Agar au désert
Millet
Agar:
Loin de sa tente il m'a chassée
Lui, le père de mon enfant,
Et du monde entier délaissée
J'attends la mort à chaque instant.
Adieu, plaines de Mamré,
Gai séjour de mon enfance;
A vous, lorsqu'ici je pense,
Tout mon cœur est déchiré.
Adieu, mes jeunes compagnes,
En vain vous irez le soir
Me chercher dans les campagnes,
Je ne dois plus vous revoir.
Mon pauvre enfant est là qui pleure,
Il me demande où nous allons;
Quand on se cherche une demeure,
Les chemins paraissent bien longs.
Courage, enfant, attends encore,
Voilà notre ombre qui grandit,
L'ardent soleil qui nos dévore
Va disparaitre dans la nuit.
O ciel, la force l'abandonne,
Et dans l'immensité personne;
Comme il pâlit! Ah! je me meurs!
Seigneur du ciel et de la terre,
Seigneur, prends pitié d'une mère,
Rends-moi mon fils, tu vois mes pleurs!
O Dieu tutélaire,
Tu vois ma misère,
Pitié! je suis mère,
Mon fils va mourir!
Hélas! s'ils succombe,
Avec lui je tombe,
Et la même tombe
Doit nous engloutir!
Chœur d'anges:
Du Dieu vivant la force est redoutable,
La foudre éclate, et le coupable
En vain fuira.
Mais le seigneur est juste en sa puissance;
Agar, il voit ton innocence,
Ton fils vivra!
Agar:
Merci, mon Dieu, j'aperçois la fontaine;
L'ombre descends sur mon fils bien aimé,
Il se relève et de sa froide haleine
Le vent du soir soudain l'a ranimé.
A nous donc la solitude
Et le ciel toujours ouvert,
Loin de nous l'inquiétude,
Nous serons fils du désert.
A nous l'oasis fertile,
Où sera notre berceau,
A nous le sable stérile,
Qui sera notre tombeau.
A nous le vent qui s'avance,
Portant la mort dans son sein,
Et la mâle indépendance,
Et l'oubli du lendemain,
Et la course vagabonde
Aur un cheval indompté,
Et le tonnerre qui gronde
A nous seuls la liberté!