCharlotte!

mesuré

WERTHERAh! c'est toi!

sans voix

WERTHERpardonne-moi!

CHARLOTTETe pardonner!

très expressif

CHARLOTTEQuand c'est moi qui te frappe,

CHARLOTTEQuand le sang qui s'échappe de ta blessure...

CHARLOTTEc'est moi qui l'ai versé!

qui s'est soulevé un peu

WERTHERNon! tu n'as rien fait que de juste et de bon,

avec un effort qui l'épuise aussitôt

WERTHERmon âme te bénit pour cette mort...

WERTHERqui te garde innocente... et m'épargne un remord!

Il faiblit.

affolée et se tournant vers la porte

CHARLOTTEMais il faut du secours! du secours! Ah!

Werther la retient.

se soulevant sur un genou

WERTHERNon! n'appelle personne! tout secours serait vain!

s'appuyant sur Charlotte et se levant

WERTHERdonne seulement ta main.

souriant

WERTHERVois! je n'ai pas besoin d'autre aide que la

Il tombe assis.

WERTHERtienne!

WERTHER(puis, son front sur la main de Charlotte,

WERTHERet d'une voix très douce, presque câline)

WERTHEREt puis... il ne faut pas qu'on vienne encore

WERTHERici nous séparer! On est si bien ainsi!

lui tenant la main

WERTHERA cette heure suprême je suis heureux,

WERTHERje meurs en te disant que je t'adore!

tendrement passionné

CHARLOTTEEt moi, Werther, et moi

avec élan

CHARLOTTEje t'aime!

très émue

CHARLOTTEOui... du jour même où tu parus devant mes yeux...

CHARLOTTEj'ai senti qu'une chaîne impossible à  brises,

CHARLOTTEnous liait tous les deux!

CHARLOTTEA l'oubli du devoir j'ai préféré ta peine,

CHARLOTTEet pour ne pas me perdre, hélas!

dans un sanglot

CHARLOTTEje t'ai perdu!

WERTHERParle encore! parle je t'en conjure!

continuant malgré le plus profonde émotion

CHARLOTTEMais si la mort s'approche...

CHARLOTTEAvant qu'elle te prenne,

avec transport

CHARLOTTEah! ton baiser,

tendre

CHARLOTTEton baiser... du moins je te l'aurai rendu!

CHARLOTTEQue ton âme en mon â éperdument se fonde!

CHARLOTTEDans ce baiser qu'elle oublie à  jamais tons les maux...

CHARLOTTELes chagrins! qu'elle oublie les douleurs!

WERTHERTout oublions tout!

CHARLOTTETout... oublions tout!

CHARLOTTEWERTHER et CHARLOTTE

CHARLOTTE...oublions tout!

presque soupiré

CHARLOTTEtout! tout!

au loin, dans la maison de Bailli;

LA VOIX DES ENFANTS(dans la coulisse: On ajoutera des Soprani femmes

LA VOIX DES ENFANTSaux six Enfants - pour cette dernière scène seulement.)

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël! Noël! Noël! Noël!

douloureusement, écoutant

CHARLOTTEDieu! ces cris joyeux! ce rire en ce moment cruel!

CHARLOTTE(Charlotte est remontée vers la fenêtre,

CHARLOTTEmais elle redescend aussitôt vers Werther.)

LA VOIX DES ENFANTSJésus vient de naître,

LA VOIX DES ENFANTSVoici notre divin maître,

LA VOIX DES ENFANTSRois et bergers d'Israël!

se soulevant un peu; avec une sorte d'hallucination

WERTHERAh! les enfants... les anges!

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël!

WERTHEROui Noël! c'est le chant de la délivrance...

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël! Noël!

WERTHERC'est l'hymne du pardon redit par l'innocence!

LA MOITIÉ DES VOIXNoël! Noël! Noël! Noël!

TOUTES LES VOIXNoël! Noël!

se rapprochant, effrayée de ce délire qui commence

CHARLOTTEWerther!

de plus en plus halluciné

WERTHERPourquoi ces larmes? Crois-tu donc

WERTHERqu'en cet instant ma vie est achevée?

avec extase, se levant tout à  fait

WERTHERElle commence, vois-tu bien!

au loin, dans la maison du Bailli

LA VOIX DES ENFANTSNoël!

au loin, dans la maison du Bailli

LA VOIX DE SOPHIENoël! Dieu permet d'être heureux!

LA VOIX DE SOPHIELe bonheur est dans l'air!

LA VOIX DES ENFANTSNoël!

LA VOIX DE SOPHIEToute le monde est joyeux!

LA VOIX DES ENFANTSNoël!

LA VOIX DE SOPHIELe bonheur est dans l'air!

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël!

LA VOIX DE SOPHIEDieu permet d'être heureux!

LA VOIX DE SOPHIE(Werther qui a écouté debout, frémissant,

LA VOIX DE SOPHIEles yeux grands ouverts s'appuie subitement sur le fauteuil,

LA VOIX DE SOPHIEet s'y laisse tomber avec un gémissement.)

le regardant, avec angoisse

CHARLOTTEAh! ses yeux se fermant!

très déclamé

CHARLOTTEse main se glace!

avec effroi

CHARLOTTEil va mourir! mourir! ah! pitié! grâce!

avec des sanglots

CHARLOTTEje ne veux pas! je ne veux pas! ah!

CHARLOTTEWerther! Werther! réponds-moi

déchirant

CHARLOTTEréponds!

CHARLOTTETu peux encor m'entendre! la mort

doux et tendre, pressant Werther contre elle

CHARLOTTEentre mes bras, n'osera pas te prendre!

avec la plus grande émotion

CHARLOTTETu vivras! tu vivras!

murmuré

CHARLOTTEVois, je ne crains plus rien!

dans le fauteuil

WERTHERNon...

d'une voix éteinte

WERTHERCharlotte! je meurs...

WERTHER(Charlotte veut protester...

WERTHERWerther avec un geste résigné...)

WERTHERoui... mais

calme et grave

WERTHERécoute bien: Là -bas au fond du cimetière,

WERTHERil est deux grands tilleuls!

WERTHERc'est là  que pour toujours je voudrais reposer!

suffoquant

CHARLOTTETais-toi! pitié!

WERTHERSi cela m'était refusé...

WERTHERsi la terre chrétienne est interdite au corps d'un malheureux,

WERTHERprès du chemin ou dans le vallon solitaire allez placer ma tombe!

WERTHEREn détournant les yeux le prêtre passera...

CHARLOTTEPitié! Werther!

continuant

WERTHERMais, à  la dérobée, quelque femme viendra visiter le banni...

WERTHERet d'une douce larme, en son ombre tombée le mort,

WERTHERle pauvre mort...se sentira béni...

WERTHER(Sa voix s'arrête, il tente quelques efforts pour respirer...

WERTHERpuis ses bras d'abord étendus retombent,

WERTHERet la tête inclinée... il meurt.)

avec épouvante

CHARLOTTEAh!

CHARLOTTE(Ne pouvant croire à  ce qu'elle voit,

elle prend la tête de Werther dans ses mains.)

au loin

LA VOIX DES ENFANTSJésus vient de naître,

LA VOIX DES ENFANTSVoici notre divin maître;

LA VOIX DES ENFANTSRois et bergers d'Israël!

l'appelant désespérément

CHARLOTTEWerther!

faiblissant

CHARLOTTEah!

CHARLOTTE(comprenant tout enfin, elle s'évanouit,

CHARLOTTEtombe inanimée par terre devant le fauteuil)

CHARLOTTETout est fini!

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël! Noël! Noël!

LA VOIX DES ENFANTSNoël! Noël!

Rires bruyants, chocs de verres, cris joyeux.

SYSTEMF I N